Vendredi 16 septembre 2011 5 16 /09 /Sep /2011 18:00

Ambiguïté et paradoxe du plaisir féminin

© Claude Lizt

Juillet 2011

 

Ce texte est un fragment inédit du prochain livre de Claude Lizt : « Dialogues sur le plaisir et l’amour…. »

 

Introduction

4Chacun sait, depuis la nuit des temps, que la femme jouit. Mais de quoi s’agit-il ? Voilà qui reste un assez profond mystère. On croit mieux savoir, « grâce » à la psychanalyse, ce qu’il en est la jouissance masculine. Mais en vérité, on n’en sait pas beaucoup plus, car  si l’on adopte l’hypothèse que les jouissances sont en rapport, ce que nous ferons, alors quand on ne connaît pas l’une on ne connaît pas l’autre.

 

La trop célèbre formule de Lacan : « Il n’y a pas de rapport sexuel » ne s’applique en effet qu’au plan symbolique où elle n’est qu’une simple tautologie : Il « a » le phalle, Elle « est » le phalle,  Elle est pour Lui objet de désir et il n’y a pour Lui de jouissance que phallique et onaniste,  ce qui n’implique aucun rapport. C’est incontestable car logiquement valide, mais cela ne nous dit à peu près rien des jouissances. Les psychanalystes, comme tout un chacun, savent bien que la femme jouit et semble-t-il ( mais est-ce bien vrai ?) pas comme l’homme. Il devraient même en savoir un bon bout, à passer leur temps à recueillir des confidences sexuelles sur le divan.  Il faut  cependant reconnaître que ce qu’ils en disent, soit reste assez balbutiant ou pour le moins énigmatique chez Freud et Lacan, soit tombe dans des délires cosmico-mystiques chez Reich ou Ferenczi.

 

Notre hypothèse est qu’il existe un rapport des jouissances et que ce rapport est imaginaire. Tentons donc une première reconnaissance de l’imaginaire de la jouissance féminine, aujourd’hui…

 

C’est naturellement, pour l’essentiel, Claude Lizt-Elle qui va se risquer sur ce point

 

L’ambiguïté du plaisir féminin

L’homme créateur d’Elle

Elle :

Je voudrais commencer par citer un extrait de « Le voyage à Genève »

    

( Extrait de «  Le Voyage à Genève » -Elle, p.12):

« Il est question de nous résigner à cesser nos haltes sensuelles, à prendre vraiment la route pour Genève. Dès lors, à demi-nue tout près de vous, votre main me prend, me tient, me retient : vous conduisez d’une main avec aisance et me caressez de l’autre. Je suis ouverte, me sens complètement investie, ressens profondément ce sentiment de vous appartenir : là, il m’envahit avec une force sans doute encore inconnue. Je me sens tout à la fois libre et « votre prisonnière », mais retenue dans une prison de délices. Je me sens aussi comme exposée, car les paysages défilent devant mes yeux, que j’entrouvre parfois alors que vous me comblez de la main. Et cette alliance–là, insolite, improbable rencontre physique du monde extérieur et de cet espace intérieur, celui du corps intime inconnu de moi et qu’en me prenant, vous me donnez, fait naître un sentiment étrange : celui d’un risque d’être ainsi jetée en pâture au monde du dehors. Sentiment ambigu de la femme qui s’offre, se laisse prendre, s’abandonne : l’abandon n’aurait pas de limite, pourrait m’entraîner en zone dangereuse, mais ce serait avec vous, pour vous, dans votre désir à vous. Abandon absolu né du désir de vous. Qui sait où l’abandon, à l’extrême, pourrait  m’emmener… l’absolu abandon source de mon plaisir ?

Il me semble que ce sentiment-là -celui du risque, d’un danger- ne vous est pas étranger à vous non plus, embusqué derrière ces quelques mots qu’il vous arrivait de prononcer : « jusqu’où la passion ne nous mènera-t-elle pas ? » Sentiment ambigu car sur sa face opposée il porte, glorieusement, une sécurité intérieure profonde, une sérénité. Je vous en parlai il y a peu. Je vous avais rejoint dans l’un de nos refuges de la ville. Et voici que je vous demande de me coucher doucement sur le lit, très vite, et de vous allonger sur moi, de me couvrir de tout votre corps et de tenir mon visage entre vos mains. Vous souvient-il ? C’était un moment à la fois précis et confus, rêvé, un instant de tendresse. C’est qu’il me fallait vous faire part d’une découverte : à cet instant unique, l’amour exprime un indicible sentiment de protection. Car ainsi couchés ensemble sur le lit, enlacés de cette manière bien particulière où vous êtes allongé sur moi, faites rempart de tout votre corps entre le monde et moi, je ressens la plus grande sécurité dont une femme puisse rêver : vous me protégez du monde, de ses agressions, de ses abandons ; vous me protégez par votre seule présence, interposé de tout votre corps, dont je sens délicieusement le poids sur moi. Vos mains si chaudes, si belles, qui me tiennent la tête, comme si vous vouliez saisir mes pensées, toutes à vous dédiées. Et c’est tout le corps qui est ainsi abrité, ce corps fragile, ce corps vulnérable de la femme, ce corps ouvert et creux qu’elle ne saurait seule défendre… Immense, profonde protection !

Or se joue là, dans le même instant, le même absolument, une toute autre scène. Quel embrassement ! En est-il de plus tendre ? En est-il de plus sensuel ? Quel enlacement tiendrait une aussi belle promesse ? Celui-ci est prometteur de caresses, de baisers, d’étreintes folles et de baisers encore. Il est hommage, il est désir ; il est prémices de quels plaisirs ? Elle peut sourire, votre belle, touchante tentatrice, prisonnière volontaire, elle peut doucement gémir, laisser aller sa tête un peu vers la droite et là un baiser, un peu vers la gauche et ici elle soupire délicatement sous son homme. Homme adoré, homme désiré, homme attendu, tant et tant et qui là promet tout : il va la prendre, c’est sûr, son chevalier, son grand protecteur, il va la prendre, la faire sienne ; il la baise déjà. Car ainsi allongé sur ce lit, sur moi, dans la ville, vous pouvez résoudre, par ce seul geste, un formidable paradoxe : il fait disparaître toutes les peurs, les peurs immenses de la femme. La plus grande peur de la femme, celle d’être ouverte, courant ainsi le risque fou d’être envahie, violée ; et l’autre peur, l’autre plus grande peur de la femme ouverte, creuse, celle de ne pas être habitée, de ne pas accueillir l’homme désiré, celle de ne pas être pleine, comblée. Pouvez-vous, mon Amour, concevoir un seul instant cet extraordinaire sentiment de paix : être « sous vous », couvée ; sentiment indicible né de ce que votre étreinte répond aux deux questions fondamentales posées par la peur de la femme. Vous faîtes-vous quelque idée du pouvoir de l’homme aimé ? Serez-vous alors surpris de l’amour que je vous porte, vous qui me donnez cette paix -protection et désir- exprimés par ce seul geste ?

L’idée même de plaisir

Le principe est posé : la femme jouit. Mais de cette idée attirante à la perception du « plaisir » s’ouvre un océan d’...incertitude. Seule issue : vivre ! ...et ne pas trop y penser. Le plaisir jaillira... quand le moment en sera venu.

Mais pourquoi ? Comment ? Qu’est-ce qui en décide ?

Cela se joue dans une lutte formidable entre inconscient et volonté. Le désir du plaisir ne crée pas le plaisir ; pas plus que le vouloir ne le fait advenir. Mais la jeune femme ne se croit-elle pas d’emblée en état de plaisir ? Son amant lui « fait plaisir ! », du seul fait de l’être, et la moindre sensation délicieuse, la douce excitation du corps, la découverte de l’autre et les premiers émois qu’elle éveille sont « plaisir ». Quant au « grand plaisir », il sourd ici, jaillit là, à son heure : heure de vérité de l’identité, révélation de l’« être femme » ; moment privilégié où l’esprit s’accorde avec le corps, où l’âme, le corps s’expriment en puissance : libérés.

Mais de qui ? De quoi ? De l’interdit ! dit la psychanalyse, de l’interdit transgressé enfin, que ce soit le « grand interdit » (l’inceste) ou qu’il s’agisse de ceux que la vie lui aura ajouté, substitué... La réponse à ces questions est en vérité inscrite dans l’histoire du monde. Car prend place dans la scène amoureuse l’histoire originelle de l’humanité, symboliquement reconstituée sous le régime de la horde primitive -inceste et polygamie-. Le « père » y possède toutes les femmes : mères, sœurs et filles... et les autres. Et pour se les réserver, il castre les jeunes hommes qui devront donc « tuer le père » pour se donner à leur tour accès aux femmes. Ce faisant ils se font acteurs de l’interdit de l’inceste, mais reprennent tout naturellement à leur compte la polygamie. C’est parce que le régime originel de la horde est incestueux que la loi de l’échange des femmes -la loi phallique- vient le contrecarrer. Visant la conservation de l’espèce humaine, elle pose l’interdit de l’inceste, instituant l’échange des femmes. Les femmes sont dès lors traitées comme des trophées de guerre par les conquérants, comme des marchandises par les marchands... L’essentiel est de les échanger pour interdire l’inceste et conserver l’espèce : tel est l’ « interdit ». Il institue le « marché des femmes ».

C’est du choc de sa vie d’aujourd’hui et de l’histoire humaine depuis l’origine -choc différent pour chaque femme sans doute aucun car les deux éléments qui s’entrechoquent sont eux-mêmes différents pour chaque femme- que, à l’instant même de la scène amoureuse, jaillit -ou pas- le plaisir. Mais comment, par quels chemins insoupçonnables ?

 

L’autre : désirer, percevoir, nommer le plaisir

Evoquons tout d’abord une jeune fille contemporaine qui, dès l’âge de huit ou neuf ans s’offre à tout moment opportun pour elle des bouffées de plaisir vif en se caressant le clitoris sur fond de pensées sentimentales et sensuelles. Ce plaisir clitoridien léger et fulgurant lui appartient à elle seule. Elle ne ressent nul besoin d’en parler à qui que ce soit : il se suffit à lui-même. Elle jouit d’un plaisir qui lui apparaît comme un fait de nature. Elle s’en délecte, indépendante. La sensation de plaisir perçue, elle le désire et s’y livre sans retenue. Il est plaisir donné par le corps, généreux, enclin à la volupté, sans attendre : il fait corps. Pas plus que le clitoris qui en est l’instrument fabuleux, il n’est nommé. Tranquillement approprié, il n’est pas même consciemment sexué. Mariée et mère, ce n’est qu’en lisant quelques vingt ans plus tard « Le Plaisir féminin » de Françoise Dolto ( voir sur ce blog) qu’elle s’avise de l’identifier et de le nommer « plaisir ». Elle connaît donc un « plaisir » : elle en est même une virtuose…

Mais à quelle construction imaginaire consciente fait-il écho ? Comment caractériser le rêve érotique, les fantasmes qui l’accompagnent, probable mise en scène -et de ce fait libératrice- de l’« interdit », enfoui lui dans l’inconscient absolu. Disons d’emblée que « l’autre » joue dans ce plaisir de manière directe ou indirecte un rôle essentiel. Lors de l’avènement des premières amours de la jeune femme, c’est l’autre qui va nommer le sexe, c’est aussi lui qui créera, nommera son « plaisir » de femme. Car c’est dans la pensée de l’autre que s’ex-prime le plaisir, l’autre sujet, le « maître du jeu amoureux » imaginé par la femme, figure symbolique, présent ou absent, convoqué au moment de l’acte d’évasion sensuel, sexuel.

Pour la femme, les rêves érotiques pourront s’élargir sans limite, et-ou se cristalliser sur un (des) interlocuteur(s) choisis de manière passagère ou plus continue. Pour la femme amoureuse, ils peuvent aussi presque disparaître en apparence, au profit d’une histoire amoureuse en elle-même stimulante consciemment, tant dans ce qu’elle apporte que dans ce qu’elle évite, créant espoirs, élans, incertitudes, doutes, souffrances, tandis que se joue en arrière plan, tapie dans l’inconscient toujours actif, la grande scène constructrice de sa libido, dont sa conscience persiste à tout ignorer ou presque : à « ne pas savoir ». Cet écho ne cesse de solliciter la question éternelle de la femme au sujet de sa valeur à ses propres yeux -mais quelle est donc la valeur de la femme échangée contre d’autres ? bien peu de valeur ? pas de valeur ?- question dont la réponse est soutenue, conditionnée par ce qu’elle perçoit de sa valeur aux yeux de l’autre aimé...

 

L’ambiguïté du plaisir féminin

Comment aborder le plaisir féminin sans donc s’aventurer du côté du travail phantasmatique, sans s’approcher de la manière dont la femme a été structurée du côté de l’inconscient et, de là, crée, sans même s’en douter, sa propre « scène de plaisir ».

Dès le rêve sensuel éveillé de la petite fille, on sent en effet poindre l’ombre du sort mythique de la femme : elle est l’une des femmes de la horde primitive dominée par le père castrateur. Porteur du phallus, symbole de la puissance procréatrice posé sans équivoque et signe dominant de la différenciation sexuelle, le père incarne la loi. Et tout se passe comme s’il existait une sorte de connaissance inscrite dans l’histoire de l’humanité, qui serait captée d’emblée par l’inconscient à travers les âges – l’histoire de l’asservissement par l’homme des femmes à la reproduction de l’espèce et au plaisir de l’homme-, déjà active dans l’imagerie enfantine et comme apprivoisée, approchée par les pères de la psychanalyse par la trace phylogénique.

 

« Dans le silence de la nuit, une petite fille fait le compte des personnes de son entourage qui lui importent, pour lesquelles elle a de l’affection, avec lesquelles des liens se sont tissés. Elle les évoque, les convoque en imagination auprès d’elle, dans son lit, à l’heure de l’endormissement en une sorte de phalanstère. Ce rêve éveillé rassemble enfants, hommes et femmes qui ont valeur à ses yeux. Plane sur ce groupe d’affection un bien-être sensuel. Une intuition étrange cependant vient en troubler quelque peu la sérénité bienveillante, l’intuition de quelque chose comme un désagrément du corps, -une punition peut-être ?- nommée par l’enfant « saignage », probable interprétation enfantine de la fatalité des menstruations de la femme, du flux inévitable et fréquent, de la douleur, des contraintes ou de l’inconfort qu’il peut occasionner. C’est un mot inventé dans la langue de l’enfant, et qui désigne de manière si juste ce trait perçu comme difficile et majeur qui caractérise l’identité de la femme. »

 

Ainsi cette dimension d’inconfort, de contraintes pesant sur le corps est déjà présente dans le système imaginaire de l’enfant, lié à la sensualité. Une première suspicion d’ambigüité s’est déjà glissée là, parfaitement construite. Il reste à rechercher ce qui a pu soutenir, nourrir cette montée à la conscience du sort des femmes dans le monde, de leur vie, de leur condition particulière.

 

« Par un frère, son aîné de deux ans, qui devait avoir alors 11 ans peut être, elle dispose de livres de jeunesse, recommandés par l’école : ce sont des « Contes et légendes d’orient », version pour les adolescents de quelque chose qui pourrait évoquer de très loin les « Mille et une nuits ». Ces histoires venues d’ailleurs vont nourrir le rêve éveillé, rêve sensuel naissant d’événements, d’arguments, d’images : elle est une jeune fille enlevée par des nomades dans un désert merveilleusement oriental. Le décalage avec le réel y est parfait pour nourrir le rêve… érotique. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : eros tukos ! Science d’Eros… Il y est question d’enlèvement, de menace d’esclavage, de palais merveilleux et de harem (évidemment). Deux héros. Le héros masculin se nomme Aucassin et l’héroïne Nicolette. La petite fille lit alors l’histoire ô combien troublante d’Aucassin et Nicolette, qui situe ses héros dans un monde teinté d’orientalisme très patriarcal, autoritaire, où le jeune chevalier sauve sa belle de l’enfermement dans quelque tribu de femmes à la merci d’un tyran, vieux pacha libidineux  (voilà le père de la horde primitive bien campé). Mise en scène pertinente : une imagerie de la vie des femmes menacées par un homme tyrannique ; la jeune femme innocente soumise à la convoitise des hommes en charge de la garde du harem, qui n’hésitent pas à faire commerce des femmes, voire à abuser d’elles, devenues objets de marchandage. Evidemment Aucassin sauve Nicolette ! Démonstration rassurante de ce qu’un homme peut faire d’une femme en l’aimant : la sortir si justement de cette condition de femme asservie et du risque de viol qui pèse sur elle. Mais long est le chemin qui la mènera vers lui et elle aura d’ici là subi tous les tourments de l’esclavage des femmes… »

 

Cette découverte identificatrice du sort des femmes à travers les âges s’inscrit dans le monde imaginaire sensuel de la très jeune fille. Ce dernier comporte déjà la concentration caractéristique de la bulle sexuelle et amoureuse, qui abolit le temps, anéantit l’espace et ouvre peut-être la voie au... plaisir. C’est d’un écart dynamique que va jaillir la plaisir. Pour la petite fille : écart entre l’ombre du sort mythique des femmes ressentie dès l’enfance -elle est un membre asservi et indifférencié du groupe des femmes- et l’élection dont elle est l’objet de la part du père : elle se sent aimée par lui. Justement aimée puisqu’il il lui affirme qu’il n’est pas pour elle porteur du phalle : il l’est pour sa mère. Il agit ainsi comme père castrateur, garant de l’interdit de l’inceste. C’est alors à la petite fille d’affronter sa condition de femme en s’approchant (dans son rêve sensuel elle y est immergée !) de la situation ö combien dangereuse du « marché des femmes » institué en lieu et place de la horde primitive par la loi de l’espèce, celle qui établit avec force l’« interdit ». Dans son rêve éveillé,  c’est le « phalanstère » (phalle-en-stère ?) : elle y est l’une de celles qui seront élues peut-être, qu’un homme viendra choisir, mais jusque-là elle y est surtout l’une des femmes exposées au désir des hommes ; est-ce celui-ci qui la prendra ? Ou celui-là ? A moins que ce ne soit l’un puis l’autre, soumise qu’elle est à leur désir et à leur convoitise… Certes l’homme qui l’aimera viendra l’enlever et faire d’elle « sa femme », mais ce n’est là qu’un espoir romantique. La situation imaginaire du rêve érotique est tout autre : qui la veut la prend… C’est de cette acceptation de l’inacceptable que jaillit le plaisir clitoridien ; c’est de ce premier pas dans l’acceptation de la Loi de l’espèce, celle de l’échange des femmes, objectivement inacceptable qu’elle jouit. Ces deux conditions conjointes -la contrainte exercée par le père (l’interdit de l’inceste justement posé par lui qui seul peut le faire) et son acceptation pour elle-même (femme à la merci des hommes qui la désirent…)- font ici nécessité. Le plaisir est donc par essence ambigu : voyons à quel point.

Dès l’enfance, le monde imaginaire érotique de la femme situe ainsi sa relation à l’homme, ancre sa quête d’un plaisir propre d’emblée dans l’ambigüité de la situation de femme asservie, où l’homme aimant est d’une part le seul à pouvoir la sortir de là - comme Aucassin sauve Nicolette. De ce flot d’images sensuelles, l’homme surgit d’abord en « magnifique » sauveur, il la tire de ce sort exécrable. Il se substitue au barbon auquel il rafle tout, y compris le désir d’elle, sauvant la femme de cet esclavage, ce qui illumine leur rencontre… Cela vaut bien l’amour. Mais d’autre part, et là se confirme l’ambiguïté, le héros voile ainsi l’autre risque, celui qu’il va désormais lui faire courir : le risque de sa propre liberté sexuelle d’homme. Car juste au second plan, on peut voir poindre, évidente, cette réalité : s’il a fomenté la prohibition de l’inceste, l’homme reste polygame. La voici replongée dans l’atroce régime du « marché des femmes », celui de la polygamie, terreur de la femme en ce qu’elle fait réapparaître, telle une irruption de la situation originelle dans le monde social, l’asservissement de la femme par l’homme. Il pourra certes se passer quelque temps avant qu’elle se résigne à apercevoir ce nouveau danger, et nourrir contre lui sa révolte de femme. C’est en cela que ce qui jaillit de leur rencontre est essentiellement ambigu : car c’est précisément ce risque fatal qui est le grand détonateur du plaisir, en ce qu’il la précipite à nouveau dans le maelström dont elle avait cru pouvoir s’évader grâce à l’homme élu,  transgressant dans ses bras le « grand interdit », en ce qu’il s’est substitué au père primitif. Elle s’abandonne à l’aimé, pour elle porteur du phalle désormais. Or c’est lui qui lui fera subir à son tour l’outrage de n’être que l’une des femmes qu’il baise. De là jaillit le plaisir : c’est de cela qu’elle jouit ! C’est donc bien ici encore ce qui lui fait le plus horreur qui la fait jouir...

Ainsi le rêve érotique, décalé dans le temps, décalé dans l’espace, constitue une mise en scène parfaite : la femme esclave, échangée par les hommes dominateurs, réduite à l’état d’objet de convoitise et de possession, qu’ils soient guerriers ou marchands. Une femme sans valeur en elle-même, trophée de guerre ou objet de marchandage entre les hommes, à leur disposition de fait, dépendante d’eux : à leur merci. Ce mythe phantasmatique peut nourrir mille variantes de l’histoire ancrée dans le fond des âges, structurant, illustrant à l’infini les rêves érotiques féminins, bouffées oniriques qui peuplent l’imaginaire de la femme, activement nourris par des constantes de l’histoire humaine et par certaines de ses résurgences dans le monde d’aujourd’hui : femmes vendues, mutilées ou battues, infidélités masculines violentes -elles font viol !-, polygamie informelle ou institutionnalisée, prostitutions, bref par la constance d’autant de signes du rapport entre l’homme et la femme depuis l’origine des temps.

 

L’accès au « grand plaisir » ou l’« événement »


Pour la femme, seul un « événement » donne accès aux plaisirs de l’intérieur du corps, en ce qu’ils nécessitent d’émerger de tout son être, contrairement au plaisir du clitoris, organe saillant comme celui de l’homme, plaisir né d’une stimulation en tension et parvenant à une résolution explosive comme le plaisir de l’homme. Cet « événement » qui en verrouille l’accès est un choc entre l’imaginaire du moment des deux partenaires et la réalité des situations et positions respectives de l’homme et de la femme. On peut envisager que dès l’enfance, la petite fille ou la jeune fille s’initie à une représentation de l’amour et de la sexualité forgeant lentement son imaginaire : une lecture telle que celle d’Aucassin et Nicolette ouvre une première « effluve de conscience » de ce que peut être la position de la jeune fille dans le monde. Elle amène à soupçonner, de manière infime peut-être, la perspective historique de la domination masculine, ou du moins lève un peu le voile sur la position si particulière de la femme : elle est objet de désir de l’homme et cela, elle le… désire.

 

L’événement : un choc !

Chez la jeune femme ou la femme, un mot, un fait portant conséquences viennent marquer un « passage » . Il y a un « avant » et un « après ». Elle le vit comme un choc. Heurt entre l’attente d’une perfection de la rencontre amoureuse -rêve d’une histoire idyllique- qui devrait se vivre avec un homme idéalisé et les « nouvelles » qu’apporte, de fait, l’histoire qui se vit. Quelque chose vient modifier la représentation du monde de la femme, l’extraire de sa nébuleuse imaginaire et la frapper au cœur certes, mais aussi à l’esprit : elle apprend à cœur et corps défendant ce qu’est cet homme : un homme. L’homme est le porteur de la nouvelle, le fomenteur de l’événement. L’histoire du monde place l’homme en position de conquête, pour sa domination et cela n’est pas sans conséquence sur leur rencontre. Elle ne s’écrira comme une histoire entre un homme et une femme qu’au prix d’une reconnaissance : la puissance de l’homme exige de lui qu’il courre le monde -les femmes- et en revienne paré et repus de victoires. Il ne peut que le faire savoir pour être reconnu « homme ». Tel est l’« événement ». Faut-il préciser qu’il est un choc véritable, viol-lent même…

 

La colère jaillit de l’événement, du choc avec le réel : en se faisant « homme » au prix de ses aventures, il la saisit par les cheveux et la rejette, désinvolte, dans le « marché des femmes » dont il l’avait extraite alors qu’elle s’était crue élue ! A « froid », ce qui pourrait la mettre en colère, ce serait que ce soit justement cela qui déclenche le plaisir. C’est un choc qui laisse en quelque sorte place à la colère. Mais quand soudainement la femme découvre son « grand plaisir », quand son corps exulte -voici qu’elle jouit- ce n’est plus l’expression de cette colère qui… s’ex-prime, c’est le chant intérieur inattendu comme tel (et tant désiré) de l’inadmissible, l’incompréhensible acceptation de cette histoire de la domination de l’homme et de la soumission à celle-ci de la femme. Le contraire de la colère donc : la femme a accepté, la colère tombe. Certes la femme en colère (l’hystérique) reste dans la révolte et s’interdit ainsi l’accès au plaisir. Les « féministes » qui refusent de manière militante de reconnaître l’histoire de l’humanité telle qu’elle est, qui la dénient, sont des femmes « en colère », qui donc se refusent l’accès au « grand plaisir » : elles ne jouissent pas ainsi et s’en tiennent au plaisir clitoridien, seul accessible pour elles. Cette réalité de l’histoire humaine, il n’est pas possible ne pas l’« accepter » sans de telles conséquences car elle est bien réelle…

La femme confrontée à cette situation la vit sans doute en plusieurs stades : « je ne veux rien en savoir, pas même en entendre parler » serait la première réaction de colère. Puis : « je le sais, mais je ne l’accepte pas » seraient des positions tenues par des « féministes ». « Je le reconnais enfin, mais je ne vois pas d’autre issue que de le dépasser » est la seule position tenable de la femme. Et là se joue probablement une  partie inconsciente bien difficile à soupçonner : « je le sais et l’accepte, je peux même en jouer pour stimuler le désir, et ce à l’instant des plaisirs exclusivement : colère et révolte senti-mentale toutefois tout le reste du temps ».

Voici donc une vérité qui n’est pas si aisée à affirmer : pour jouir il faut être capable de cela. En effet, dans le plaisir, l’homme dominateur n’est plus l’ennemi tandis qu’il le serait tout le reste du temps, s’il se comportait comme tel. Aussi lui faut-il dans la vie courante prodiguer à la femme -cette femme aimée à  laquelle il est parvenu à donner le « grand plaisir » en dévoilant une vérité de sa course à la puissance masculine- toutes sortes d’attentions, l’assurer des plus grands témoignages de respect. Il lui faut, tout le reste du temps, se dépouiller de tous les attributs de sa puissance ancestrale, dont les avatars machistes et les réflexes sexistes.

Cette affaire-là n’est pas une affaire entre hommes et femmes en général. Cela ne se règlera pas seulement par des discours et des politiques : cela se joue à chaque rencontre.  Cet homme-là et cette femme-là, à cet instant où ils se rencontrent et unissent leur corps, sont exposés à un choc inconscient et conscient, un choc total de leurs représentations du monde, de leur perceptions du dominant/dominé, qui se joue pour ces deux-là à cet instant-là. L’homme : de quelle part de domination est-il porteur ? La femme : à quelle part de soumission se sent-elle aliénée ? Comment cela se joue-t-il à chaque fois ? Voilà qui conditionne sévèrement leur vie amoureuse : plaintes éplorées de la femme qui se sent trompée, désinvolture de l’homme, querelles parfois violentes, incompréhensions tenaces et réconciliations tendres ou sensuelles, confrontations orageuses et ententes délicieuses sont autant de parties émergées de cet iceberg-là. Car tous deux sont aussi des jouets de l’histoire humaine, du moins tant qu’ils n’en n’ont pas aperçu les ressorts. L’homme compose tant bien que mal avec son rapport à la domination qui l’amène à déclarer ceci ou cela… qui la fait tant souffrir… Toutes les situations sont alors concevables : l’homme qui le lui fait savoir, celui très habile à tout cacher et à présenter une façade irréprochable, mais d’autres le savent ; cela finit par transpirer. Elle est follement jalouse parce qu’elle se doute de quelque chose, ou tout au contraire elle ne se doute de rien, adorable aveugle de passion pour l’homme magnifique. Et le jour où cela lui éclate au visage, elle s’effondre. A moins qu’il ne cesse de se livrer à des gestes affirmatifs de sa liberté d’homme pour rappeler à la femme qui n’a pas l’air de le comprendre que c’est lui qui domine, inventant toutes sortes de manières de se placer en position manifeste de domination.

 

L’insoutenable légèreté…

Ainsi, l’événement amène la femme à la conscience du « marché des femmes », de ce qu’elle en avait été extraite par l’homme, de ce qu’elle vient d’y être rejetée par lui. Qu’en dit l’homme ? Tomas, héros de « L’Insoutenable légèreté de l’être » (Kundera), dit à Térésa que ses conquêtes passagères ne sont que de simples amitiés érotiques qui n’entament en rien l’amour et le désir qu’il lui porte. D’où cette élaboration par Tomas d’une petite théorie : on ne dort qu’avec la femme aimée. Si on n’aime pas, on ne dort pas. Elle doit donc le croire: il ne dort qu’avec elle…

Térésa répond, confiante - je sais, je te crois, mais je fais des rêves affreux… Ces rêves sont une parfaite évocation du marché des femmes.

 

« L’insoutenable légèreté de l’être », Kundera. Extraits : les rêves de Téréza :

 

« Le jour elle s'efforçait (mais sans y parvenir vraiment) de croire ce que disait Tomas et d'être gaie comme elle l'avait toujours été jusqu'ici. Mais la jalousie, domptée le jour, se manifestait encore plus violemment dans ses rêves qui s'achevaient toujours par un gémissement qu'il ne pouvait interrompre qu'en la réveillant.

Ses rêves se répétaient comme des thèmes à variations ou comme les épisodes d'un feuilleton télévisé. Un rêve qui revenait souvent, par exemple, c'était le rêve des chats qui lui sautaient au visage et lui plantaient leurs griffes dans la peau. A vrai dire, ce rêve peut facilement s'expliquer: en tchèque, chat est une expression d'argot qui désigne une jolie fille. Téréza se sentait menacée par les femmes, par toutes les femmes. Toutes les femmes étaient les maîtresses potentielles de Tomas, et elle en avait peur.

 

Dans un autre cycle de rêves, on l'envoyait à la mort. Une nuit qu'il l'avait réveillée hurlante de terreur, elle lui raconta ce rêve: « C'était une grande piscine couverte. On était une vingtaine. Rien que des femmes. On était toutes complètement nues et on devait marcher au pas autour du bassin. Il y avait un grand panier suspendu sous le plafond, et dedans il y avait un type. Il portait un chapeau à larges bords qui dissimulait son visage, mais je savais que c'était toi.

Tu nous donnais des ordres. Tu criais. Il fallait qu'on chante en défilant et qu'on fléchisse les genoux. Quand une femme ratait sa flexion, tu lui tirais dessus avec un revolver et elle tombait morte dans le bassin. A ce moment-là, toutes les autres éclataient de rire et elles se mettaient à chanter encore plus fort. Et toi, tu ne nous quittais pas des yeux, et si l'une d'entre nous faisait un mouvement de travers tu l'abattais. Le bassin était plein de cadavres qui flottaient au ras de l'eau. Et moi, je savais que je n'avais plus la force de faire ma prochaine flexion et que tu allais me tuer! »

 

Le troisième cycle de rêves racontait ce qu'il lui arrivait, une fois morte. Elle gisait dans un corbillard grand comme un camion de déménagement. Autour d'elle, il n'y avait que des cadavres de femmes. Il y en avait tellement qu'il fallait laisser la porte arrière ouverte et que des jambes dépassaient. « 

 

Téréza essaie le sexe avec un autre homme (l’ingénieur) et ressent un désir ? … qui la dégoûte : le corps fonctionne ! Le désir se manifeste bien alors qu’il n’y a pas d’amour… Pourquoi fait elle cela ?

Quant Téréza qui recherche un contact avec l’amante (l’amie érotique) de son homme… : est-ce une initiative des deux femmes ou de l’une d’elle, ou bien est-ce guidé par Tomas ? Ou ne s’agit-il que d’un fantasme de l’homme ? Qu’en est-il vraiment ? Tomas par sa course éperdue aux femmes ne fuit-il que Téréza et le risque de captation ? Qu’en dites vous ?

Confidences…

Lui – Nous en parlerons, j’ai quelques idées la dessus, mais plus tard… Car  vous ne m’avez pas  explicitement dit quel est « l’événement » qui a présidé à l’avènement de votre plaisir de femme.

 

Elle - Quant au moment même : je sais où (la chambre du deuxième étage de ***, à droite en haut de l’escalier puis la dernière porte à gauche). Je me souviens du sentiment que j’en ai ressenti : « J’ai une dette ! On ne peut pas se laisser donner un plaisir comme celui-là sans faire en retour un immense don ».

 

Lui - Don de soi, ce qui fait encore plus jouir : la spirale ascendante?

 

Elle – Mais juste après ce premier sentiment, j’ai laissé libre cours à la surprise puis je me suis ressaisie : ce n’est pas possible ! Est-ce que c’est encore là ? Et j’ai vérifié moi-même, pour la première et la dernière fois, dans la salle de bain, en quittant vos bras : cela fonctionnait, le plaisir était bien là, tapi tout au fond de mon corps. Le plaisir, c’est comme une fleur qui s’ouvre : il lui faut du soleil (l’amour), de la chaleur (le désir), une lente maturation (le lent processus de la rencontre amoureuse)…

Et l’« événement » ? Ce n’est pas un simple déclic : il y a un « avant » et il y a un « après ». Mais la durée de son avènement peut-être longue. Quelque chose se prépare, advient au fil de temps. Evénement neurobiologique avant tout, il déclenche un courant d’émotion… un courant de fond.

 

Lui - Le don, le contre-don, la spirale : la femme et l’homme s’asservissent mutuellement au plaisir qui vient de l’autre, dans le don de son corps sous toutes ses formes : pénétration, dévoration, fellation et le soupçon de castration qui la marque,…mais l’événement ?

 

Elle - Je ne vous cache pas combien votre question me surprend. Je propose donc que sur ce point, si délicat, il y ait ultérieurement une version « Lui » et une version « Elle »…

 

Lui - Ce que vous ne voyez pas c’est que, pour l’homme, ce que vous dévoilez là n’est pas facile à aborder, saisir, comprendre. L’homme en moi hésite à entendre ou plutôt n’en croit pas ses oreilles. D’autant plus que cela ne semble pas non plus facile à exprimer pour la femme qui, comme vous l’avez entrepris,  a décidé de tirer cela au clair, si je puis dire…

 

Elle -  Et ce point à débattre aussi : la conscience -je sais, et je sais que je sais- est-elle absolument nécessaire à l’avènement du  grand plaisir ? Autrement dit le plaisir pourrait-il surgir sans que l’événement ait été provoqué dans la conscience ? Le plaisir peut-il advenir des seuls faits, alors que ceux-ci restent ignorés de la femme, connu par communication inconsciente seulement entre elle et lui -je sais, mais je ne sais pas que je sais…- du simple fait qu’elle aurait conscience de ce que son homme doit être libre et  qu’elle l’admettrait sans rien connaître de l’usage réel qu’il en fait dans le monde ?

 

L’histoire du plaisir


La construction imaginaire intuitive de la petite fille préside à son plaisir onaniste, qu’elle ne nomme pas encore plaisir. Quand l’homme magnifique apparaît dans le vie de la jeune femme : c’est l’ange ! Il ne peut que chuter. Il entre, progressivement ? soudain ? dans la sphère de l’imaginaire sensuel féminin.

Elle ne l’a pas anticipé. Elle ne peut le croire. Phantasme avec ‘ph’, fantasme ‘f’ pourquoi pas ? Mais réalité ? impensable... Ce dont il est ici question c’est d’une connaissance intériorisée de l’histoire vraie de l’humanité.

Proposition : l’imaginaire de l’histoire de la domination de l’homme sur la femme fonctionne par construction fantasmatique. Quant au « réel » de cette situation, il serait insupportable, sauf dans des circonstances particulières dans lesquelles les deux protagonistes de la situation amoureuse le recherche éperdument : nous y viendrons plus tard.

Et si les phantasmes de l’homme et de la femme étaient les mêmes, mais vus sous des angles opposés, celui du dominateur (l’homme) et celui de la femme dominée...

 

 

Dominateur

Maître tout puissant

qui possède

qui dispose

 

 

des femmes (toutes ?)

Dominée

Qui s’abandonne

qui subit

qui accepte...

 

 

(l’inacceptable !)

 

 

 

Tant que la femme vit son imaginaire féminin, révélateur du sort des femmes dominées depuis le fond des âges, elle en jouit : plaisir clitoridien de la petite ou de la jeune fille, élaborée sur les fantasmes (éventuellement étranges à ses yeux) de la femme en position d’infériorité de par son sexe même. Puis elle rencontre l’homme. Emerveillement, mais de plaisir nouveau pas encore...

C’est l’homme qui, contraint à la polygamie réelle ou potentielle (la liste d’attente) pour « se faire homme », conquérant, libre... c’est-à-dire pour résister coûte que coûte à la captation de la femme aimée, va lui jeter à la tête ses conquêtes salvatrices pour lui : nécessité absolue de le lui faire savoir à elle ! Mais pourquoi ? Parce qu’il sait sans doute instinctivement, lui le dominateur, qu’il prouve ainsi sa virilité menacée par l’amour qu’il ressent pour elle et que ce faisant il donne prise, donne corps au rapport de domination entre eux... Or c’est dans ce rapport de domination que réside la promesse de plaisir que le monde fait à la femme. Ceci, elle le sait déjà de son plaisir onaniste enfantin, mais sans doute pouvait-elle espérer qu’il n’en serait nullement de même de son plaisir avec l’homme dont elle a l’illusion qu’il naîtra de l’amour... Alors que, de fait, il naît de ce que l’amour pour cet homme va lui permettre de supporter qu’il se comporte lui aussi en dominateur, qu’il lui impose sa liberté d’homme. Elle jouit dès lors de lui, connaît l’immense plaisir, le chant du corps de la femme pénétrée, prise, dominée, ayant pris conscience de sa position de femme, du fait de cette réalité ancestrale prouvée à nouveau.

Tant que cela reste imaginaire, rien de vraiment fâcheux ne se produit. Tout au plus une question : pourquoi ? Mais à l’instant où cet imaginaire est rejoint pas le réel, explosion nucléaire !!! Monstrueux ! Oui...

 

Ainsi le rêve de l’une d’elle, la nuit qui suivit la révélation qu’il lui fit qu’il avait plusieurs maîtresses, qu’il en avait toujours eu plusieurs et que, bien entendu, il avait veillé jusque-là à ce que chacune d’elles se crût la seule.

 

« Il faisait très sombre, l’atmosphère était étouffante. On distinguait à peine des ombres. En quelques pas incertains dans l’obscurité moite, elle aperçut comme un roc d’ombre plus sombre, comme un amoncellement. Cette forme ne semblait toutefois pas complètement inerte, mais animée d’une sorte de vibration. Plus près, elle distingua comme un grouillement vivant. A cet instant un éclair traversa le ciel et éclaira la scène sombre dans sa fulgurance. Elle ne pouvait croire à ce qu’elle avait entraperçu dans la violente vague lumineuse. L’amoncellement était un amoncellement de corps, comme jetés les uns sur les autres. Un amoncellement de corps de… femmes ? Non. Ce n’était pas des femmes ! C’était seulement des corps féminins, mais des corps mutilés. Comment était-ce possible ? Des corps privés de tête ! Des chevelures de femmes pourtant ornaient le pubis de ces corps amoncelés, et ces chevelures ondoyaient comme de vivantes tentacules. Ce sont ces chevelures magnifiques et vivantes qui donnaient ce sentiment de grouillement, prouvaient le vivant. Ces femmes sans tête, jetées les unes sur les autres, portaient à leur sexes la plus belle parure de la femme : des femmes sans nom.

 

Un autre rêve…

 

« Le sommeil avait été bien difficile à trouver. Il s’était en quelque sorte jeté soudain sur elle, l’écrasait. Elle se sentait complètement perdue, dans l’espace, dans le temps : plus aucun repère. Rien d’elle-même ne lui était plus accessible. Tout se passait comme si son corps ne lui répondait plus, comme s’il était soudain devenu inerte. Elle n’était même plus très sûre d’habiter encore son corps, craignait même qu’il n’incarnât plus son âme. Il gisait comme séparé d’elle, sans souffle. Saisie d’une angoisse croissante, elle se rapprocha instinctivement de ce qui semblait encore être « son corps », alors qu’elle était déjà séparée de lui : elle le regarda, extérieur désormais à elle-même et ressentit une terreur : ce corps qui ressemblait encore à son corps, ce corps qu’elle avait tant aimé, ce corps qui lui avait bien servi, qui avait été si fidèle, si coopérant, dont elle ne s’était jamais séparée… son corps à elle, le sien, était, … elle ne pouvait le croire, il était en.... putréfaction. »

 

Ainsi faut-il que le réel rencontre l’imaginaire pour déclencher, donner libre cours au plaisir du fond du corps de la femme, celui qui jaillit de la pénétration profonde par l’homme, accepté, accueilli pour ce qu’il est vraiment : celui qui prend, celui qui librement prend possession des femmes et ainsi du monde.

Mais qu’est-ce qui détermine l’homme à jeter l’événement à la tête de la femme aimée ? Car elle pourrait vivre dans l’ignorance de ses frasques, telle Ariane, la « Belle du Seigneur » chez Albert Cohen. Une première raison un peu à la surface des choses s’impose : une bonne vieille réaction de défense le pousse à lui dire à peu près ceci : « si tu crois que c’est arrivé ! » Une deuxième plus profonde se présente alors. Eventuellement à sa grande stupéfaction -mais rétrospectivement il pense qu’il en avait l’intuition- après l’événement, elle jouit beaucoup plus et cela devient son propre plaisir d’homme de l’emmener toujours plus loin. A travers cette épreuve, c’est pour lui, grâce à son plaisir à elle, la centration qui s’engage. On peut faire l’hypothèse qu’elle a à son tour cette intuition : désormais elle le tient par le très grand plaisir de son ventre, incomparable plaisir qui permet de tenir les autres femmes à distance, et ainsi de raréfier voir d’éteindre les rêves douloureux du marché des femmes, qui ne surgit plus que dans l’imaginaire du plaisir. Ainsi l’événement déclenche à la fois son plaisir à elle et le processus de centration de l’homme, détruisant tendanciellement la cause même de l’événement : l’infidélité de l’homme. Il sape, sabote lui-même le mécanisme qu’il avait inventé pour se défendre de la captation menaçante de la femme. C’est donc bien ce processus qu’il faut se garder de conduire jusqu’à son terme, car il signifie pour l’homme le renoncement ou la mort.

Et faute d’« événement » ?

La femme ne connaît le plaisir que si elle a franchi l’épreuve : l’événement qui la rejette dans le marché des femmes, marqué par la colère, la douleur qu’elle en ressent : les rêves, quant à eux, disent déjà une résignation, une acceptation… La femme à laquelle l’homme ne fait pas subir cette épreuve n’accède pas au plaisir infini de l’intérieur du corps. Elle vit l’alliance, le couplage du plaisir clitoridien en orgasmes jaillissants et la satisfaction du désir d’être pénétrée. De plus, la femme qui, faute d’« événement », ne jouit pas ne le sait peut-être pas. Elle n’est pas forcément frustrée car elle est dans une idée adaptée du plaisir. Surtout dans une société sous influence pornographique : le plaisir est mis en scène. Soupirs, râles, cambrures aguichantes et tremblements, c’est cela la jouissance ! Alors on s’y conforme et on y croit -ou du moins elle cherche à le lui faire croire à lui… qui ne demande que ça-, comme Pascal le recommande : « agenouillez-vous et priez, et vous croirez ». Nombre de femmes aujourd’hui pensent qu’elles jouissent sauf si elles n’ont pas de plaisir clitoridien. Mais personne ne sait vraiment ce qu’il en est, ni elle ni lui, parce qu’elle le met en scène y compris pour elle-même.

 

Limites et aventures du plaisir féminin 


Né de la pénétration vaginale et anale, non seulement ce plaisir se prolonge tant que la sollicitation perdure, mais il survit à celle-ci dans une sorte d’attente patiente, prêt à poursuivre son chant à toute nouvelle stimulation convenable : elle jouit, elle jouit tant qu’il veut la faire jouir ! Car au fur et à mesure de la traversée de tout son corps par les ondes enveloppantes, elle sent à quel point ce plaisir lui « fait du bien » et espère à chaque volute délicieuse qu’il y en aura une autre encore, encore, encore... Qu’est ce qui pourrait venir interrompre pour elle ce voyage voluptueux dont chaque pulsion de délices la ravit ? Qu’est-ce qui pourrait interférer de son côté à elle : le plaisir n’a pas de fin ! Rien absolument rien, si ce n’est lui, l’homme, qui en donnera le signe, le signe de la fin. Quel signe ? Celui du retour dans le monde, le signe de l’homme : il lui reste tant à conquérir !

 

Ainsi il semble bien qu’il y ait, dans le rapport de la femme à son plaisir, une infinitude. Se laisser emporter, dériver, prendre, qui sait ? L’infini à l’aune de l’humain ne saurait être vécu qu’au risque d’un désir d’asservissement de la femme. Nulle surprise, nous y voilà à nouveau. Mais asservissement à quoi et par qui ? Soit asservissement par l’homme de la femme à sa propre jouissance. Fasciné par l’infinitude du plaisir féminin, et sans doute dans la crainte de son propre défaut de puissance face à la demande infinie de plaisir de la femme, il est tenté de lui faire vivre -et de vivre lui-même- le phantasme originel du « marché des femmes » : il la donne à d’autres hommes et jouit de la voir abandonnée entre leurs mains, curieux de savoir jusqu’où cette folie de plaisir peut emmener sa partenaire, et du plaisir détourné qu’il en peut ressentir lui-même. Soit risque d’un désir d’asservissement de la femme en elle-même : ivre de son propre plaisir, elle est tentée d’en rechercher les limites, au risque de son propre équilibre... La poursuite des phantasmes constitutifs de la libido, en ce qu’ils mettent en scène et transgressent les interdits, quitte alors le monde imaginaire et leur fonction de stimulant du désir, pour s’aventurer dans le monde réel. Dans les tentatives échangistes et autres pulsions libertines ou parties sexuelles publiques de certains couples ou de certaines femmes, on passe de la mise en scène du fantasme au monde réel. On recrée dans le réel des scènes originelles, On les reconstitue (in)formellement, se précipitant dans l’asservissement vécu non pas comme tel, mais comme condition du plaisir. Le plaisir ne naît plus dès lors de la seule construction fantasmatique, reproduisant la scène mythique du « marché des femmes », mais exige de la transposer dans la vie : risque de dérive (comment la qualifier ?) pathétique ? névrotique... . Ce sont peut-être des tentations d’en rechercher désespérément des limites, d’en expérimenter l’infinitude aussi...

Ni limite dans le temps, ni limite dans l’espace ? Des couples se lancent ainsi dans la course aux plaisirs : plaisir sans fin peut-être, où le corps dicte sa loi et semble annihiler toutes limites, toute volonté, toute raison. Le plaisir peut emmener vers l’aventure... mais ce serait une aventure inscrite dès l’origine, au moment où triomphe le phalle, où l’homme, ayant gagné la lutte pour la survie de l’espèce en posant l’interdit de l’inceste, a -croit avoir ?- définitivement remporté... la guerre des sexes.

 

Ainsi la femme danse sur le phalle ! Pourquoi ne pas imaginer des temps où l’on pourrait renverser cette belle représentation symbolique ? Si le monde évoluait radicalement de telle sorte que soudain le message, le code, les signes se concentreraient non plus sur le phalle convexe, traditionnel attribut du guerrier conquérant, mais sur son opposé extrême, ou plutôt sa figure complémentaire : le fourreau concave qui le reçoit ? Apparaîtrait alors la coupe accueillante, protectrice... tentatrice aussi. Alors ce ne serait peut-être plus la guerre, le combat, le guerrier et son repos, la concurrence, la compétition des hommes entre eux et la « défaite » de la femme, qui marquerait le monde de manière prépondérante.

Quel chemin le monde devra-t-il parcourir encore, s’écouler combien de millénaires ? De quelle réalité se parera-t-il ? Dans quel langage symbolique s’exprimera-t-il ?

 

Le paradoxe du plaisir

 

Ainsi se déploie le lent processus d’élaboration de l’ambiguïté du plaisir : conquête, abandon, émerveillement, dépendance, infidélité, risque de dépréciation de soi sommeillent inéluctablement tout au fond de la construction identitaire de l’« être femme ». La femme n’atteint ces exultations brillantes de l’intérieur, plaisirs de l’attouchement et de la pénétration, que si elle accepte en profondeur son « être femme » : réceptive, pénétrée, et dans l’abandon exigé par cet accueil de l’intérieur du corps, particulièrement sensible et puissant dans la pénétration anale (point essentiel en ce que cette disposition du corps est commune à l’homme et à la femme et pourtant ne sera sollicitée de cette manière-là que par ceux d’entre eux qui se vivent suffisamment féminins pour cela...).

 

Ambiguïté du plaisir féminin. Il reste à mettre à jour son corolaire : la dynamique paradoxale du plaisir. Une femme qui s’abandonne accepte à cet instant d’être l’objet investi par l’autre et jouit précisément de cet abandon. Plaisir né de l’union à l’autre, plaisir attendu de cet autre, qui vous lie, vous attache à lui. Car ce plaisir gratifiant, irrésistible, très rapidement vital la pousse à reproduire cette situation de délices : voici poindre la dépendance à l’égard de cet autre, l’élu. Dépendance paradoxale, de toute évidence, confrontée qu’elle est, de manière radicale, au statut recherché par la femme moderne si soucieuse de son autonomie. Faisons même l’hypothèse que ce plaisir en abandon s’amplifie avec l’assurance de ce statut de femme libre. Car plus elle prend pied dans la vie et y gagne en autonomie, plus l’abandon qui s’insinue dans la relation amoureuse la place en situation délicate à l’égard de celle-ci   - elle s’écarterait de sa quête de liberté ! Cet homme désiré, aimé lui devient indispensable, elle ne peut décidément plus se passer de lui... et ci, et ça : elle en est folle ! Vraiment. Plus l’abandon amoureux trace son chemin, et donc plus la dépendance s’aiguise, plus elle l’accepte, plus elle approche du plaisir, le perçoit soudain ou plutôt le ressent enfin, car elle l’attendait... Et progressivement, plus le plaisir se déploie, plus le désir de ce plaisir s’aiguise, jusqu’à en devenir impérieux... Voici le paradoxe bien noué, celui d’un plaisir proportionné à cet écart : plus la femme se « libère » et en même temps accepte sa dépendance dans la relation amoureuse -et dans celle-ci exclusivement- plus elle jouit.

On ne saurait exclure qu’il y ait là quelque source de la peur profonde des hommes à l’égard des femmes en quête de toujours plus de liberté dans le monde...

 

Le plaisir féminin, quête d’identité


Le désir de pénétration caractérise ainsi la position femme. Elle suppose accueil, abandon, acceptation de l’autre au point de le recevoir en soi, à l’intérieur de son propre corps. De cette union des corps, la femme ressent une complétude attendue : « fais-moi moi ! » lui murmure-t-elle dans l’extase. C’est donc bien d’identité qu’il s’agit. Cet homme est désormais « part d’elle » -elle qui était creuse, vide…-, le voici membre si particulier de son propre corps, plus encore constitutif de son « être ». La conformation des corps de l’homme et de la femme, complémentaires physiquement, définit si justement la zone d’élection de la dépendance. Plutôt que de fusion, parlons de complétude. Elle n’est « Elle » que Lui dedans, investie par lui à un rythme si particulier qu’il caractérise chaque couple. Et c’est au plus fort du ballet érotique, du mélange des corps du « faire l’amour » que, à son heure -celle de l’identification de l’« être femme »-, naîtra le grand plaisir.

Une fois celui-ci advenu, il est des figures, des pas de deux dans ce corps-à-corps qui sont des déclencheurs infaillibles du plaisir. A lui la science des gestes qui prennent le corps tout entier : ses mains à lui qui enserrent le ventre et les fesses, en écho à la pénétration comme si elle traversait le corps ; ses mains aimées qui saisissent les seins et la tête, geste si engageant en ce qu’il fait ressentir l’abandon en profondeur. Il crée ainsi autant d’arcs de volupté : elle est prise entre les mains de l’homme, elle ne peut lui échapper tant elle sent tout au fond d’elle qu’il l’habite, qu’il l’envahit. Empalée sur le phalle, elle danse ! Car poser les pieds au sol ou contre un mur en une danse sensuelle incomparable lui renvoie aussitôt, en rebond d’excitation, les ondes de plaisir, renforce d’autant le chant du corps qui se prend à osciller autour du sexe comblé : peu importe que ce soit la danseuse ou le conquérant qui donne le rythme, ou l’un, l’autre, tour à tour, la musique du plaisir remplit généreusement l’espace, ce que nombre de danses rituelles miment si justement.

Si les sensations vaginales et anales ont bien des points communs -la pénétration les marque fortement- une différence cependant les distingue : le plaisir vaginal est disponible, durable, infini alors que le plaisir anal est puissant et fragile. Car la pénétration anale est ô combien exigeante : il y faut l’abandon absolu. Là c’est le corps de la femme -celui qui dans le couple désire la pénétration- qui impose le rythme. C’est par sa patience, son habileté attentive que le conquérant obtiendra la victoire : la pénétrer jusqu’au plus profond, là où le corps est ouvert vers l’intérieur, sans fond, sans fin. Lente progression jusqu’à ce que le corps cède. Délicat passage des barrières, sur le fil extrême de la douleur, tant il peut arriver que l’oscillation de la sensation entre plaisir et douleur se prolonge. Lente conquête dans l’histoire d’un couple, car il y faut affronter des barrières tout à la fois psychiques -tabous de la sodomie- et physiques -réticence initiale du corps d’une part, pressions vertigineuses des fonctions premières des organes d’autre part. De réticences en vertiges, le passage ne s’ouvrira qu’au prix de toutes ces victoires : voltige... Délicieuse invasion, voluptueux envahissement, dans les deux cas car l’acceptation de la pénétration -se faire foutre !- est un acte porteur d’engagement et de risque. Il y va de l’identité -il est part d’elle !- il y va de l’être. Aux points les plus hauts du plaisir, pour peu qu’une dévoration délicieuse s’en mêle -on est passé des baisers profonds de l’approche à des morsures voluptueuses dont l’intensité exige une audace d’une extrême justesse- c’est le corps tout entier qui semble se laisser vaincre par le guerrier valeureux. Elle se sent vaincue à force d’abandon, dé-faite, (presque) en destruction d’être à ce point pénétrée, dévorée : la femme défaite ! Rien, pas un geste ni une intonation de la scène du plaisir ne saurait échapper à l’histoire humaine : le meilleur analyste en est, à n’en pas douter, l’anthropologue averti. Car c’est tout le parcours de l’homme et de la femme, depuis les heures primitives -de la dévoration cannibale au sacrifice humain- qui se joue symboliquement dans le corps à corps amoureux.

La femme libre !

La femme est creuse ! Qui veut bien se pencher sur ce que cela dit d’elle ? La femme est creuse… entendez-vous ? Il est dans son corps, à l’intérieur, bien à l’abri un nid secret -secret même pour elle- et convoité… par l’autre, d’avance aimé pour cela : celui qui le révèlera la fera « femme ». Que sait-elle des profondeurs de son propre corps ? Si peu puisqu’elle ne peut le voir, pas même le vraiment sentir. C’est l’autre qui va révéler, l’autre qui fera vibrer, sentir, souffrir, chanter plus tard son corps tendu par le désir, tendu vers l’amour, instrument vibrant des ondes des plaisirs… Mais aussi pleurer, tendre, espérer, désespérer… La femme est creuse : elle observe, et elle attend. Creuse vous dis-je ! Le mot n’offre pas une jolie musique, convenons-en. Que dire pour que ce mot soit doux, caressant, qu’il arbore la rondeur rêvée ? Concave ne nous console en rien, d’autant que l’autre face n’en serait pas moins convexe : là, nous n’avançons pas ! C’est qu’il y a là un vide… une place vacante, un espace à remplir, ce nid fameux. Le corps creux de la femme n’est autre qu’un instrument de musique de chair et de sang. Comment s’étonner alors de sa puissance musicale si ce n’est vocale ?

Ainsi pour elle, vivre, c’est observer discrètement, se laisser toucher par le monde, frémir si ce n’est vibrer d’émotion, la contenir, espérer, attirer, attendre, lancer un regard, attendre encore ; et là, le cœur bat plus fort… Y penser, se préparer, accueillir enfin : oser ! La femme est creuse et le monde devra la remplir.

Mais c’est elle qui en décide, elle seule ; c’est elle qui choisit, elle seule ; c’est elle qui élit. Qu’est-de donc qui remplit la femme, celle qui est creuse ? Qu’est-ce donc qui trouve grâce en elle ? ou plutôt qui ? Car elle est cette femme toujours plus libre, par sa conquête propre des moyens de sa subsistance, par son  ingéniosité à prendre place dans le monde, par son goût pour l’harmonie, la concorde, la paix qui rayonne d’elle, femme libre ? Qui, mais qui donc ?

 

L’homme élu, le « magnifique ».

Quant à ce chant fameux qui y donne accès, tout aussi secret, bien gardé – c’est son affaire à elle- et cependant accessible : c’est son défi à lui. Creuse, vide… que chantons-nous là ? La femme est accueillante, protectrice, hospitalière… Voilà, son « être au monde » dit cette musique là. Elle sanctifie l’accueil de l’élu, le magnifique ; et elle ? Elle, elle est devenue elle !

 

 

Lui -Résumons : l’homme a besoin de baiser réellement ou potentiellement d’autres femmes dans le monde pour ne pas se laisser capter par l’insoutenable plaisir qu’elle lui donne.

Et fort heureusement, car elle a besoin pour jouir, sinon de l’exercice, du moins de la menace de l’exercice de sa liberté dans le monde. Que cette menace soit crédible exige qu’au moins une fois elle soit devenue « le réel » et qu’il le lui ait fait savoir. Ce qui enrichit son imaginaire de rêves où elle est atrocement rejetée dans le marché des femmes, rêves illustrés ici par des monticules de corps décapités aux sexes chevelus, là par le corps de la femme en putréfaction, ou encore pour Téréza, l’héroïne de Kundera, par le cercle des femmes indifférenciées tournant au bord d’une piscine avant d’être abattues ….

La femme jouit d’une domination imaginaire qui, au moins une fois, doit être attestée dans le réel, dites vous. Voilà qui va faire plaisir aux féministes, femmes  et hommes! Je crains que votre corollaire, le paradoxe, ne suffise pas à nous sauver d’une terrible « fatwa », une pratique qu’elles-ils ont naturellement reprise (c’est très masculin ça : se battre avec les armes de l’ennemi…) de leur récent « ennemi principal » : l’islam.

Mais moi, j’aime beaucoup votre « paradoxe » : « La jouissance de la domination dans l’acte sexuel est d’autant plus intense que la domination n’existe qu’à cet instant-là et que le reste du temps la femme est réellement libre dans le monde ».

J’en tire deux conséquences. Premièrement, c’est aujourd’hui en Europe, et probablement en France, qu’une femme peut atteindre un maximum historique de plaisir sexuel, avec l’homme adéquat, s’entend. Amérique et nord de l’Europe sont encore trop puritaines et les vrais latins encore trop machos.

Deuxièmement : toute femme non libre ne jouit pas, sauf au mieux d’un plaisir clitoridien. En particulier, la femme  contrainte à la polygamie, la putain, la femme esclave, etc… ne jouissent pas.  Et bien évidemment une femme ne jouit jamais d’une violence réelle. Tant pis pour les hommes dont c’est le fantasme.

 

Par claude lizt - Publié dans : Inédits de C. Lizt
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Vendredi 16 septembre 2011 5 16 /09 /Sep /2011 17:50

Qui est cette femme ? Le Jeu et une réponse de Claude Lizt.

© Claude Lizt, Septembre 2011

 

 

Marianne L’été 2011 a apporté son lot de numéros spéciaux et de grands reportages sur le sexe chez les français. Ils n’ont naturellement rien appris aux vrais amateurs, comme Claude Lizt. Il en commentera cependant quelque uns prochainement.

 

Pour commencer, un petit jeu à partir du dessin ci contre, publié par Marianne dans un article sur les fantasmes des français.

 

L'image montre  donc une femme, en guêpière, bas à jarretelles, mais encore en slip, portant un loup et menottée au dos du lit .

Elle crie  à « son » homme :

« Vas y domine moi ! Je suis ta chose !

Puis elle ajoute plus tard : « par contre n'oublie pas que c'est à ton tour de descendre la poubelle ».

 

 

   

   

Jeu :

Premièrement : Qui est cette femme ? Caractérisez la.

Deuxièmement : Imaginez ce que diraient d'autres types de femmes, après les avoir définis.


 

Une réponse de Claude Lizt.

 

Qui est cette femme?

Elle dit ce qu'elle pense que l'homme veut entendre d'une femme. Elle dit donc la domination, mais vue par Lui. Elle adopte en conséquence le comportement professionnel de la prostituée, dont le travail consiste à faire croire au client qu'elle veut plus que tout ( sous entendu : encore plus que de son proxénète qui est censé la tenir par là…)  être son objet sexuel et que cela va la faire exploser de plaisir, avec râles à ébranler les murs.

Par ailleurs Elle tient un propos féministe égalitariste standard, puisque sa requête, pour ce qui est du monde, est qu'ils partagent les tâches domestiques « également » (ni « équitablement » ni « selon les capacités », etc…)

Conclusion :

  •  se faire volontairement à l'image d’un objet sexuel capteur d'homme, se faire donc le simple miroir de  la « position » masculine et
  • prôner l'égalité dans le monde, non par les responsabilités, mais par les taches de la vie courante :

nous avons là l’exemple même d’une « femme-homme », une battante de la guerre des sexes, le type de femme qui dirige de fait et oriente idéologiquement la grande cohorte des féministes, elle même avant garde de la tribu des femmes.

 

Les autres femmes

Voici  maintenant ce que pourraient dire les trois autres types de femmes que distingue Claude Lizt ( en plus du sujet au corps d’homme mais à identité dominante femme, la « fomme » qui se comporte comme en femme car elle a un imaginaire dominant féminin), à savoir :

  • La femme-femme-femme
  • La femme-femme
  • La bonne-femme

 

La femme-femme-femme.

C'est la femme très féminine et très libre. A condition de rencontrer un « homme qui aime le féminin » ( l’une des trois catégories d’hommes -voir « Le Plaisir Description V2 » sur ce blog),  elle peut atteindre, dans un long apprentissage, les plus grands plaisirs féminins. Et ceci parce qu'elle accepte imaginairement la domination absolue de l'homme dans l’acte sexuel, d’autant plus qu’étant aussi une femme moderne, elle exige en retour la plus absolue liberté tout le reste du temps. C'est ce que nous avons appelé, dans d'autres textes les : «Ambiguïtés et Paradoxes du plaisir féminin » ( voir le texte sous ce titre sur ce blog)

 

 

Que dit-elle pendant l’acte ?

Que dit-elle ou pense-t-elle juste après ?

Prends-moi, remplit moi, fais-moi moi !

Tu veux ce plaisir-là de moi? dit !

Dis-moi que tu es content de nous !

Tu me fais sentir à quel point je suis à toi.

 

En revanche elle ne dira pas directement « je veux être à toi ». Car sa volonté directe, c'est d’aimer. Aimer est une volonté et c’est ce qui entraîne le « vouloir être à ».

 

J'adore glisser votre manteau sur vos épaules (car ainsi je montre que je suis à vous.)

J'adore que vous m’ouvriez les portières.

J’adore que vous appréciez mes nouvelles chaussures.

J'adore discuter psychanalyse avec vous

 

 

 

Les deux autres types de femmes constituent,  avec les femmes-hommes qui en sont l’aile combattante, la « tribu des femmes », les femmes qui depuis la nuit des temps se révoltent en permanence contre la domination des hommes et le « marché des femmes » qu’ils leur imposent et qui résulte de la prohibition de l’inceste. Se sont les femmes plongées dans la guerres des sexes. Il s’agit de : la femme-femme et la bonne femme.

 

La femme-femme.

Elle voudrait bien être une femme-femme-femme. Elle est donc féminine, mais reste prise dans la guerre des sexes. Elle n'a pas accepté l'ambiguïté de la domination de l’homme. Elle est ainsi d’une jalousie insupportable. Elle n'accède que difficilement  et exceptionnellement au grand plaisir, mais elle le devine et l’envie..

 

Que dit-elle pendant l’acte ?

Que dit-elle ou pense-t-elle juste après ?

Baisse moi

C'est bon, n’est ce pas ?

Tu me fais jouir !

Tu m'exploses !

 Ah! quel magnifique fouteur tu es!

 

Ah, qu’est ce qu’on baise bien !

Mais pourquoi donc aller chercher ailleurs ?

Mais qu'est-ce qu'elles ont de plus que moi ?

Parce que je le vaux bien !

 

(Ce dernier peut aussi être dit par la femme-homme)

 

 

 

La bonne-femme.

« Ooui ! je sais bien, il a des « amies »… Mais il revient toujours, c'est donc que la soupe est bien meilleure ici….. Mais enfin on ne me la fait pas ! Alors si l'occasion se présente, je me réponds pas de moi… »

 

Que dit-elle pendant l’acte ?

Que dit-elle ou pense-t-elle juste après ?

T’est le meilleur doudou

C’est bon ça mon gros tigre

 

Je vais te faire un bon p'tit plat.

Je vais te faire une bonne banane flambée, pas te faire flamber la banane, mais une vraie, avec du bon rhum

Mais tu pourrais m'acheter des fleurs plus souvent …

Après ça on va faire fort, toi à la pêche, moi au cours de gym !

Si tu vas encore  à la pêche dimanche, alors moi je fais un barbecue avec mes copines.

 

 

Le lecteur intéressé peut aussi aller voir : « L'Affaire DSK vue par les femmes », où l’on retrouvera nos quatre types de femmes réagir fort différemment

 

Par claude lizt - Publié dans : Inédits de C. Lizt
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Vendredi 16 septembre 2011 5 16 /09 /Sep /2011 17:35

Les plaisirs, descriptions. V2.

© Claude Lizt

Juillet 2011

 

C2F--.jpgCe texte est un fragment inédit du prochain livre de Claude Lizt : « Dialogues sur le plaisir et l’amour…. »

 

Le dialogue entre Elle et Lui ne porte ici que sur la « description » des plaisirs. Sur leurs imaginaire et  leur nature profonde, voire un tout début l’élaboration dans le texte : « AmbiguIté et paradoxe du plaisir féminin ».

Voir aussi, en complément ludique : « Vocabulaire de tout Kama Soutra », avec son jeu et son concours, et « Quelle femme êtes vous ? » ainsi que « Quel homme êtes vous ? »

 


Lui

Je vous propose maintenant de simplement décrire le plaisir. Que sentons nous quand nous avons du plaisir l’un avec l’autre, l’un de l’autre ?

De ce qui le rend possible, de l’imaginaire qui le rend possible et l’accompagne, de l’amour, de tout ce qui est donc essentiel au plaisir, nous avons commencé de parler dans « Ambiguïté et paradoxe du plaisir féminin). Ici, nous en disons le moins possible, pour nous tenir au plus près des sensations. Et puisque c’est le plaisir féminin qui semble à tous le plus mystérieux, et le plus controversé, commençons par lui. Voulez vous ?

 

Le(s) plaisir(s) féminin(s) 

Elle :

Oui, je suis d’accord … Elle réfléchit longtemps, puis :

Je vais commencer par approches, par touches successives, tant le plaisir apparaît tout d’abord indicible... Comment ouvrir la discussion ? Car si cela exige une     réflexion profonde -ce fut la première pensée- cela se fait aussi dans un aimable désordre ; ce fut la seconde pensée : précisément comme le plaisir ! qui jaillit -ou pas- s’amplifie -ou pas- se stabilise en long plateau voluptueux -ou pas-, semble revenir au calme ou se met en sommeil discret, prêt à ressurgir à la première lueur sensuelle   - ou pas ... Nous tenons ainsi, à l’aube même de cette pensée du plaisir, sa métaphore créatrice : il va et il vient au gré des élans et humeurs, aux rythmes insoupçonnés du corps et de l’âme. Jamais le même, ni tout à fait un autre, il apparaît par touches imprévisibles : le plaisir est impressionniste. Par sa source originelle, son intensité, sa force vitale, sa mélodie sans fin, nous verrons qu’il est aussi impressionnant...

Penser le plaisir féminin c’est, de fait, révéler toute une gamme de plaisirs, fort différents les uns des autres : des sensations caractérisées par les lieux émetteurs du corps : le clitoris, « pénis en miniature », la vulve, le fourreau du vagin et ses milles facettes, zones ultra-sensibles, terrains érogènes privilégiés, le dispositif utérin sollicité « en sourdine », les anneaux concentriques de l’anus. Ces sensations dépendent aussi des attitudes de la femme dans la relation à l’autre, et s’expriment par des tonalités sensitives, des intensités vibratoires, une mélodie, une puissance qui sont propres à chacun de ces plaisirs, et même à chacun de ces moments de plaisir : est-elle disponible ? Est-elle encline au désir, porté par lui, ou an contraire est-elle à peine déprimée ou aux portes d’un désespoir ?

Sans prétendre les passer tous en revue de manière systématique, relever leurs principales manifestations, leurs caractères distinctifs est une étape nécessaire. Mentionnons tout d’abord les « plaisirs en tension » clitoridiens (1), aux explosions spectaculaires, qui peuvent être répétés à des rythmes variables : lent apprentissage du corps. On peut sans doute les rapprocher des plaisirs en érection et éjaculatoires masculins. Ils s’éduquent avec la maturité de la femme -nombre d’orgasmes successifs, force des sensations- et s’apprennent grâce à des stimulations appropriées.

 

Une précision à propos des plaisirs clitoridiens s’impose ici. Car si, exposé à la sollicitation qui convient, le clitoris en ce qu’il est un « petit pénis » jouit en érection et se décharge dans l’élan d’un vif orgasme, il peut aussi être, à maturité, le siège d’un plaisir en plateau, s‘il est soumis à une stimulation soutenue qui lui permet d’atteindre cet autre rythme de plaisir. Le plaisir clitoridien « explosif » peut en effet être dépassé par une sollicitation continue : une douche en pression forte -mais pas trop !- fait jaillir un « plaisir en tension » jusqu’à l’« orgasme continu », extrême, haut plateau de plaisir quasi sans fin (2). Le clitoris dépasse alors, sous la force soutenue de la stimulation, le stade érectile, exigeant un franchissement de barrières de sensations qui s’éduque avec le temps, au gré de l’appétit sexuel au plaisir de la femme. Elle atteint alors des sommets d’intensité jouissive à peine soutenable. Il faut pour cela aller au-delà de sensations fortes, en tension, qui apparaissent dans un premier temps comme indépassables : sorte de vertige certes délicieux, mais comportant l’appréhension  d’un risque du corps. Ce passage vertigineux qu’il faut franchir caractérise d’ailleurs l’accès aux formes les plus intenses des plaisirs féminins, quels qu’ils soient.

 

A ces plaisirs clitoridiens s’opposent par leurs voies d’accès les « plaisirs de pénétration » vaginale (3) et anale (4). Ce qui caractérise la femme, c’est le désir d’être pénétrée, quel que soit l’annonce apparente de son corps. La satisfaction de ce seul désir lui apporte ce que l’on pourrait nommer une « forme de plaisir ». Disons que l’accomplissement du désir de pénétration est en soi « un plaisir », en aucun cas LE plaisir, l’orgasme vaginal . Un désir satisfait est en soi une approche d’un « plaisir » : pour la femme, celui de la complétude ; alors qu’un désir non satisfait a un goût amer, créé une tension. Il y a bien de la résolution (des tensions, appétences) dans la satisfaction du désir de pénétration, c’est une une première consécration…

Mais au-delà de ces satisfactions, comment décrire ces plaisirs -en abandon et non en tension- de l’intérieur du corps de la femme pénétrée ? Ils se déploient en circularités plutôt qu’en flèches. Enveloppant tout le corps, ils s’expriment en lentes volutes de sensations profondes,  combinaisons uniques de force et de douceur conjointes. On parle à leur propos du « chants du corps » ainsi que les qualifie Claude Lizt dans « Le voyage à Genève », tant leurs variations sont chatoyantes et modulables, comme un « aria silencieux ». On peut d’ailleurs distinguer, pour chacun de ces plaisirs, des variantes reconnaissables qui décrivent l’éventail des sensations du corps de la femme, instrument de ses gammes de plaisir, plus ou moins virtuose et en constante progression. Le plaisir, « opéra du corps féminin ».

 

Ces formes du plaisir de l’intérieur du corps qui animent tantôt de manière alternative, tantôt à l’unisson les parois du sexe de la femme, ces chants du corps s’expriment de surcroît dans des tonalités variées. Au plaisir jaillissant des plaines antérieures du fourreau vaginal, les tonalités les plus aigües, proches des vibrations brillantes du roc du clitoris dressé par le plaisir vif qui le caractérise, auquel elles sont adossées. A l’anneau central qui entoure jalousement le col utérin, les tonalités intermédiaires, rondes, mélodieuses : elles remplissent l’espace intérieur de leurs intonations subtiles ; tandis que les graves, si sensuelles, presque rocailleuses, aux accents dramatiques parfois entrent en résonnance avec les chants rituels aux longues vibrations du tunnel anal.

 

Un mot sur ce plaisir anal, sujet de tant de tabous. Sa musique si particulière résonne d’intonations graves : notes vives parfois, d’autres plus longues. Alors que les vibratos du plaisir vaginal se rapprochent de la voix, celui-ci évoque les instruments de rythme, tambours des forêts tropicales : il fait tanguer, surtout quand le lent mouvement circulaire de la caresse attentive -pas de pression trop appuyée ni d’accélération- habile, explore l’espace offert, ouvre la voie, lentement, au phalle promis et dissuade toutes les défenses ici susceptibles à l’extrême : la main aimée rassure, tournoie lentement, donne le rythme. De sourdes notes graves se mettent à sonner, vibrer, tamtam du corps, pour la danse primitive, rite des temps premiers. C’est une danse de nature, simple et forte dans son lent tournoiement. L’autre main caresse le ventre, fait écho, déclare la possession absolue, la soumission du corps vaincu par les sensations brillantes du plaisir, le corps avide de cette musique rythmée. Ce geste de possession annonce l’intimité absolue, toujours plus profonde, plus exigeante car à ce rythme lent, la pénétration progresse. Quelques mots simples disent l’adoration, sans réticence aucune, celle qui a vaincu toutes les défenses, toutes les appréhensions : celles du corps, celles plus convenues du mental, celles susceptibles de la décence. Le corps jubile sans retenue : transe sexuelle extrême, source d’ivresse. L’adoration s’impose, l’intimité s’affiche, ce qui est un comble : l’amour cru surgi du corps-à-corps vient faire scintiller les sentiments. De l’instant extrême il se ressource, s’affirme, s’affiche, tous sens en oriflamme : c’est la fête sexuelle.

Des paysages sensuels intérieurs et autant d’univers vibratoires distincts. Imaginez les instants somptueux où tout cet orchestre symphonique intérieur donne tous ses instruments à la fois ! Voilà le chant du corps de la femme… Nous l’avons nommé simplement « plaisir », mais cela ne doit en aucun cas masquer sa complexité éblouissante.

 

Leurs combinaisons, créatrices d’autres plaisirs… 

 

Il n’est pas possible d’évoquer les plaisirs féminins sans parler de leurs combinaisons, au gré des désirs des deux partenaires, en échos délicieux : une pénétration anale ou vaginale (ou les deux ! quand la main s’en mêle…) et une stimulation clitoridienne continue, mais dans une « sensation d’abandon » (5) et non plus de tension ( le clitoris offre donc lui-même au moins trois modes de jouissance). C’est un plaisir qui s’installe en plateau, mais qui semble constamment promettre davantage, entraîner toujours plus loin. Cela éclot dans une combinaison subtile avec le plaisir de l’une ou l’autre des pénétrations, créant une polarité en écho qui provoque une volupté particulière.

Ainsi, par exemple,  un tel plaisir jaillit lorsque, dans une chevauchée vive de son homme allongé sur le dos, la femme se trouve profondément pénétrée en un mouvement de va et vient si complet que le clitoris, lui aussi balayé vigoureusement par le balancier de son corps, ajoute son propre plaisir en écho au vif plaisir vaginal ainsi déclenché.

 

Voici ce que j’en avais écrit dans notre journal :

Journal de travail de CL :

Elle :

 «  Faire l’amour ne cesse de réserver émerveillements et découvertes. Ainsi cette scène aussi jouissive qu’inattendue hier. Ils se sont déjà longuement aimés et leurs ébats les ont menés au coin du lit. Il s’y est assis, jambes allongées sur un fauteuil opportunément placé là et elle le chevauche avec enthousiasme. Elle s’essaye quelque peu à des attitudes de jolie cavalière bien cambrée sur son homme, lui offre ses seins à dévorer et se régale du rythme délicieux qu’il propose au gré de sa fantaisie. Il donne ici le rythme d’une ferme prise des reins ; là c’est elle qui va et vient sur son bel organe dressé. Elle sourit de son plaisir, le lui dit et le mouvement les berce sans relâche comme s’ils dansaient et qu’il leur suffisait de suivre, sans effort, le chant de leur corps. Elle plane légère dans son plaisir magnifique, long orgasme fameux. Lui, tout à sa joie sensuelle se laisse aller à quelques secondes d’inattention : il a dépassé soudain le plateau de plaisir dans lequel leur jeu subtil l’avait maintenu et il vient à son insu d’entrer dans la pulsion irrépressible de son propre orgasme. « Oui je veux ton plaisir », souffle-t-elle, soulevée par la puissance du plaisir de l’homme : il jouit sous elle, dans un balancement accru par le plaisir qu’il amplifie encore de son rugissement. Surpris (oh, elle en a oublié le « e » !), elle le voit jouir, le voit vraiment, ce qui n’est pas ce qu’elle connaît, d’être si souvent sous son homme. Soudain c’est bien lui qui crie son plaisir, mais elle, si surprise, le voit jouir en quelque sorte « comme une femme », dessous…

 

Elle, reprenant : 

Il est aussi un savoir-aimer une femme qui décuple davantage encore la puissance phallique et de là le plaisir. Ainsi, l’art d’allier prise douce par le sexe et surgissement possessif par la main. Il alterne dans un rythme parfait, parce que sans doute il tient compte – il s’est mis à l’unisson- de la vibration même du plaisir, pénétrations par le sexe puissant, possessif et doux, et pénétrations par la main, précise et forte. Tantôt en figures circulaires, il sollicite intensément tout l’anneau vaginal ; tantôt en va et vient vigoureux, il fait sentir sa détermination possessive. C’est lui ici, c’est encore lui là, et pourtant de ces manières si différentes et caractéristiques à la fois, et dans une rythme si soutenu qu’il ne permet plus de les vraiment distinguer l’une de l’autre. Dans les sensations de la femme, chacun de ces gestes de l’homme s’attribue ainsi tous les avantages : les siens propres et ceux de l’autre geste. L’amant habile s’approprie ainsi des suppléments de forces possessives, des surcroîts de vigueur conquérante. Jamais homme ne l’a possédée davantage, et à l’instant du grand abandon du plaisir, à cet instant unique où elle accepte sans réserve la loi ancestrale, initiatique de l’humanité qui reconnaît la puissance de l’homme, sa jouissance femelle explose de ce qu’il est paré de tous les attributs de la domination : jaillissement paradoxal du plaisir ! (voir le texte : « Ambiguïté et paradoxe du plaisir féminin », sur ce blog)

 

Il faut souligner à quel point les mots qui explicitent le plaisir sont ceux du chant, de la musique, de l’audition : on est bien dans le registre vibratoire -tonalité, vivacité, gravité-, mais à une intensité sonore que ne perçoit certes pas l’oreille destinée à capter certaines variations des sons extérieurs et dont l’amplitude varie entre les individus. Il s’agit d’un sens de perception interne ultra-sensible et dont sans doute la qualité perceptive s’éduque avec la maturité sexuelle.

Le plaisir, l’orgasme, est une « musique » produite de l’intérieur, orgasme mélodique, orgasme qui chante… Allusion à l’héroïne d’un roman érotique japonais de Mishima : celle qui n’entend pas la musique... Plus précisément le plaisir, plus qu’une musique, est un chant. Cela peut aller d’une sensation à peine perceptible, légèrement «acide » et de faible tonalité, quasi uniforme, à une intense production vibratoire qui se déploie en volutes puissantes et longues, largement modulées, atteignant des tonalité basses et intenses, rythmées jusqu’à des tons aigus. (Cela me fait penser à Chausson, Saint-Saëns, Debussy, Ravel, Puccini.)

 

A l’instant du grand plaisir, le corps « passe aux commandes », mais cela exige de s’affranchir de vertiges défensifs -le corps aussi a des prudences...- d’annihiler des résistances dont le corps semble l’auteur, mais qui sont sans doute bien davantage des constructions de l’inconscient, d’anéantir des obstacles d’origine mentale, qui se présentent dans une expérience première comme infranchissables... Et l’on peut atteindre là, avec un peu d’expérience et de maturité sexuelle, des sommets de plaisir, qu’aucun des plaisirs précédents pratiqués isolément ne permet de soupçonner. Insistons cependant pour chacun d’eux sur leur lent -voire très lent : dix, quinze ans ?- processus de maturation.

 

Les plaisirs féminins : orgasme ou ... ? 

Impossible cependant de chercher à caractériser ces plaisirs féminins sans se demander s’il est opportun, pertinent de parler d’« orgasme » à leur propos, plaisir  clitoridien en explosion mis à part. Et plus généralement sans examiner si le terme d’« orgasme » est approprié à un plaisir durable. Du côté de l’étymologie, le grec « orgaw  » évoque « ce qui est plein d’humidité, ce qui sue, ce qui chuinte, ce qui se diffuse... jusqu’à l’effervescence ». Rien n’évoque là, a priori, l’expression d’un jaillissement violent, mais plutôt ce qui s’exhalerait, s’ex-primerait lentement du corps. Lenteur, longueur : comment alors désigner ce phénomène qui sue, chuinte des vibrations, accompagnées de sécrétions : ce « chant du corps » qu’est le plaisir. Car il se pourrait qu’« orgasme » soit un mot désormais piégé par le rythme même du plaisir masculin, qu’il qualifie au premier chef. Il désigne les sensations vives qui accompagnent l’éjaculation à la suite d’une stimulation appropriée du sexe de l’homme en l’érection : l’éjaculation est ainsi libératrice du plaisir lui-même. Il désigne donc un plaisir « en explosion » intense mais de durée limitée dans le temps, suivi d’une détumescence, jusqu’ à un cycle ultérieur d’excitation et de jouissance. Telle en est aujourd’hui la représentation première. Alors, comment nommer un plaisir qui, comme le plaisir vaginal de la femme (sans parler ici du plaisir anal…), monte lentement en intensité, se renforce puis s’installe en un « plateau stable de plaisir », modulé selon les sollicitations de l’homme, et dont la femme jouit dans un doux abandon auquel il lui faut pouvoir accéder. Il est loisible de le laisser chanter un temps non limité, ou de le laisser sommeiller tranquillement après lui avoir laissé libre cours et de le retrouver là, exactement là où on l’a laissé, quelques temps plus tard. Non, il n’a pas faibli ; non il n’est pas nécessaire de relancer tout un cycle nouveau de montée en désir. Il suffit de respecter une approche douce favorable à la pénétration. Il est là, tapi dans le silence, prêt à résonner dans le corps en volutes enveloppantes et reconstituantes, disponible comme la femme, lui, chant de la féminité. Pourrait-on parler d’« orgasme long » ? Clin d’œil au phénomène de plaisir intense couplé à une belle longueur... Ou encore de plaisir multi-orgastique, si on veut davantage pointer l’espèce de longue sinusoïde de plaisir, fragmentée en ondes à fluctuations plus ou moins longues, avec pics et creux, centrées sur une ligne médiane d’intensité de jouissance, que constituent les plaisirs du (des) sexe(s) creux de la femme. A moins que l’on ne juge préférable de parler simplement de « plaisir en plateau » féminin, le distinguant ainsi clairement du plaisir jaillissant de l’homme d’une part, et d’autres formes des plaisirs de la femme, d’autre part.

 

De toute façon on ne saurait aborder sans prudence cette question du nom donné aux plaisirs féminins. Il s’agit en effet d’éviter la vieille idée à la vie dure, toujours prête à ressurgir, qui affirme qu’il n’y a pas de « plaisir » véritable de la femme. Il n’y en aurait pas vraiment, parce qu’on aurait affirmé que son plaisir se présente sous plusieurs facettes et qu’il n’est pas simplement ou uniquement un « orgasme » comparable à celui de l’homme, seule forme de plaisir traditionnellement identifiable de manière sûre. Revenons donc à  l’étymologie, en telle circonstance toujours bonne conseillère. Pour préciser qu’il s’agit ici d’un orgasme de longue durée, nous pourrions parler de « ménorgasme » ou orgasme « long » ; nous pourrions aussi qualifier l’orgasme clitoridien en tension explosive et l’orgasme masculin de l’éjaculation de « braxiorgasme » ou « orgasme court », masculin ou féminin. Quant à l’orgasme à durée quasi infinie de la femme très féminine et en grande maturité, nous le nommerions « chronorgasme » soulignant la manière unique dont il s’exprime « en plateau » dans une durée indéterminée…

 

 

Evènement, viol-ence, colère, orgasme, paix… 

 

Si l’orgasme a longtemps désigné le seul plaisir de l’homme, en forme de décharge, voici que l’évolution majeure en cours résiderait en ce que désormais l’orgasme serait féminin, féminisé, féminisant.... Certains ( Gérard Pommier par exemple dans «  Que veut dire « faire l’amour » ? ») font remarquer qu’une des approches étymologiques de l’« orgasme » désignerait une « colère »... Voilà ce qu’il convient de discuter et d’approfondir.

Car, s’il y a bien « colère » de la femme, l’orgasme n’en n’est pas l’expression : il en serait tout au contraire et précisément la résolution... En effet, pour qu’une femme ressente l’orgasme, il est nécessaire que se soit produit dans sa vie un « événement » qui va le déclencher. Ce serait un événement violent : un quasi-viol, une relation plutôt brutale, avec un homme éventuellement non aimé, une situation de violence - ou qui évoquerait une violence : être attachée, contrainte, etc. Quoiqu’il en soit, il y est question de « viol-ence ». Ainsi le fait qu’il y ait un événement violent à l’origine de l’orgasme ne fait pas de doute : mais c’est une violence qui peut prendre des formes extraordinairement variées : pour l’une, apprendre que l’homme qu’elle aime couche avec d’autres femmes. Pour une autre, découvrir qu’elle jouit beaucoup plus avec cet homme rencontré auquel elle a cédé -et qui lui fait connaître dans la joute sexuelle des situations de soumissions physiques inattendues, contraignantes, surprenantes et auxquelles elle ne peut que céder- qu’avec son mari que pourtant elle aime, etc. On peut en effet parler là d’une « colère » suscitée par quelque chose de violent, sans doute parce qu’il s’agit en réalité d’une transgression violente. La colère précèderait donc l’orgasme.

Quant à l’orgasme proprement dit, nous proposons tout au contraire d’envisager qu’il s’agit d’une « réconciliation », donc d’une situation qui se trouve à l’opposé de la violence parce que, consécutive à une colère, elle viendrait l’apaiser. Car la violence est présente dans l’histoire des hommes et des femmes, histoire qui se caractérise par des millénaires de domination masculine et d’asservissement ou d’aliénation des femmes, dont la réalité est encore présente absolument partout dans le monde : polygamie, prostitution (y compris prostitution moderne dite « volontaire » d’une femme qui serait prétendument « libérée », peut-être plus «  perverse » encore que la prostitution sous contrainte des hommes...). Cette « réconciliation » serait de fait, pour la femme confrontée à cette « viol-ence », vécue comme une mise en contact avec l’histoire ancestrale des femmes dominée par les hommes : l’histoire vraie de l’humanité. Jusqu’à l’instant de cette « viol-ence », même si la femme en a une connaissance, elle peut s’être maintenue elle-même à distance de ces faits. Or à l’instant de cette « viol-ence », c’est cette histoire de l’humanité qui fait irruption dans sa vie et vient la frapper au centre de son corps, de la manière la plus intime, la plus profonde, dans son sexe, dans son ventre. A cet instant-là, elle est mise en relation directe avec cette histoire, à cet instant-là, elle entre dans l’histoire des femmes : elle l’accepte et ce, à cet instant unique, exclusivement. Et c’est de cette acceptation que le plaisir jaillit !

Quant à la colère contre le sort des femmes, elle se manifeste dans le cœur des femmes tout le reste du temps ! Il y a colère contre le sort des femmes dans le monde, il y a colère contre l’inégalité persistante entre hommes et femmes, il y a colère contre le sort fait aux femmes encore asservies, aliénées, de mille manière, colère forte, cris : la voilà la colère de la femme !  Mais au moment même de l’acte sexuel, au moment où une femme entre en connexion profonde avec l’histoire des femmes dont elle est un membre à part entière, à cet instant là, elle se reconnaît l’une de ces femmes et en jouit : elle sue alors de ce chant du corps, elle vibre, elle entre dans le chœur des femmes... encore trop peu nombreuses, car l’accès en est tortueux... 

La signification symbolique de l’acceptation 

Disons qu’au moment du plaisir, la femme se réconcilie avec l’histoire « viol-ente » des hommes et des femmes, avec l’histoire de l’humanité. Le plaisir de la femme, c’est le moment de l’acceptation de l’histoire des hommes et des femmes telle qu’elle a été, telle qu’elle est encore, c’est l’acceptation de la vérité. C’est donc, tout au contraire de ce qui est proposé quand on se réfère à la colère, le moment hors des temps où la femme s’abandonne à l’homme ou la femme, quel qu’ait été le passé, le reconnaît pour ce qu’il est, l’accepte, qui sait le pardonne, le « par donne », tant à cet instant elle se donne : c’est l’instant de l’acceptation et de la paix entre la femme et l’homme, le moment où tous deux renoncent à la « guerre des sexes », celle qui est née de l’imposition par les hommes à l’humanité de la loi de conservation de l’espèce par l’« échanges des femmes »,  la loi de l’interdiction de l’inceste.

 

Apparaît à la réflexion dans la rencontre sexuelle une sorte de parité entre l’homme et la femme. Lui, dans l’infinie incertitude  de savoir si son phalle va se dresser, encore et encore comme il le désire. Elle, dans l’incertitude de savoir si, avec cet homme-là, désiré à l’instant de l‘aventure sexuelle, elle connaîtra -ou pas- l’orgasme avec un grand « O », tant attendu,... enfin.

 

L’avènement du plaisir… long, périlleux… prometteur 

Seules 30 % environ des femmes déclareraient connaître l’orgasme, sans toujours préciser ce dont il s’agit. Si les autres n’en manifestent pas outre mesure de frustration c’est qu’elles ressentent du « plaisir » dans les bras d’un homme. La femme croit, ou du moins espère, qu’elle connaît l’« orgasme »... et se contente de fait de l’orgasme clitoridien…

En effet, l’impératif pour la femme de ressentir un orgasme est aujourd’hui tellement fort qu’il est possible de le « simuler », en réaction (soupirs d’aise et de volupté, gémissements, halètements) à la moindre sensation ressentie et tellement désirée, attendue, et de se convaincre que la « simulation » qu’on en fait est l’orgasme tant désiré. D’autant que l’homme qui, lui aussi, ne désire que ça -la faire bien jouir- s’émeut au moindre de ses gémissement, les salue, lui dit qu’elle jouit de lui... Ainsi l’éjaculateur est un homme qui, à l’instant même où la femme exprime du plaisir, se laisse « absorber » par celui-ci, en quelque sorte se féminise et ne se retient pas davantage. Elle a jouit, du moins le croit-il : il jouit !

N’oublions pas que le « mensonge » dans l’âme humaine se transforme très vite en nouvelle réalité, en vérité de substitution... La femme et l’homme auraient dans cette rencontre tous-deux grand intérêt à se bercer mutuellement d’illusions sur leur plaisir...

Ne pas accéder au plaisir vaginal et anal multi-orgastique, ne pas ressentir ce « chronorgasme » signifie pour une femme que le corps n’est pas (encore ) en mesure d’émettre de telles vibrations. Comme une femme qui, n’ayant pas les cordes vocales en pleine possession de leurs moyens, ne pourrait émettre sons et chants vocaux.

 

Féminisation de l’homme, ou centration ? 

Or, ce qui intéresse l’homme c’est de provoquer cet orgasme long de la femme, ce chronorgasme : c’est cela qui, véritablement, le fait jouir lui, l’homme. Allons plus loin encore. C’est même là que réside son véritable accès à l’orgasme, au plaisir long, très au-delà de sa propre « décharge » : l’accès de l’homme aussi au chonorgasme. Peut-on dire alors que, ce faisant, l’homme se « féminise » ? Disons plutôt qu’il « se centre » ! Il se centre sur cette femme-là, parce qu’elle chante le plaisir, le chant fameux des sirènes : celui auquel aucun homme ne peut résister... Or la femme, elle, est « centrée ». Se centrer, est-ce se féminiser ?

Voilà le point qu’il s’agit de porter à la discussion. Se « centrer », ce pourrait être avoir atteint ensemble, homme et femme, l’équilibre parfait de masculinité et de féminité. Cela se fait-il forcément au prix d’une relative féminisation de l’homme ? Non sans doute. Cela voudrait signaler que, soit ce couple était encore en déséquilibre H/F et qu’un léger excès de H lui portait préjudice ? Soit que si l’homme y gagne en F en se centrant davantage, alors la femme parallèlement gagne en H de quelque manière ? Féminisation de l’homme ? Masculinisation de la femme ? Il devient un peu elle ; elle devient un peu lui, un peu plus ?

 

Discussion entre Elle et Lui sur les plaisirs féminins 

 

Lui:

J’adore la manière dont vous parlez maintenant de votre plaisir, car cela aussi résulte d’un long processus ! Et je voudrais citer  ici le récit de ma propre découverte de votre plaisir clitoridien «continu», grâce à la douche de l’Hôtel de la Cigogne, à Genève (« Le voyage à Genève. LUI » pages 50 ). :

 

«Après, elle me joua une superbe comédie. Timidement, elle me fit venir dans la salle de bains, me montra la douche qu’elle avait réglée en jet et la dirigea vers les lèvres de son con. Une minute après, elle tremblait de tout le corps et tombait dans mes bras. C’était parfaitement joué, car j’ai vraiment cru qu’elle venait de le découvrir en prenant sa douche ce matin. Heureusement je compris aussi que, pour la première fois, elle me demandait quelque chose de sexuel. Je la fis donc s’agenouiller dans la baignoire, sur une serviette roulée en prie-Dieu. Je m’agenouillai moi-même devant la baignoire, lui glissai le petit doigt de ma main droite  (« la meilleure » ! Je la fis beaucoup rire en lui disant un jour : « la main droite est décidemment plus adroite que la gauche ») entre les lèvres, l’annulaire et le majeur dans le con, l’index dans le cul, le pouce pressant tout cela sur le coccyx. Puis j’ondulai de la main comme un improbable poisson lune qui tanguerait dans la Baltique, pendant qu’elle dirigeait le jet d’eau sur son clitoris. Je compris aussitôt qu’il fallait que j’écarte le petit doigt pour laisser le jet l’atteindre, ce que je fis. Elle jouit en vibrant, puis jouit encore, puis encore. Au bout d’une dizaine de fois, je me révoltai. Ce qu’elle était en train de me montrer, je ne voulais pas le savoir ! 

Elle m’apprit alors que de la douche, elle se servait ainsi depuis qu’elle avait appris à se caresser, à huit ans ! Quand elle me le dit, je n’en revins pas. Je fut d’abord stupéfait qu’elle ait pu avoir un plaisir si violent et si constant depuis l’âge de huit ans sans d’aucune manière, disait-elle, le relier à l’amour avec un homme, même après son mariage, même après des mois avec moi ! Puis je me dis : au contraire c’est normal, je suis vraiment trop bête : à huit ans et au couvent, on ne pense pas à l’amour charnel entre adultes, et après, ce plaisir qu’on a découvert sur son corps par hasard, c’est quelque chose à soi, rien qu’à soi, sans doute bien plus profondément lié à son passé que tourné vers l’avenir. Lui trouver une place dans l’amour entre nous, ce fût long et hésitant. Je ne parvins que péniblement à la conscience que c’était un enjeu réel et important. Je fus comme toujours, un peu lent. De plus, et c’est très bien ainsi, cette fusion-là ne s’est jamais faîte. Aujourd’hui encore, elle se donne du plaisir en s’endormant ou en se réveillant, ou les deux, quand je ne suis pas là. C’est son plaisir, le sien, même si désormais j’y figure imaginairement, même s’il n’est convoqué que pour évoquer le nôtre, pallier son absence. »

Lui, reprenant :

Je voudrais, avant d’aborder les plaisirs masculins, vous suggérer une systématisation de votre description des plaisirs féminins et vous demander quelques précisions.

Vous proposez de distinguer d’abord les plaisirs par leur origine, c’est à dire le lieu de votre corps qui le déclenche. Nous adopterons pour ce lieu le code suivant : C : clitoridien, V :vaginal,  A : anal. S’il est nécessaire de préciser, soit le lieu d’origine lui-même (il peut y en avoir plusieurs, en particulier dans le vagin), soit la forme que prend ensuite le plaisir : explosion, plateau, puis la manière dont il se déploie dans le corps, nous le préciserons par des :1,2,3.

On peut donc selon vous distinguer trois plaisirs «clitoridiens» : C1, C2 et C3.

Clitoridien 1 (C1) est le plaisir clitoridien « classique », celui que la plupart des femmes connaissent : certaines l’ont découvert d’elle-même dès l’enfance, en se caressant, d’autres au cours de l’adolescence, d’autres encore dans l’âge adulte. Il est bref : c’est une intense secousse. Il doit ressembler beaucoup, dîtes-vous, au plaisir de l’homme dans l’éjaculation.

Clitoridien 2 (C2) est un plaisir clitoridien très proche en intensité et mode de propagation du précédent, mais continu, dites-vous. Cela m’a toujours paru contradictoire… Puisque C1 est une explosion brève, C2 change de nature s’il devient continu. Ne serait-ce pas plutôt qu’il se reproduit à un rythme rapide, répétant une succession saccadée de C1, qui peut ne pas cesser ? Je dois d’ailleurs dire que la main de l’homme s’y fatigue très vite et n’y suffit rapidement pas. Il y faut en effet la douche, comme à Genève…

Quand à clitoridien 3 (C3), c’est un plaisir clitoridien en plateau, et non en explosion, qui n’apparaît qu’associé à un plaisir vaginal ou anal. Il fait du clitoris un lieu de plaisir homogène à ces derniers, avec en horizon une montée vers C1, mais qui ne se produit pas.

Ce C3 m’intéresse énormément, car, on le verra tout à l’heure, il ressemble beaucoup au plaisir masculin « en plateau », nourrissant ainsi mon hypothèse la plus extrême : « s’agissant du corps, il n’y a pas de différence essentielle entre les plaisirs masculins et féminins ». Mais dans ce cas, ne vaudrait-il pas mieux ne pas qualifier de C3 ce plaisir, mais plutôt d’une combinaison de clitoridien avec vaginal ou anal, ou les deux : Clitoridien-vaginal, Clitoridien-anal, ou Clitoridien-vaginal-anal. Qu’en pensez-vous ?

 

cimg0161 modifiéElle- A votre première question, je réponds qu’il n’y a pas contradiction entre le jaillissement et la durée. Prenez l’exemple d’un jet d’eau. Il peut être jaillissant et s’interrompre, donc jaillissant et bref. Mais il peut aussi, si la source est restée ouverte, être tout aussi bien jaillissant et continu.

On pourrait même faire l’hypothèse que quelque chose se révolte, abasourdi devant l’intensité d’un plaisir qui est jaillissant et continu et que ce quelque chose se rétracte devant un plaisir d’une telle intensité et durée et l’interrompt. L’interruption vient de ce mouvement de peur, de rétractation, de refus de s’abandonner à cela. Dans votre notation, je dirai que C1 est un C2 interrompu.

 

Lui - Cette thèse est extrêmement intéressante puisque c’est pour cela même -l’impossibilité de soutenir le caractère continu du plaisir- que l’homme l’interrompt. Mais naturellement, je n’en ferai pas moins l’hypothèse que c’est une exigence du corps qui pourrait être surmontée, quand, comme vous le dites, « le corps prend les commandes » ou quand on « lâche les amarres », ou quand « on perd pied »...


Elle - Je suis entièrement d’accord, puisque ce quelque chose qui a peur n’est pas le corps : c’est le mental qui interrompt. C’est le mental qui a peur de la puissance de la jouissance du corps, et qui l’interrompt.


Lui - Bien, mais quelles sont les conditions pour que le mental cesse d’interrompre ? Sachant qu’il y a au moins une condition de nature physique, puisque l’intensité de la stimulation doit être telle qu’elle ne peut guère être fournie que par la douche.

 

Elle- C’est qu’il s’agit, comme d’ailleurs pour le plaisir anal, d’un long processus d’apprentissage. Il passe par au moins deux découvertes. La première est qu’il faut trouver un procédé pour maintenir la continuité de la stimulation, la douche par exemple. Il faut, très concrètement, la découvrir, ce qui est rarement immédiat ! En effet, la stimulation par soi-même (la masturbation) rencontre la limite de la fatigue de la main, et ne peut fournir la source de stimulation continue nécessaire au plaisir continu. La deuxième découverte à faire, c’est précisément que c’est le corps qui est entravé par le mental, que c’est le mental qui « ne peut pas y croire » et décide d’interrompre. Et là encore, il y a apprentissage : le mental commence d’abord par s’autoriser à « aller voir un peu plus loin », puis on réussit à faire un peu plus encore, et encore un peu plus ; puis le mental parvient à se convaincre que lui seul étant l’interrupteur, on peut museler une bonne fois pour toute l’interrupteur et laisser passer le courant de la jouissance continue... pour un temps au moins… Mais, puisque c’est l’homme qui est chargé d’interrompre (nous verrons pourquoi), la femme n’a pas trop à se soucier du: « combien de temps cela est-il supportable ? ». Elle ne se pose même pas la question… C’est en ce sens, et en ce sens seulement, qu’elle peut « jouir sans fin ».

Une autre précision que je tiens à donner est que ce plaisir est évidemment provoqué et accompagné d’un travail imaginaire intense. Il faut cet imaginaire puissamment déployé pour le créer, et il le faut pour le faire chatoyer, pour l’entretenir. Sans ce voyage dans imaginaire, il ne saurait jaillir et ne durerait peut-être pas très longtemps. (voir sur ce blog le texte : « Ambiguïté et paradoxe du plaisir féminin »)


Lui : Venons en maintenant à votre con, que j’adore. Pardonnez-moi, je sais que vous n’aimez pas le mot « con », en raison de son usage d’insulte par les hommes, mais pour moi, Aragon l’a magnifié (avec « Le con d’Irène »… pour celles et ceux qui, hélas, l’ignoreraient). De plus, puisque vous affectionnez les parenthèses étymologiques, je vous rappelle que « con » est le préfixe qui marque le lien, le « avec »... En y réfléchissant, d’ailleurs, je pense que j’adore votre con pour deux raisons : un, il vous fait jouir de multiples façons, comme nous allons le voir, et deux, j’adore son odeur et son goût, et donc y plonger le nez et le dévorer. Et puis bien sûr, c’est quand même là qu’on s’approche le plus de l’inceste…

Je distingue donc, parmi vos plaisirs dont l’origine est votre con, on dira désormais votre vagin, au moins trois « formes » : vaginal 1 (V1), vaginal 2 (V2) et vaginal 3 (V3), selon le lieu d’origine. V1 est déclenché par la stimulation de la paroi antérieure (devant), c’est ce qu’on appelle le « point G ». V2 est déclenché quand le bout de mon doigt, ou de ma queue mais c’est plus difficile, tourne autour du col de l’utérus en appuyant au fond du vagin. V3 est déclenché quand, de la main ou de la queue, je caresse, à travers la paroi arrière du vagin, votre anus et votre rectum.

Ici, il faut à nouveau que je cite « Le voyage à Genève » et l’une des adresses à mon cher « Rideur »,  adresse qui porte précisément sur la main et la queue. La voici (« Le Voyage à Genève. Lui » p. 79 ).

« Cette adresse, Rideur, concernait en effet la main, et constituait ainsi la dernière remarque technique dont je voulais te faire part, remarque succincte, car au point où nous en sommes, tu vois bien que la technique... Néanmoins, la supériorité de la main sur la queue est évidente : elle peut opérer en même temps dans le cul et dans le con tout en caressant le clitoris. On tient donc dans une seule main l’essentiel de l’appareil à jouir de la femme. Il ne reste plus qu’à en jouer subtilement, l’autre main donnant par ses caresses (sur le ventre, les fesses, les reins, les seins, la nuque, par exemple) de l’épaisseur à son corps, lui donnant son corps. À moins de jouer de cet appareil à deux mains, mais dans ce cas il faut, avec les lèvres par exemple, recréer une polarité, un arc électrique qu’empruntera le plaisir. L’argument en faveur de la queue, c’est qu’elle a une incontestable valeur symbolique et que si, comme le fait si facilement la main, elle combine les mouvements (par exemple tourne à l’intérieur tout en allant et venant), elle obtient tout de même d’excellents résultats. Mais si l’on en croit la littérature pornographique que je consulte, c’est-à-dire uniquement la presse magazine féminine, rares sont les hommes qui se donnent ce mal et en sont capables, semble-t-il. Et nombreux sont ceux qui se contentent d’un «Je vais et je viens... entre tes reins... ». Quoi qu’il en soit, c’est à la main que je lui donnais les plus beaux plaisirs et c’est aussi à la main, secondée de la bouche, qu’elle me donnait les plus grandes voluptés. »


Lui, reprenant- On va revenir là-dessus plus en détail. Mais d’abord, êtes-vous d’accord sur cette distinction d’au moins 3 plaisirs « vaginaux » -ce qui porte à 5 plaisirs différents le nombre des plaisirs élémentaires féminins (2 clitoridiens, 3 vaginaux et l’anal), puisque C3 n’apparaît qu’associé à un V ou à A. Pouvez-vous aussi en dire un peu plus sur ce qui les différencie ?


Elle- V1 est aigu, brillant, pas encore très « engageant », il est préparatoire, initiateur. Type de circulation des ondes du plaisir ? Jaillissant, l’onde est plus courte, plus aiguë, va moins loin. Pas de « longueur en bouche ». Plus ponctuelle.

V2 est plus grave, très engageant, engageant au sens de prenant : on se fait « embarquer », là. Plus fort. Sensation de pénétration profonde, onde puissante mais encore intérieure.

V3 me rend folle, c’est lui qui me « défait ». Tonalité encore plus grave. De V1 à V3 on va de l’aigu au grave. Type de circulation de V3 : l’onde cette fois est extérieure, elle enveloppe mon corps et même nos deux corps entiers ; on n’a plus pied, on tombe dans le fond du cône que forme l’onde de plaisir en nous enveloppant.

V2 est plus tourbillonnant, il prépare à V3. Dans V3 vous tombez dans l’enveloppe, impression d’être « défaite ». Vous n’avez plus pied. V3 exige un abandon plus grand.

Le sentiment de dépendance va croissant, surtout de V2 à V3. En fait ce sentiment est déjà présent en V1. Une femme qui ne connaîtrait que V1 est déjà dépendante. Entre V1 et V2, le sentiment de dépendance monte, mais encore plus de V2 à V3. Dans la même ligne cependant, alors qu’il y a une sorte de rupture du sentiment de dépendance entre V1 et V2.

Entre les clitoridiens C1 et C2 et V1 il y a aussi une rupture. C’est un autre monde. On passe de la tension à l’abandon. Il s’agit de deux mondes de plaisirs différents. Ils peuvent se cumuler en « Clitoridien 3 », que vous proposez d’appeler plutôt « Clitoridien – vaginal » ou anal ou les deux, car alors les deux gestes qui caressent et pénètrent sont faits ensemble.  Je préfère continuer à identifier C3, en précisant qu’il n’existe qu’associé à un V ou à A.

La sensibilité clitoridienne est extérieure, comme le toucher : c’est une sensation courante, familière. En revanche, les sensibilités intérieures des plaisirs vaginaux et anaux, on ne les connaît pas avant... l’homme. C’est très différent d’un toucher. Pourtant c’en est un, mais ce sont aussi des pressions contre les parois, des poussées vers ce qu’il y a au-delà des parois: vers l’utérus et l’anus par le vagin et vers le vagin et l’utérus par l’anus. Ces sensations intérieures, qui relèvent moins du toucher que du maniement, du massage, de la caresse en profondeur, sont des découvertes. Ne vous ai-je pas souvent demandé « que me faîtes-vous ? » et parfois même « que me fais-tu ? ». Car si l’homme le sait, elle ne le sait pas, car elle ne se touche pas ainsi elle-même.

Venons en à A : Anal

A n’est pas au-delà de V3, à côté, mais avec des traits communs et des différences.  Les traits communs. Dans V3, A est questionné. Un pas décisif est fait vers lui de l’intérieur. Décisif et à peine perceptible, car de l’intérieur. C’est très surprenant et cela le rend grave, engageant. « Qu’est ce que vous me faites ? ». Je ne le perçois pas parce que cela ne vient pas de l’extérieur, ce n’est pas une pénétration. Mais A !

Ah, A ! c’est d’abord une chose incroyable. On part d’une chose incroyable et on arrive à un deuxième sexe. Il se passe des années ! Une fois qu’on a suivi le protocole  des 3 V, A est prêt. A c’est le grand abandon. A comme Abandon. On est sur un fil entre l’abandon et la tension : se défendre. Un rien peut le tendre. Ceci n’existe pas dans V. La tension peut venir de la défense contre la pénétration, mais aussi de la fonction intérieure.

Origine des ondes : l’anneau (ce qui n’est pas du tout le cas du V où ce sont des points, des zones) et une fois qu’il est ouvert, l’espace intérieur : le corps ouvert. C’est cela être « défaite », presque une destruction désirée, être défaite par l’autre. Et puis l’utérus, réciproque de V3 : AV, et là je vous demande « qu’est ce que vous me faîtes ? ». Je vais dire « tu m’envahis ». C’est très troublant et fort parce que cela vient de l’intérieur. Ondes enveloppantes comme V3. On se sent tomber… au fond de la volute. 

Si les sensations issues du vagin viennent de différentes profondeurs et de régions variées, révélant une géographie insoupçonnée de ce long tunnel jusque-là silencieux, celles qui s’emparent de l’anneau anal s’en distinguent donc de manières diverses. Plus sourdes ou plutôt plus graves quant à leurs tonalités, plus lentes encore quant à leur éveil, elles exigent de passer une zone vertigineuse, celle de la douleur possible si quelque précipitation venait troubler la lenteur nécessaire de la pénétration - les premières sensations se tiennent en équilibre instable constamment menacées par une douleur potentielle. D’autres réticences interviennent sans doute, surtout dans les temps audacieux de la découverte de cette pénétration de l’intime extrême.

 

Lui : Ne pourrait-on essayer de classer tous ces plaisirs selon 1 ou 2 axes ?

 

Elle : Le premier axe serait sans conteste : intensité du sentiment de dépendance, d’ouverture, de don. 

Le second est plus difficile… Peut-être la forme des ondes : locales, perforantes ou enveloppantes ?

La combinaison des plaisirs, c’est le tressages des volutes de leurs ondes, en une volute unique, qui me fait perdre le sens d’une origine précise, qui me fait dire : « qu’est ce que tu me fais ? »


Lui : Je pense aussi que vous serrez d’accord pour dire que toutes les combinaisons ne sont pas possibles. En particulier C1 ne peut se combiner avec les autres, il les étouffe par sa violence brève, il les interrompt ! C’est en cela qu’il est le plaisir masculin de la femme. De même que l’éjaculation interrompt les autres plaisirs de l’homme qui sont, nous allons le voir, de nature féminine.

En conclusion, on a donc  la liste suivante des plaisirs féminins:

Plaisirs « simple » :C1, C2, V1, V2, V3, A.

Plaisirs combinés : VA, C3V, C3A, C3VA, sachant que dans ces combinaisons, V lui même peut connaître les variantes V1,V2,V3.

La femme parvenue à la maturité du plaisir (une « femme-femme-femme », comme nous l’appelons entre nous, mais ceci sera explicité plus tard) connaît l’ensemble de ces plaisirs et peut user sans fin autre que la fatigue et l’irritation des muqueuses… C’est l’homme qui interrompt.

 

En vérité d’ailleurs, qu’il n’ait pas d’autre fin, on ne le sait pas vraiment ! Car la seule chose observable est que « c’est toujours Lui qui interrompt le plaisir ».  Et quand il le fait, Elle est toujours d’accord pour continuer, jusqu’où ? On ne sait pas, puisque c’est toujours Lui qui interrompt. Si c’est la femme ( l’individu au corps de femme) qui  interrompt, c’est qu’elle s’est mise dans la « position » homme, ou qu’Il l’y a mise, par exemple en n’interrompant pas, se mettant ainsi en position femme…

 

On voit que la définition de la « position homme » est : « l’homme est celui qui interrompt un plaisir qui tant objectivement (dans les possibilités du corps) que subjectivement (le désir) pourrait se prolonger ».  Pourquoi ? Patience, nous y viendrons.

 

Par ailleurs,  n’y a pas de limite, semble-t-il, dans la progression possible de l’intensité de chacun de ces plaisirs, ni dans la découverte de subtiles combinaisons entre eux : on ne cesse de progresser… la « maturité » n’est qu’une étape, celle de la découverte de l’ensemble des instruments de l’opéra du plaisir, ensuite vient le temps de la composition des grands opéras.

 

Ma seconde thèse extrême est en effet que seule la décrépitude du corps interrompt cette progression. L’apogée sexuelle d’une femme existe donc pour cette raison, car le corps, c’est certain, dépérit, avant de mourir. Mais l’apogée n’intervient certes pas avant 60 ans, voire, si le corps tient bon, encore plus tard… Il en va de même pour l’homme. Même s’il fabrique en vieillissant moins de sperme, il bande toujours autant, ne serait-ce que grâce aux aides chimiques qui sont, avec internet, la plus merveilleuse invention de la fin du dernier siècle. Ce ne sont d’ailleurs que des problèmes de prostate qui, généralement, signent pour lui la fin.

Avis sans frais à l’arrogance de la jeunesse en la matière : jeunes gens, vous avez encore énormément à découvrir, et ne croyez pas qu’on puisse aller très vite et brûler les étapes ! Ce sera le cadeau de votre grande maturité, si vous avez fait ce qu’il faut avant...

 

Les plaisirs masculins


Lui : Venons en maintenant aux plaisirs masculins. On peut distinguer quatre types de plaisirs masculins. Commençons par le début et la fin, puis voyons ce qui peut prendre place entre les deux. Le lecteur remarquera que la description que je vais donner est d’entrée de jeu dominée par la question du temps, ce qui n’était pas vraiment sa préoccupation à Elle…

Quatre types de plaisir masculin


Le plaisir de la montée 

La montée du désir est en effet un plaisir. Sentir le fourmillement qui annonce la pulsion du sang dans la queue. Sentir la queue qui se prépare. Avoir une « belle érection » (ce qu'aimait par-dessus tout Henry Miller et il en donna de belles descriptions ( voir les citations sur le blog)), et surtout retrouver progressivement, au premier toucher, aux premiers baisers, aux premières caresses, la texture et la couleur de sa peau, la perception de ses formes, le goût et l’odeur de son corps. Cette phase de montée est un vrai délice. L’homme qui aime le féminin se prend toujours à penser, dans cette phase hélas éphémère par nature -puisque c’est celle de la re découverte du corps partiellement oublié, de l’éveil de milliers de sensations enfouies sous la peau- que c’est là, au début, qu’est le sommet du plaisir, que le reste ne va être qu’un effort harassant pour ne pas finir trop vite. Il ne peut s’empêcher de penser qu’il faudrait faire durer cette montée très, très longtemps, puisqu’on ne peut que s’y attarder. Mais bien sûr, c’est faux, c’est tout aussi somptueux ensuite.


Le plaisir de l’éjaculation.

Il est vraiment très, très violent ! Surtout s'il est lentement préparé par une longue séquence d'alternance des deux plaisirs suivants, et que l'homme se vide alors de sa -vraiment- dernière goutte de sperme, qui vient de loin, de très loin. L’éjaculation, c’est le plaisir terminal, la fin du désir et du plaisir. Très puissants, les spasmes étreignent toute la queue et sa racine. Les ondes de plaisir partent de là, sont réfléchies sur les parois intérieures du corps, guidées par elles jusqu’au cerveau qu’elles ébranlent. Le plaisir peut durer longtemps, avec de nombreux spasmes. Mais il décroît, remplacé par la douleur de la contraction. Puis, la détumescence.

Les deux autres plaisirs masculins sont dans l’horizon de l’éjaculation. Ils y conduisent inévitablement si on les laisse s’intensifier, mais ils se situent avant, ils jouent de -et avec- elle.


Le plaisir du spasme retenu

C'est le plaisir de l’éjaculation, mais stoppé « en plein vol » de manière à ne donner le passage qu'à un seul spasme « sec », c’est à dire sans éjaculation de sperme. L'effort pour se retenir est violent, du moins pour le débutant. Puis cela devient plus facile avec l'expérience. (Un homme expérimenté dans sa maturité stoppe aisément un départ d’éjaculation.) Le spasme peut éventuellement être suivi d'une ou deux répliques, moins intenses, et toujours sèches. L’homme se vide ainsi malgré tout peu à peu de son sperme. Car il parvient rarement à ce qu'il n'en n'échappe pas un peu dans le plaisir en spasme, simulation d’éjaculation. De fait, le sperme s’écoule lentement en permanence dès la première érection. Mais cette perte progressive peut durer fort longtemps et s’effectuer par un nombre « n » de montées au spasme, ce nombre « n » variant sans doute avec le volume de sperme initialement fabriqué, mais à mon avis surtout avec la maîtrise du sphincter et la qualité du contrôle des fuites…


Le plateau de volupté 

C’est un plaisir en tension soutenue, comme une note qu’un chanteur tiendrait très longuement, comme le son d’un tuba tibétain. L'entretien de la tension donne un plateau de volupté. On peut s'y tenir très longtemps, à condition qu'on s'y entretienne, en particulier en s'occupant de faire jouir aussi la femme. On verra ci-dessous, dans le texte intitulé : « Vocabulaire de tout Kama Soutra »,  quelles sont les positions qui le favorisent. L’homme assiste, lors de ce plateau de tension voluptueuse, à un fabuleux festival de visions intérieures érotiques qui sont le plaisir lui-même. Il est dans un sentiment de surpuissance. L’homme est un dieu olympien baisant Vénus immortelle elle-même, ou mieux, un dieu olympien baisant la plus somptueusement et voluptueusement superbe des mortelles, folle de désir pour le dieu qu’il est et jouissant mille fois plus qu’une déesse. On voit qu’on est bien dans un imaginaire de domination, mais sans violence…


Sur la « vision intérieure » de l’homme dans l’amour, voici de quoi il s’agit (Citation de « Le Voyage à Genève. Lui », p.22)


"Ah, Rideur, la vision intérieure ! Si j’ai fait un progrès, dans mon « parcours en amour assez lent », c’est d’avoir créé et perfectionné une admirable vision intérieure ! Dès qu’en amour je ferme les yeux, le relais est instantanément pris par d’autres capteurs : les mains d’abord, puis les lèvres, la queue, tout le corps. Ces capteurs envoient au cerveau des signaux qui forment une vision intérieure, en noir et blanc, mais en relief. La focale est extrêmement variable. Lorsque je « regarde » ainsi ma queue, comme je le disais à l’instant, je la vois en très gros plan dans son con, car la vision intérieure est échographique : elle voit à l’intérieur des corps. En gros plan, la vision n’éclaire qu’un halo, en forme de bulle ou de cône, autour du point qui la focalise. Si c’est ma queue bien fourrée dans son con qui la focalise, je verrai aussi : l’intérieur si blanc de ses cuisses, tout son con, extérieur et intérieur, le départ de son utérus, l’ébauche de son rectum, je verrai non seulement ma queue, mais aussi mes couilles, mon pubis qui vient se frotter à ses lèvres, et le bord de mes fesses. Tout autour, le halo s’estompe rapidement dans l’obscurité totale. Et bien sûr, la focale varie, et le halo s’agrandit ou rétrécit sans cesse. La vision de près est souvent binoculaire : dans un halo à gauche je vois ma main gauche caresser l’intérieur de son con, à droite le bout d’un de ses seins roulant sous deux de mes doigts, entre les deux halos un simple arc abstrait où circulent les ondes des plaisirs. A l’opposé de ces visions en gros plans, je puis aussi en avoir de la totalité des surfaces de peau qui sont en contact entre nous. De l’autre côté des surfaces, c’est le vide noir. Sauf quand ses mains se posent sur ma tête, mes épaules, mon dos, mes fesses, mes cuisses… Alors ses mains me donnent la sensation du volume de mon corps et je « vois » mon corps entier, en trois dimensions. Le processus d’apprentissage de la vision intérieure fut long et nourri en permanence de certains types de visions extérieures classiques, oculaires. D’abord, se regarder faire l’amour dans des miroirs. Puis nous prendre en photo et regarder ces photos en faisant l’amour. Puis écrire : décrire minutieusement ce que je me remémorais de mes visions intérieures avec elle, et ce faisant, les provoquer et les faire vivre en son absence, les façonner, les nourrir de quantité d’images, de souvenirs, de comparaisons, et ainsi, les rendre encore plus voluptueuses.

Il est certain, Rideur, comme l’a dit l’écrivain qui inaugura avec ses « Confessions » la modernité en littérature française, que j’écris cela parce que j’ai besoin de te le dire, alors que toi, tu n’as peut-être pas besoin de le savoir. Mais j’écris en vérité aussi pour moi seul, pour travailler mes visions intérieures de l’amour avec elle. Et si cela peut t’aider à embellir les tiennes, Rideur, tant mieux."

Trois types d’hommes


Ces quatre types de plaisirs : montée, spasme sec, plateau de volupté, éjaculation, auxquels il faut évidemment ajouter la fin : la détumescence, se composent et se succèdent dans le temps de manière différente selon les hommes. Les compositions  possibles définissent trois types d'hommes.

 

L'éjaculateur

Sa séquence est la suivante : montée, directement jusqu'à l’éjaculation, sans rien d'autre.

Il est rare qu’il parvienne à faire jouir une femme, même de C1 : pas le temps, ou alors il faut qu’il l’ai ou qu’elle se soit très bien préparée par des caresses ! Mais avec l’éjaculateur, un homme qui en est en fait resté aux plaisirs onanistes, il n’est pas question,  pour elle, de songer à autre chose.

 

Le Don Juan moderne

Il est moderne en ceci qu'il vit sous l'impératif de « faire jouir » la femme. Au moins une fois en tout cas. D'où l'importance idéologique majeure des théories masculines du  plaisir féminin, qui prétendent qu'il n'y a qu'un seul plaisir, le plaisir clitoridien, étendu pour la cause à toutes les autres formes de plaisir grâce à la thèse d’un « clitoris physiologique  de 10 cm qui serait à la fois intérieur et extérieur… ». Un seul plaisir donc pour la femme, comme pour l'homme, et cela suffit. Corollaire: toutes les femmes jouissent de la même manière. ( Voir sur le blog un autre texte sur cette question : Critique  du dernier manuel de sexologie paru chez Odile Jacob)

Le Don Juan moderne, par conséquent, monte puis se retient de manière à la faire jouir avant d’éjaculer lui même.  Le plus vite possible, évidemment, il n’a pas de temps à perdre, il y en a tellement d’autres à séduire et dans le joli con de qui décharger.

En théorie, il peut se retenir de deux façons. Soit il prend des risques et monte jusqu'au spasme, pour redescendre en suite.  Il fait durer les choses grâce à un ou deux spasmes, trois s’il le faut, avant de décharger complètement. Soit il s'installe sur un plateau de volupté et attend dans les délices le temps venu pour l'éjaculation.

En réalité, le Don Juan moderne use presque toujours de la première méthode. Se tenir dans un plateau de volupté exige généralement soit de se laisser passivement honorer par Elle (comment on verra ci dessous), soit de la faire jouir non seulement de C1, mais de C2, des V ou de A. Ce  dont ne se soucie pas le Don Juan moderne, pour qui faire jouir la femme est une satisfaction narcissique ( il se prouve ainsi qu’il est bon) et désormais une contrainte sociale.

Par conséquent, hors du moment où il est entièrement concentré sur l'effort de contrôler le spasme,  entre deux spasmes donc, il s'occupe activement de faire jouir la femme le plus vite possible, par conséquent en lui caressant le clitoris et en provoquant C1. On voit que le Don Juan moderne et un masturbateur pressé. Le Don Juan moderne travaille beaucoup à la main, pour expédier plus vite le plaisir C1 de la femme. Les plus savants et habiles vont jusqu’à V1  (savoir faire jouir du « point G », « çà vous pose  un  « mec » »)… avant d'éjaculer  lui-même.

 

L'homme qui aime le féminin

C’est le troisième type. Il compose les plus longues combinaisons possibles de montées au spasme entrecoupées de plateaux de volupté, jusqu'à l'éjaculation finale qui n’advient, comme nous le verrons plus bas, qu’en raison d'un épuisement métaphysique - et d'une déduction logique- et certainement pas d'une nécessité physiologique.

Pour l’homme qui aime le féminin, l’alternance de montées au spasme et de plateaux de volupté n’est pas quelconque.

Dans une première phase, il s’agit de dompter le plaisir, comme on dompte un étalon ou comme on discipline le taureau à la cape dans le toréo. Collines mouvementées, phases de montées rapides au bord de l’éjaculation, d’efforts violents pour se retenir, suivis de moments de calme dans sa main ou dans sa bouche, puis désir impérieux de la foutre à nouveau. Il s’agit dans cette phase d’émousser la fougue du désir de foutre et de décharger, et surtout de la discipliner.

Dans une seconde phase, il privilégie des plateaux longs et stables d’intense volupté, celle de « la chasse au plaisir » : poursuite d’une éjaculation qui fuit devant son désir, que l’on ne rattrape que très lentement, dont on peut alors s’approcher tellement lentement, sans craindre l’éjaculation intempestive, que l’on la maîtrise si parfaitement qu’on peut déclencher l’orgasme et l’arrêter au premier spasme. Capable donc de jouir sans fin.

On peut donc soutenir que le plateau de volupté de l’homme est « féminin »: c’est une chasse au plaisir éjaculatoire, mais il fuit au fur et à mesure.

Plaisir constant de type féminin, insupportable à l’homme au bout d’un temps. Tout d’abord parce qu’il est constant : il faut donc relâcher la tension assez souvent pour ne pas risquer de monter à l’éjaculation. Il est donc prudent de l’interrompre régulièrement, par exemple en changeant de position, et en la faisant jouir à la main entre deux positions ( voir dans le complément les différents « Cultes de Venus »). Mais ce qui devient alors insupportable c’est qu’une telle succession de plateaux n’a pas de raison de cesser ! Pourquoi un de plus ? Cela va être encore aussi bon, d’autant que le plaisir du précédent s’est déjà glissé derrière le rideau de scène de l’oubli, et alors ? La seule solution est de s’arrêter vraiment, en tuant le désir par l’éjaculation.

La métaphore du toréo n’est donc pas si mauvaise (Elle ne l’aime pas du tout ! Elle a horreur de la Corrida, la simple idée de cette « barbarie » peut la faire vomir. Mais c’est normal, c’est une affaire entre Lui et son désir sauvage). Le torero est l’homme, le taureau est son désir : il le dompte d’abord (à la cape), puis il joue avec lui au plus près (à la muleta) et enfin il doit le tuer d’un coup de queue-épée violent : éjaculation et plaisir terminal. Ce faisant, il se donne un plaisir immense. Le torero certes y frôle aussi la mort, mais ainsi fait tout homme dans le très grand plaisir, comme on le verra plus tard.

L’homme c’est l’interrupteur


Reste donc à parler de l’interruption nécessaire, même pour l’homme qui aime le féminin. Un plaisir sans fin est en effet physiologiquement accessible à l’homme. En fait c’est très simple : il suffit qu’il maîtrise son éjaculation. Les sagesses orientales  nous disent cela depuis fort longtemps. L’homme occidental moderne l’a peut-être un peu oublié, pressé qu’il est de faire jouir une femme si heureuse de voir enfin reconnue la légitimité de ses plaisirs qu’elle ne va pas toujours chercher lesquels elle peut connaître, et si tous sont aussi bien traités par l’homme pressé.

Pourquoi l’homme -c’est ce qui le définit en tant qu’homme dans la différence sexuelle- doit-il interrompre un plaisir qui se présente comme illimité? Telle est la question ! 

Première hypothèse : c’est pour l’homme qu’un plaisir sans fin s’identifierait à la mort, en ce qu’il serait une forme d’absence au monde, à la vie. Après un magnifique plaisir, Lui se dit parfois : «après cela, on peut mourir». Et il le pense réellement: après cela… on peut mourir, rien ne sert de vivre, car la vie ne peut rien apporter de plus que l’infinie répétition du même. Ayant retrouvé dans la volupté quelque chose qui doit rappeler le bonheur intra-utérin, on ne veut plus sortir, naître et aller affronter le monde. S’apercevoir qu’il n’y a rien au-delà d’un tel plaisir, c’est cela l’essentiel. Car « il n’y a rien au-delà» est  la plus simple et la plus exacte définition de la mort.  Le plaisir pourrait donc faire consentir à la mort, au minimum, et probablement même faire désirer sa propre mort. (Seuls les pervers associent, par inversion, le plaisir au désir de tuer). Et c’est pourquoi le plaisir doit être interrompu par l’instinct de vie, grâce à quoi Elle, qui volontiers n’en sortirait pas, à qui il ne vient en tout cas jamais l’idée d’en sortir la première,  peut donner la vie.

L’interruption du plaisir par l’homme peut donc être vue comme une révolte de l’instinct de vie. Econome de ses moyens, l’évolution aurait sélectionné en sapiens une espèce où seul l’un des deux se charge de cette tâche au premier abord très désagréable : interrompre le plaisir. Il n’est pas nécessaire d’être deux pour interrompre, alors qu’il est nécessaire d’être deux pour copuler et se reproduire.

Ceci ne signifie pas que la femme soit pour autant dominée par l’instinct de mort ! Non, simplement interrompre le plaisir ne la concerne pas, Elle se décharge de l’interruption sur Lui et obtient ainsi le maximum de plaisir sans avoir à s’en soucier. L’abandon est la condition de ce maximum de plaisir féminin, car il est clair que l’on ne peut à la fois s’abandonner ET prendre sur soi d’interrompre. C‘est le rôle du « maître du jeu amoureux », de la position homme, de tenir l’horloge du plaisir : c’est Lui qui doit en maîtriser le temps.

En revanche, dès qu'elle porte l'enfant et à partir de sa naissance, c'est la femme qui est porteuse de l'instinct de vie. L'évolution vers l'homme n'a donc pas distribué de manière identique l'instinct de vie. Il se pourrait bien qu'il s'agisse là d'une donnée anthropologique fondamentale. Une donnée qui, à travers la construction d'imaginaires eux-mêmes soumis à l'évolution historique des rapports dans le monde entre les hommes et femmes, expliquerait ultimement la différenciation sexuelle, et le fait qu'il existe sinon un « rapport sexuel», du moins une rencontre sexuelle, et un rapport des imaginaires.

 

(à suivre….)

 

Par claude lizt - Publié dans : Inédits de C. Lizt
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Vendredi 16 septembre 2011 5 16 /09 /Sep /2011 17:18

Bernard Noël et la dévoration (2)

Le Château de Cène, Gallimard, 1969

 

Suite de l'article:

 

 

P 43

Le viol par les molosses sur la plage

Le héros arrive sur l’île, et l’auteur fait savoir qu’il a lu Homère

 

Tout à coup, devant moi, je vis l'île, cependant qu'un doigt de rose au ras des flots signalait l'arrivée du matin.

La côte basse n'était qu'une marge de sable au pied d'une falaise abrupte. j'entrepris de chercher un port plus favorable, mais la falaise continuait d'offrir le même à-pic. Je naviguais à la pointe d'un petit cap quand j'aperçus le yacht, qui devait appartenir à la comtesse. Il m'inspira une vague crainte, peut-être parce qu'il était trop blanc: je rebroussai chemin et décidai d'atterrir sur l'étroite plage, puis de continuer à pied. Je manœuvrai donc dans ce sens et, ayant touché le sable, m'occupai à tirer ma barque pour la mettre à l'abri. Soudain, un bruit derrière moi me fit me retourner: un nègre gigantesque accompagné de deux molosses me regardait.

Je souris à l'homme: il demeura impassible. Ses yeux et ceux des bêtes m'examinaient avec une absence de curiosité dont la froideur avait quelque chose d'effrayant. Le soleil se levait dans mon dos; sa rougeur, en m'enveloppant, me donna du courage. Je fis un pas en avant et dis:

- Je voudrais voir la comtesse.

Les chiens tendirent le cou vers moi; l'homme garda sa pose de statue. Je repris:

- j'ai rencontré la comtesse. Je voudrais ... L'homme fit un signe imperceptible, et les deux monstres bondirent sur moi. Avant d'avoir pu esquisser le moindre geste, je fus jeté sur le sable: l'une des bêtes me tenait à la gorge, l'autre me chevauchait. Ni l'une ni l'autre ne me faisait de mal, mais je les sentais prêtes à me déchirer au premier ordre. La peur faisait neiger des flocons rouges dans ma gorge et dans mes yeux. Derrière cet écran, mon cerveau travaillait, cherchant le pourquoi, observant, guettant, préparant les nerfs à lui obéir promptement. Et puis je me souvins: quoi qu'il arrive, disait-elle, serre ton ventre, respire profond, pose bien ton souffle.

Une ombre glissa sur moi: le nègre approchait; son immense stature me domina, ses yeux me fixèrent de haut, toujours froidement. Je le vis plier la jambe, puis avancer vers mon visage un pied énorme, qu'il rapprocha lentement pour que j'aie tout le temps de contempler la repoussante pâleur de cette plante striée de rides rosâtres qui allait m'écraser. Le pied s'arrêta à quelques centimètres de mes yeux. Il y eut une seconde d'angoisse infinie durant laquelle je fis tout pour maîtriser mon souffle et rester immobile. Le pied se retira. Les chiens me lâchèrent.

Je me souviens. L'homme fait encore un signe. Les deux fauves reviennent à la charge. Rageusement, ils déchirent tout ce qui me protège. Je ne bouge pas. Je sais que je ne dois pas bouger. Les chiens, d'ailleurs, travaillent habilement de la gueule et des griffes: ils ne me font aucun mal. En quelques secondes, je suis nu. Les chiens s'asseyent de chaque côté de moi; babines retroussées, langues pendantes, ils me regardent. L'homme continue de me dominer. Sans que je bouge la tête, mes yeux suivent les trois brutes.

A l'instant où je commence à penser que l'épreuve doit toucher à sa fin, l'homme désigne mon ventre, et les deux loups se jettent sur mon sexe. Mon dos se crispe quand les langues m'atteignent. Je retiens le cri qui a déjà roulé dans ma gorge. Ils ne vont pas me dévorer - pas encore. Il faut durer. Il faut gagner une minute.

 

Déjà, il ne s'agit plus de lutter contre la peur, mais contre l'abominable tentation que fait naître l'attouchement des langues le long de l'aine, au pourtour de mes bourses, le long de mon phallus. De la nuque aux talons, je résiste. Je bande ma volonté pour ne pas bander, mais la longueur de leur langue donne aux chiens un avantage horrible: jamais bouche n'eut sur moi pareil pouvoir. Le large fouet rose qui pend de leur gueule possède une souplesse infinie et permet aux deux quadrupèdes de m'encercler la bitte et de me fouailler le cul avec une vigueur irrésistible. Et la bave, dont ils m'inondent en abondance, facilite leur besogne en donnant à mon bras génital l'illusion de toucher à un port désirable.

En cet instant, mon sexe était l'Autre, que la pure envie de foutre dressait bien malgré moi. La grosse veine arrière le gonflait par à-coups, inexorablement; et j'en suivais les progrès avec une espèce d'horreur: le sentiment d'assister à quelque chose d'immonde. Quand ma pine eut atteint ses plus larges dimensions, je la vis devenir comme un os énorme dans la gueule du chien qui la branlait. Le nègre se pencha vers moi; un vague sourire découvrit ses dents. Soudain, il tira de sa poche un poignard, et tandis que les chiens s'écartaient d'un bond, il projeta l'arme vers mon ventre.

Un éclair. Une griffure sur ma peau. j'attends la douleur. Je n'ose pas regarder. Le nègre se redresse, me fixe au visage; le couteau prolonge toujours sa main droite. Je ne bouge pas. Je ne bouge pas. La lame descend maintenant vers ma gorge. Je ne bouge pas. La lame est à la verticale de mes yeux. Elle tombe. Elle pique à peine le front, à la racine de mon nez, puis remonte.

Moi aussi, j'ai à présent le regard froid. Le nègre recule. Je ne le vois plus, mais son ombre me recouvre exactement. L'air vibre, un éclair passe: c'est le couteau qui file vers mon sexe. Nulle douleur. Je baisse un peu le menton. j'aperçois le manche du poignard qui émerge du sable, juste entre mes cuisses. Le nègre réapparaît à mes pieds: ses dents sont plus largement découvertes.

Il siffle. Les chiens, qui s'étaient écartés, reviennent.

La main de nouveau se tend vers mon ventre, et les fauves reprennent la besogne, car l'os a perdu beaucoup de son ampleur pendant tous ces jets de poignard. Les langues donc raniment ma honte, et je regarde mon ventre dresser le mât. Je vois. Je me vois en train de voir. Étrange distance à l'intérieur de moi, et qui contient le foyer des miroirs où mon image se recrée - image brisante à travers laquelle mon futur saigne déjà dans mon présent.

Je bande. Tout à coup je l'accepte. Il faut brûler le feu. Je me cambre au-devant des gueules. L'une des langues frétille sans trêve de mes couilles à mon cul; l'autre s'enroule autour de ma foutoire, l'enveloppe, la serre, la presse, fait merveille. Et je me laisse aller: je deviens naturel dans l'horreur, puisqu'après tout c'est aussi la nature. Pas de limite, crie en moi une voix très ancienne; pas de limite, sinon pour en jouir.

Ce que je subis excède tout ce que j'étais capable d'imaginer, et il me semble, étant, maintenant, branlé par deux chiens, avoir passé le comble, aussi cela me rassure-t-il et suis-je en train de m'abandonner au plaisir sans me douter que l'impossible appelle l'impossible. Pour que ma conscience se réveille, il faut que m'éclaboussent des gouttes d'une liqueur musquée, et qu'elles m'obligent à constater que je ne suis pas le seul à bander: sous le ventre des monstres s'allonge en effet une pine dont la rougeur et le méat juteux ne permettent aucun doute sur le degré de leur excitation. Ces engins, d'une minceur assez répugnante, gonflent, je le sais, considérablement durant l'action, une fois qu'ils sont engagés dans le vase, au point même qu'un dur labeur et beaucoup de temps leur sont nécessaires pour en refranchir le col. Pour l'heure, ils sont doués d'un mouvement incessant, qui les projette hors de leur fourreau poilu et les y remet aussitôt. Je ne puis guère me faire d'illusion sur le projet qui les anime, mais ce que j'ignore, c'est qu'un être à leur race étranger a élargi le champ de leur instinct en y ajoutant un peu de son imagination.

Je commence à le deviner quand l'un des monstres, celui qui fait des prodiges de langue au service de ma queue, change brusquement de position sans lâcher son objet et vient se poser au-dessus de moi: pattes arrière de part et d'autre de ma tête, bourses à la verticale de mes yeux. Sa pine goutte maintenant sur mon cou, ma poitrine, cependant qu'elle rentre et sort à un rythme accéléré. De plus, dans son excitation croissante, l'animal se met à gratter si violemment le sable que j'en suis bientôt couvert. Le nègre pousse alors un cri bref; le fauve hésite, comme s'il réfléchissait, puis il s'accroupit un peu, frotte son fourreau velu contre mon visage, fait le doux. Ses cuisses et son arrière-train sont pris de tressautements bizarres; ses couilles me giflent, il halète. Je comprends qu'il voudrait enconner, qu'il cherche un trou. Je crie:

- Non, non!

Un coup de pied du nègre me fait taire, et d'ailleurs l'autre chien redouble d'ardeur: sa truffe humide se glisse entre mes fesses, renifle l'anus, le fouille à grands coups de museau, puis sa langue s'acharne, tournoie, humecte, veut forcer le sphincter. Ma bitte bat à se rompre; l'envie de foutre anesthésie toute réserve.

Mon chevaucheur fléchit les pattes, pose sa poitrine sur ma poitrine, soulève légèrement l'arrière-train et pointe carrément sa pine vers ma bouche. Je revois ma mère: odeur de sauvagine, disait-elle en détournant la tête .. La lance du monstre est contre mes lèvres; elle y l cogne par saccades régulières, les inonde d'un lubrifiant au goût âcre, les force, glisse entre la mâchoire et la joue, caresse si heureusement la gencive que mes dents se desserrent. Et j'ai dans la bouche cette chose inconnue, cette horreur, cette partie honteuse, et voici que je ne trouve en moi ni honte, ni horreur. Seigneur, pourquoi m'avez vous abandonné? Pourquoi dois-je apprendre aussi crûment qu'un chien vaut un prêtre et que n'importe qui peut m'initier à votre absence? Maintenant, un doux va- J et-vient écrit sur ma langue que tout dogme est méprisable, puisqu'il châtre l'imagination et par conséquent interdit l'Expérience.

L'écriture me presse, ma langue se décide: elle explore le gland, le sillon qui le souligne à peine, le méat baveusement amer. Le chien se cabre, attentif. Sa langue s'immobilise. Alors la mienne se décide: elle se creuse, ondule, provoque, salive, frétille, lèche. Un long frémissement parcourt la bête, qui s'arque vers ma bouche. Mais tandis que nous nous préparons ainsi au combat, l'ombre du nègre nous couvre. Vient-il nous observer de plus près ou m'arracher à mon amant? Déjà, je grogne de fureur à cette idée, car nul mot désormais ne peut franchir mes lèvres, trop occupées à sucer la chose qui, entre elles, glisse et reglisse. Je loge sous mon palais une caresse, dont je rêvais depuis longtemps sans savoir ce que signifiait le rêve. Mais voici que dans ma bouche, la chose s'arrondit, fait boule, gonfle; ma langue, dirait-on, est plaquée au sol, mes mâchoires se distendent obligeant mes lèvres à dessiner le 0 le plus stupéfait qu'elles aient jamais décrit. Je suffoque, le nez perdu dans la fourrure; je suffoque, j'agite bras et jambes comme l'inexpérimenté nageur qui, croyant travailler à son salut, ne travaille qu'à sa perdition.

Le nègre devait guetter cet instant. Je l'entendis écraser le sable autour de moi, puis chasser violemment le chien qui fouissait mon cul - et qui hésita à lâcher prise, car sa langue, justement, faisait des progrès. Le nègre, ensuite, prit mes pieds, releva mes jambes, les noua autour du cou de l'animal avec lequel j'étais embouché; il avança, saisit mes mains, les noua pareillement sur la croupe de mon chevaucheur, et je me trouvai ainsi suspendu sous son ventre. Le nœud dont ma bouche était trop pleine me liait d'ailleurs encore plus sûrement que mes membres.

Il y eut un cri guttural, et le chien aussitôt partit à fond de train. Mon dos frôlait le sable, se déchirait parfois contre un galet; des flammes m'enveloppaient; l'air se froissait à mes oreilles. Mon cœur était dans ma gorge. Et cependant que je périssais d'asphyxie, je ne percevais rien d'autre que les battements insensés de la pine du chien dans ma gueule et l'enflure de la mienne dans sa bouche. Hécate battait la campagne avec ses monstres; le croissant était noir à son front, et mon corps, simple croissant tendu entre deux cavités buccales, était noir lui aussi. Quelle ombre sur le seuil, tout à coup; la cage est si étroite: le cœur va se taire. L'air vrombit maintenant; je n'avais jamais soupçonné ses capacités océanes, son pouvoir de déferlement. Du haut du ciel, roulent vers moi de grandes vagues aux flancs noirâtres, qui creusent d'épouvantables creux où nous tombons. La dernière me noie.

Quand je revins à moi, les deux chiens me regardaient: l'un était assis, tranquillement, langue pendante; l'autre s'énervait après les filaments blanchâtres qui lui pendaient au menton. Un peu en arrière, très droit, jambes écartées, le nègre me surveillait. A l'instant où nos yeux se rencontrèrent, il bougea, s'avança vers moi, se pencha, me prit à la nuque, me souleva, me traîna, me jeta à la mer d'une poussée brutale. Le choc de l'eau me rendit au présent et à moi-même. j'avais soif, comme après l'avalement d'un plat très épicé. Je me lavai, m'ébrouai, puis revins vers l'homme et vers les bêtes.

- Je veux voir la comtesse, dis-je.

Un éclair de haine brilla dans l'œil du nègre. Les chiens se jetèrent sur moi en aboyant, et de nouveau me firent rouler à terre. Le chien qui s'était contenté de me lécher le cul avait l'air beaucoup plus excité que son confrère: il limait à toute vitesse dans son fourreau, et cette fois s'occupait de me durcir la bitte. Résigné à une réédition de la chevauchée précédente, je décidai de me laisser aller et d'accepter le rituel. Mais dès que j'eus atteint l'état propice, le chien, au lieu de venir me flatter la bouche de la pointe de sa lance, me tourna brusquement le dos. Hébété par mon propre désir, je restai au sol, le mât dressé et luisant de bave au soleil. Le nègre hurla, puis voyant que je ne réagissais toujours pas, il vint me prendre sous les aisselles, me jeta à genoux, saisit ma queue dans l'une de ses énormes mains et de l'autre fit se rapprocher le chien en rut. L'animal, parfaitement stylé, recula aussitôt vers moi tout en fléchissant les pattes de derrière pour mettre son cul à la bonne hauteur. Le nègre dirigea alors ma pi ne vers l'anus de son favori tout en m'obligeant à saisir des deux mains sa foutoire en mouvement. Le monstre s'empala d'un coup sur moi, et me baguant la hampe de toutes ses forces, entreprit de me tirer mon foutre. Cependant, comme mes mains ne lui rendaient guère la pareille, le chien m'adressa un regard étonné puis gémit dans la direction de son maître. Ce dernier, voyant qu'il me fallait un adjuvant, prit son poignard par la lame et, d'un coup, en enfonça le manche dans le trou de mon cul. Quelque chose d'étrange survint alors dans mon ventre, où s'irradièrent contradictoirement une douleur terrible vers la partie violée et un plaisir également terrible vers mes couilles, si bien que je m'employai, de toute ma vigueur, aussi bien à foutre qu'à branler. Ma liqueur jaillit en même temps que celle de la bête, qui se dégagea en hurlant, et je tombai, le front contre le sable, prosterné devant l'infini que m'ouvrait cet instant. Cependant, mon cul toujours emmanché faisait le beau et tendait sa lame au soleil.

Le nègre me releva:

- Vous désirez voir la comtesse?

Je le fixai droit dans les yeux et ne répondis rien. Puis, comme apparemment, il continuait d'attendre, je retroussai mes lèvres pour qu'il voie bien mes dents serrées.

- La comtesse sera heureuse de vous voir ... Elle vous attend, et je vous attendais pour elle.

Il me fit pivoter doucement, retira l'arme qui m'empalait, me désigna la mer:

- Vous devriez vous laver de nouveau.

Le corps très droit et d'un pas raide, je me dirigeai vers l'océan, me baignai longuement, puis revins vers le nègre.

- Si vous voulez bien me suivre ...

 

 

P55

Enfin du sang et de la dévoration !

Le héros se trouve avec un grand nègre dans une colonne transparente qui est l’ascenseur, non vers l’échafaud, mais vers la « belle à mourir »…, belle qui, devant nos yeux ébahis, va faire lâcher ses « bêtes à tuer », sur un individu « bête à mourir », tandis qu’elle fait préparer par un nègre celui qu’elle se réserve, notre héros, ….

 

Il y eut un revirement, et je vis la meute filet d'un seul élan vers un point du mur circulaire qui venait de s'éclairer .. Là aussi, il y avait une colonne transparente, et deux hommes s'y trouvaient: un noir qui ressemblait à mon gardien, et un jeune homme, qui me ressemblait et qui, comme moi, était nu. Le noir s'adressa au jeune homme, celui-ci lui répondit et, aussitôt, fut éjecté de l'habitacle et précipité parmi les chiens.

A la même seconde, mon nègre se pencha vers moi. Sa bouche lippue courut sur mon ventre, aspira ma pine, tandis qu'éclatait dans notre loge un immonde concert de cris et d'aboiements. Mon double était la proie des chiens. Je les voyais se lancer sur lui, arracher un lambeau de chair, le déglutir à l'écart, puis retourner à la curée. Non seulement je les voyais, mais les parois de la cellule grossissaient, me semblait-il, le spectacle. Le malheureux gesticulait vainement: il ne pouvait rien pour se dégager. Les muscles qui pendaient autour de son humérus droit évoquaient d'horribles pétales et composaient, avec ce pistil sanguinolent, la plus atroce fleur de chair. Un dogue noir se dressa contre le jeune homme et d'un seul coup de ses pattes de devant arracha toute la viande de la poitrine, si bien que je vis apparaître, le temps d'un éclair et justement dans une lumière de foudre. la blancheur des côtes avant que tout ne fût noyé dans un affreux bouillonnement de sang.

Entre-temps, la bouche de mon nègre n'avait cessé de travailler ma bitte avec ardeur. Mais ses mains avaient beau être expertes et s'occuper à la fois de flatter mes couilles et mon cul, je restais mou. J'aurais voulu - que voulais-je? Mon regard n'était pas moins violé que mon sexe, et l'horreur qui bouillonnait dans ma tête était analogue à l'excitation qui, sans s'exprimer autrement, bouillonnait dans mon ventre. Celui qui disait « je » dans ma tête était-il identique à celui qui disait « je » dans mon ventre, ou bien n'étais-je plus qu'un « qui suis-je? » pris entre deux feux? Dans un sursaut, je repoussai le nègre.

Dehors, les hurlements redoublaient. La victime était maintenant couchée au centre d'une grande étoile de sang autour de laquelle les monstres faisaient cercle avant un nouvel assaut. La bouche était pleine d'un râle rauque. A travers les côtes, débarrassées de toute chair, on voyait le cœur achever de battre.

Le nègre ricana, se redressa. Ma pine était toujours flasque et couchée dans le sillon des couilles. Le nègre la regarda ironiquement.

- Allons, dit-il, vous êtes trop calme! La comtesse n'aime pas les gens de petite passion.

Dehors, les chiens avaient décidé d'en finir. La place du jeune homme n'était plus signalée que par un grouillement de gueules, de membres, de pelages sanglants. J'entendais les os éclater, les mâchoires broyer. Soudain, un grand fauve émergea de la masse et se précipita vers notre habitacle: il tenait entre les dents la tête de la victime. Il s'assit, plaça l'horrible chose sanglante entre ses pattes, lécha le sang. Il n'y avait plus de nez, plus de joues et le crâne avait été scalpé, mais les coups de langue découvrirent les yeux, intacts dans les orbites et animés encore d'un regard vertigineusement serein. La langue faisait avec délices le tour de ce regard. Elle s'insinua dans l'orbite et l'œil droit jaillit, me fixa, puis glissa dans la gueule, où je l'entendis éclater - et l'eau de l'œil coula, se mêla à la bave. L'autre orbite fut pareillement vidée; la lècherie continua; l'os devint blanc. Et  puis, ayant longuement assuré le crâne entre ses pattes, le chien le brisa d'un grand coup de mâchoire, qui fit exploser le cerveau contre ma vitre, où il se répandit comme un jet de foutre.

La vision débrida ma conscience. Comment dire cela?

J'étais heureux. Je bandais d'horreur et j'étais heureux. Je venais de sortir du tombeau. Je me tournai vers mon bourreau. Je regardai ses yeux, et derrière ses yeux, je me vis. L'eau de cet œil aussi était à la fois baveuse et transparente. Je voulais dire: ru es moi, et lancer ces mots dans son oreille, comme un dé dont je ne savais laquelle de ses faces il allait retourner. Mais lui se jeta à genoux, et déjà il enfournait ma pine dans sa bouche aux larges lèvres.

Il me semble que je ne sentais rien. Je voyais. C'est tout. Je voyais ses lèvres comme du sang sur le carrelage des dents. Sa bouche était la chambre où l'on m'avait tué, mais où je ne mourrai pas - où je n'arrivais pas à mourir. Et en enfilade, il y avait d'autres chambres où des chiens mordaient, où des rabots faisaient voler la peau, où des bâtons faisaient enfler des têtes. Je voyais courir tout cela comme courent des rides sur de l'eau. Je voyais la bouche devenir une orbite, et ma queue, là dedans, faisait exploser l'œil. Alors, j'eus envie de boire l'eau du dernier regard, et je me penchai, mais il y eut un éclat de lumière sur l'os qui m'enserrait, et soudain je me trouvai jeté hors des images.

Les chiens ne hurlaient plus. Ils s'étaient accroupis et croquaient les os. Il y avait des grincements, des brisements, des éclatements; il y avait des jets de moelle, des succions, des lapements. Ces bruits m'arrivaient par ondes, l'un pressant l'autre, mais chacun bien distinct, et ce n'est pas mon oreille qu'ils frappaient - non, ces bruits ruisselaient sur moi, ruisselaient le long de mon sexe qu'ils tendaient: ils étalent la salive de ce désastre, qui mouillait l'espace tout entier. Cependant les chiens faisaient disparaître l'étoile rouge, et le croqueur de crâne achevait de lécher ce qui,' avait rejailli sur la vitre.

Et tout à coup je tombai dans le silence: il y avait des yeux de bêtes, des crocs, des langues rouges, mais tout cela s'était immobilisé, et de l'une à l'autre de ces choses une figure bizarre était en train de se cristalliser - la figure d'une main. J'étais dans la main de la mort, et je m'y faisais sucer.

Plus tard, j'entendis comme un remous, c'étaient les chiens qui se couchaient autour de l'habitacle, c'était la langue du nègre qui se coulait autour de moi. Et voilà que l'air devint rouge, non pas comme est le sang, mais comme est ce que l'on porte au rouge. Quelque chose en moi explosait, puis se recomposait, puis explosait encore, quelque chose qui montait des reins à la nuque. Alors, à deux mains, je pris le nègre à la chevelure; à deux mains, je plaquai sa tête contre moi, et poussant de toutes mes forces, je tentai de pénétrer sa gorge. Je voulais l'empaler par le haut, l'étouffer, le suspendre à jamais à mon croc. Je voulais. Je voulais aussi qu'il me broie. Je voulais être moulu entre ses dents. Je voulais voir la bouillie sanglante couler de sa bouche, et je voulais me voir, en guise de bénédiction funèbre, aspergé d'un long vomissement de viande mâchonnée, de bave et de foutre.

La sueur perlait à grosses gouttes sur la nuque du nègre, mais il ne semblait pas souffrir autrement de ma pénétration profonde dans sa glotte. Et cependant qu'il suçait avec une espèce d'application terrible, je revis l'Autre. Il était à présent consommé. Il était une image parmi les images. Mais je sentis que mon sexe, dans cette bouche, était sa répétition. Alors, une nouvelle rage me vint, et j'entrepris de marteler la misérable caboche, comme pour lui faire rendre sa cervelle en même temps qu'elle me tirerait ma semence. Et ce fut de nouveau le rouge. J'étais, le monde était, un gigantesque anus rouge qui chiait l'Autre vers le ciel. Mais cette défécation m'aspirait moi aussi: je tombai, je tombai vers le haut.

J'étais en train de me vider dans la gorge du nègre.

J'étais aussi un arbre en train de perdre ses feuilles. Je me souviens. Je me suis dégagé. J'ai regardé la barrière transparente, regardé, regardé ... Le nègre, soudain, a cassé ce regard en se redressant. J'ai vu sa bouche, et elle saignait blanc. J'ai vu pendre à ses lèvres des filaments blanchâtres. Et aussitôt, je me suis jeté sur mon suceur, et j'ai collé ma bouche à sa bouche pour connaître enfin le goût de ma vie. Mais j'ai seulement senti bâiller contre mes lèvres la fente du monde.

Plus tard, le nègre me sourit:

- il était beau, dit-il. Il a beaucoup insisté pour voir la comtesse. Il l'a vue maintenant.

Son rire éclata dans l'habitacle - un rire vulgaire dont le scandale fêla mon cœur; mais je sentis que par cette blessure l'épanchement de mes songes dans la vie extérieure allait devenir naturel. Et que le temps de la vérité irait ainsi se rapprochant, puisque la vérité n'est que la réalisation de l'imaginaire. Je m'aperçus alors que nous flottions dans un espace laiteux, et que cette lumière de lait, en coulant sur la peau noire de mon compagnon, lui donnait un velouté adorable. Le temps se dilatait, nous montions à travers la colonne transparente.

 

 

 

P84

"Le discours ne nuit pas au foutre: il l'élève de la simple activité de reproduction à la spéculation par excellence »

Après diverses aventures dans le château, dont le spectacle de la dévoration intégrale par les molosses d’un autre prétendant qu’on vient de lire, notre héros parvient enfin à la Comtesse :

 

- Que pensez-vous de mes chiens?

- Ils gagnent à être connus.

- Vous verrez: il y a aussi des épreuves pour chiens et des épreuves pour dresseurs de chiens ...

Nous eûmes le même sourire. J'étais calme. Je voyais sa beauté: elle était d'être sans âge. Elle était dans la décision de la beauté. Son visage, ses gestes, son regard étaient exacts, d'où toujours cette harmonie répandue, en même temps que cette espèce de défi, par éclats. Les yeux, la chevelure, les seins me frappaient moins tout à coup que la pose qui produisait leur beauté. Mais la pose, je le voyais maintenant, était dictée par leur intelligence: c'était la phrase juste où s'exprimait chaque partie du corps, vivement.

- Aimeriez-vous me monter?

- Je n'ai que votre volonté, dis-je.

- Votre instrument est bien modeste en ma présence.

- Et le vôtre bien voilé, madame.

Mona se rejeta en arrière, et tandis que le dossier de son fauteuil basculait, notre abri se trouva plongé dans les ténèbres. Je me levai. J'allai me pencher vers Mona, quand apparut à sa place un faisceau glauque, dont le vert monta peu à peu jusqu'à devenir un long cube de lumière, à la surface duquel un squelette flottait. Lentement, le vert perdit de son intensité, et au fur et à mesure que la lumière diminuait, je vis des organes prendre place sur les os. Une seconde, la ténèbre redevint complète, puis, brusquement, tout fut comme avant. Mona me regardait en souriant: rien ne s'était passé. Maintenant, elle tendait ses mains vers mon ventre et doucement en flattait le bas. Mon corps était partagé entre l'élan et l'hésitation, et l'étrange était que l'un n'avait rien de moins instinctif que l'autre. Toutefois, la contemplation de Mona fit renaître le ravissement, et mon sexe grandit.

- Mon corps est le labyrinthe, dit Mona. Et voici le doigt lecteur d'énigmes.

Elle fut prise de frénésie et se mit à malaxer mon membre, mais je demeurai quand même incertain de son désir. D'ailleurs, elle continuait de parler: 

- Je voudrais me lire à travers ce qui me déchiffre.

Tout s'écrit, et cependant rien ne reste ... sauf une trace. Rien ne reste du surgissement dans le surgi. Rien que l'illusion attachée aux mots. Mon château est mon livre.

Vous l'avez parcouru, même vous, comme un lecteur pressé par l'anecdote. Vous l'avez parcouru sans voir sa figure ... Je voudrais y former une équation d'hommes et de femmes entre les deux parties de laquelle la conscience du gonflement du sens ne s'éteindrait jamais - et peut-être la conscience de cette montée respirante rendrait-elle concomitants le savoir et le pouvoir. Voulez-vous tenter cela avec moi?

- Oui, mais à travers vous.

Mona s'inclina vers moi, et tandis que ses lèvres se posaient sur mon sexe, sa chevelure se répandit sur mes cuisses, sur mes hanches, si bien qu'il me sembla être plongé jusqu'à mi-corps dans un fleuve d'or roux. Et cette vision me fascina au point que ce que je voyais devint à mes propres yeux comme une apparition: je m'apparus dans le fleuve de la connaissance d'elle - pur spectacle où j'étais à la fois présent et absent, où j'étais tantôt moi-même et tantôt mon double. Mais alors que je m'abandonnais à cette pulsation, Mona se retira, me regarda, reprit:

- Après le règne du Je, il va bien falloir que vienne le règne du Nous, dont le couple exprime déjà la nostalgie. Je voudrais perdre dès maintenant mon nom; je voudrais que commence cette entreprise collective.

J'écoutais. Je désirais Mona et ce futur qu'à travers elle je croyais voir. Je n'imaginais rien. Je me tendais vers elle.

- En attendant, poursuivait-elle, je cherche à mettre au point une pratique susceptible de faire évoluer l'individu, susceptible de modifier son énonciation. Les exercices principaux jouent soit de la cruauté, soit de la dérision, soit de la déception systématique... Il faut beaucoup de volonté pour décevoir... La déception entraîne le dérèglement des sens : elle fêle l'écran mental habitué aux seules projections du Je, et par cette faille d'autres images passent ... ou peuvent passer. La déception est analogue à la cruauté: elle est, par rapport à elle, la violence froide ... Les femmes savent cela d'instinct. Le vagin est un phallus déçu, et que sa déception a retourné. Le Nous le dépliera ...

Mona reverse sur moi sa ruisselante chevelure; sa bouche me reprend, et je ne sais pourquoi j'ai soudain besoin d'affirmer:

- j'ai vu la blancheur de l'os au fond de la plaie; j'ai entendu l'œil exploser sous les dents; j'ai vu la fleur de chair saignante; j'ai vu la giclée du cerveau ...

Mona se recule, me regarde au visage, dit:

- Un jour, on fixera entre mes cuisses une ridicule foutoire en bois, et je viendrai vers toi, et de deux coups de reins je crèverai tes yeux, et tu jouiras pendant que j'enfilerais les trous sanglants.

Je bande. Mona me regarde toujours au visage. Le désir me soulève, me tend vers elle. Sa bouche me reprend, m'enveloppe d'un tourbillon humide, serre ma hampe. Je me cambre et je vois: je vois que je travaille à trouer le visage de la beauté. Je me cambre davantage, mais à l'instant la bouche me dégorge:

- Vous êtes bien membré, déclare Mona, mais cette matraque vous gêne car nous avons encore à parler: je vais vous faire achever par l'un de mes amis.

Elle appuie sur un bouton, et bientôt je vois glisser sur le seuil une grande ombre.

- Voici Kao, dit Mona. Un gigantesque singe entre.

- Un nouvel ami fait-elle, en me désignant au singe, qui me tend la main. Je réponds à l'étreinte de la poigne, puis retourne m'asseoir dans mon fauteuil.

Le singe s'accroupit devant moi.

- Kao, lui dit Mona, mon ami a besoin de toi. Le singe se penche vivement et d'un coup, enfourne

ma pine dans son énorme gueule, cependant que Mona continue:

- Kao est mon favori. Il ne s'éloigne jamais de mon ombre. Il est irremplaçable. Quand j'ai besoin de femmes Kao pan en campagne; quand j'ai besoin d'hommes Kao pan encore en campagne. C'est à la fois la tête et les membres de ma garde privée.

Tourné vers Mona, j'essaie de lui présenter une figure attentive. Le singe, tout en travaillant ardemment de la gueule, tantôt me dévisage de ses petits yeux fureteurs et cruels, tantôt louche désagréablement vers mon bas ventre.

- Kao, poursuit Mona, Kao a une denture divine: je n'emploie jamais d'autre sécateur pour ma cuisine.

Elle me sourit. Moi, dans un grand effort et sans quitter son regard, je me cambre pour offrir plus de commodité aux caresses du singe.

- Plus vite, dis-je à la bête, plus vite.

Et, de la main, j'entreprends de lui flatter le menton et les babines, cependant que je lui fourre dans la gueule tout mon instrument. L'animal, bien que je lui braquemarde la gorge, semble apprécier l'intention. Ses lèvres pendantes font un bruit inquiétant de déglutition; je me souviens d'une promenade dans un marais, où chacun de mes pas déclenchait à peu près le même bruit. Je me souviens. Je me promène dans la bouche. La langue s'est enroulée autour de ma hampe. Les papilles sont mille petites ventouses suceuses. La salive couvre mon ventre, mes cuisses. Un arbre pousse au bout de moi. Ses feuilles cherchent le soleil rouge; ses racines pompent mon sang. Je regarde fixement Mona; j'essaie d'avoir le visage léger; je dis:

- Sa salive ne vaut pas la vôtre, madame, mais sa langue a presque un pouvoir supérieur à celle de vos chiens. Pourquoi ne pas faire plaisir à votre King-Kong? Vous devriez lui mettre un peu la pine en branle.

A mon étonnement, Mona se lève aussitôt docilement, vient s'agenouiller auprès de la bête et commence de lui masser le membre.

- Regardez, fait-elle, voici une chose hors catégorie, c'est sûrement ce qu'on appelle l'idéal.

Mona appuya son front contre le flanc velu et s'appliqua à régler le rythme du va-et-vient de sa main sur celui de la respiration de l'animal. Les yeux de ce dernier brillaient, mais sa gueule travaillait plus lentement. Le couple inattendu que j'avais à mes pieds me faisait penser aux couples de donateurs qu'on voit aux vitraux des églises. La grâce montait-elle des mains de Mona jusqu'à mon vit, ou bien de lui, et à travers la bête, descendait-elle jusqu'aux mains de Mona? Le spectacle, en tout cas, me donnait un avant-goût du corps mystique.

Mona releva le front, me sourit, et le nimbe que lui faisait sa chevelure me parut en effet la doter déjà de qualités célestes.

- Il faudrait, dit-elle, que je vous conte l'histoire de Kao ... Le discours ne nuit pas au foutre: il l'élève de la simple activité de reproduction à la spéculation par excellence ... Je faisais un voyage en Afrique du Sud. Un jour, bien que je ne m'intéresse pas aux rumeurs d'un pays où, justement, l'on ne spécule pas, ou seulement sur le tarif des bêtes, je fus saisie par la physionomie de singe qui ornait toutes les premières pages. Je me fis traduire le jargon: il s'agissait d'un certain Kao, singe de cirque, qui faisait scandale. Il se livrait, disait-on, à des exhibitions choquantes, bonnes tout au plus pour un public de brousse. Il fallait que l'autorité sévît. Je crus d'abord à quelque machination destinée à justifier l'ardeur policière, puis ma curiosité se piqua, et je décidai d'aller voir. On s'arrachait les places; j'eus la mienne à prix d'or. On vit, pour commencer, ce qu'on voit toujours: des jongleries, de la gymnastique, des sauts de la mort; puis quand le spectacle du danger eut bien surexcité la salle, < Kao, Kao, Kao >, se mit-on à hurler de partout, Il y eut des roulements de tambour, des cris de trompette, le silence. Arrivèrent trois chevaux blancs empanachés, montés par trois donzelles aux couleurs que l'on prête à la lune. Cela, naturellement, se mit à caracoler, à faire des mines et des grâces, tout en voltigeant de croupe en crinière. Je ne comprenais pas la tension dramatique qui montait dans la salle. l'allais même sortir quand apparut le grand singe. Il bandait royalement. Un projecteur désignait sa foutoire, que l'on avait enduite pour la faire briller. Les chevaux accélérèrent. Il y eut un ballet de froissements d'air, de pinceaux de lumière parmi lesquels les écuyères semblaient faire la scie. Le singe tournait lentement autour de l'arène. De temps à autre, il martelait sa poitrine, et l'on entendait battre le cœur des femmes, car il régnait un silence fantastique. Cette espèce de ballet se prolongea longtemps, puis Kao bondit en direction d'une écuyère, qui fit détaler sa bête au grand galop. La poursuite fascinait la salle. Enfin, d'un grand élan, Kao fut en croupe, et, dans le même mouvement, il éleva l'écuyère au-dessus de sa tête, la maintint d'une main cependant que, pivotant sur l'autre, il changeait de position et tournait le dos à la course pour que l'envol de la crinière ne dissimulât point son érection. Alors, quand il se fut bien calé, toujours brandissant son écuyère, on le vit effeuiller les habits de cette dernière et les lancer un à un vers les quatre axes de la salle. Ensuite, des deux mains, il saisit l'écuyère aux hanches, lui écarta les jambes d'un habile coup de menton, les disposa de pan et d'autre, talons sur les épaules, et, la tenant ouverte à bout de bras, il éleva sa fente vers la foule, puis l'abattit d'un coup vers sa machine où elle s'empala. On entendit un cri. La robe du cheval se tacha de rouge ...

Kao écoutait. Quelque chose flambait dans ses yeux.

Sa langue m'aurait trop promptement arraché du foutre, si bien davantage et à contre-courant, je n'avais joui de la contemplation de Mona, discourant tout en branlant son ami singe, dont la foutoire prenait des proportions extravagantes.

- J'ai oublié de dire que l'écuyère était noire ... Un soir, alors qu'il était déjà normalement lancé à la poursuite de sa proie, Kao saisit brusquement une Blanche du premier rang, bondit avec elle en croupe, l'effeuilla, lui fit le coup de l'écuyère ... On réagit trop tard ... Le scandale fut terrible. Il me permit d'acheter Kao, que je sauvai ainsi du peloton d'exécution ... Kao comprit évidemment, car il me fut aussitôt très attaché. Je l'emmenai passer des vacances en mer, puis mon yacht alla mouiller sur une côte peu fréquentée des Blancs. Kao put courir la campagne, et il me ramenait chaque jour un hommage: parfois un onagre, une girafe, plus souvent de belles négrillonnes, dont je devins friande. Les tam-tams annoncèrent la venue d'un dieu amateur de jeunes filles; le sang de poulet fuma sur les autels; on tira des présages des branches cassées et de l'herbe foulée par Kao, mais tout cela désignait la mer et s'y perdait. Enfin, lassée de tant de négritude, je fis lever l'ancre et rentrai ici avec ce bon gardien ...

L'urètre de Kao moussait avantageusement. Sa chose ressemblait à présent au phallus de Délos avant sa réduction chrétienne ou barbaresque, et la main de Mona ne couvrait que la moitié de la rondeur. Je bandais toujours à pleine peau, mais ne me sentais plus en danger de perdre prématurément ma semence.

- Vous voyez, cher, une fois qu'une femme s'est emmanchée sur cet appareil, elle n'espère plus grand chose des mâles de son espèce. Le problème est qu'il y faut une pointure d'accouchée, ou bien une certaine préparation ... Kao est le degré suprême du fouting ... Avant Kao, il n'y avait rien; après Kao, il n'y a plus rien ... Kao est mon instrument - l'instrument de ma faveur ou de ma disgrâce... Kao est mon pal, et Kao a maintenant l'intelligence du pal, qui sait faire durer sa victime. Kao est insensible, sinon à ma colère, et à défaut d'écuyères, il ne prend plaisir qu'aux juments. Il faut le voir foutre ses amantes à la course, dans un nuage de cris et de poussière, qui fait se ruer toute l'île au spectacle. l'ai dû d'ailleurs limiter les séances publiques, car chaque fois c'était une hécatombe: les femmes, prises d'hystérie, se roulaient par terre, s'arrachaient les cheveux et les poils, s'usaient le sexe sur les pierres ou bien s'empalaient sur les piquets de clôture et les supports de vigne. Aux hommes qui n'allaient pas assez vite à les foutre, elles mangeaient les couilles et les yeux: .. Quand Kao fout publiquement, c'est comme l'entrée d'Héliogabale à Rome. On voit des rondes s'enculer, des femmes boire du sperme par tous leurs orifices, des jeunes gens se jeter sous les sabots de la jument, et moi, il m'arrive de lâcher dans cette mêlée mes chiens et mes serpents pour qu'il n'y ait plus de limite à la folie collective. Alors, le foutre et le sang mouillent la terre, et le piétinement terrible qui malaxe cette boue vivante fait monter à la surface de la pâte de grosses bulles, qui éclatent comme des yeux. Et là-dessus, quel merveilleux soleil, le soleil des arènes... vous verrez ...

Mona haletait, et son corps se balançait d'avant en arrière pour suivre le long mouvement qu'exigeait à présent la montée et la descente de ses mains d'un bout à l'autre de la pine du singe. La fatigue et l'exaltation creusaient ses traits, faisaient briller ses yeux; j'aurais voulu la retenir et à la fois j'étais heureux de la regarder s'épuiser au service de la bête. Soudain, je dis:

- Ne pourriez-vous le faire achever par quelqu'un?

- Imbécile! hurla-t-elle, Tu verras quand je ferai grandir ça dans ta bouche! Sais-tu à quoi ressemble un visage fendu jusqu'aux oreilles? Ensuite, on coupe la mâchoire inférieure, et chacun vient pisser dans le trou.

Kao venait d'immobiliser sa bouche, où tout mon appareil était engagé. Un éclair de méchanceté illuminait ses yeux. Je sentais les dents appuyer sur le bas de ma hampe. j'avais peur, comme au bord d'un gouffre. Mona éclata de rire;

- N'oubliez pas que nous sommes amis, et d'ailleurs vous n'êtes pas au menu.

Kao cracha ma pine et se redressa, dominant Mona qui inclina vers son visage l'énorme sexe. Un moment, les mains nouées autour du gland, elle contempla l'orifice de l'arme, puis se leva et regagna son fauteuil.

- j'aimerais, dit-elle, que vous enfiliez l'urètre de Kao, si je n'avais peur que vous ne l'abîmiez. Mieux vaut qu'il aille retrouver ses juments.

Elle fit un geste, frappa dans ses mains, Kao gagna aussitôt la porte et disparut.

- Mais vous-même, dit-elle, qu'allons-nous faire d'un aussi gros gressin?

Ma pine, comme empesée par la bave du singe, était formidablement raide. Son ombre marquait l'heure sur mon ventre. Je rêvais d'un midi au soleil de Mona. - Voulez-vous un anus, une bouche, un vagin? Vous pourrez même choisir l'âge et la couleur.

- Puisque nous sommes amis, madame, vos deux pieds pourraient suffire à mon plaisir.

Mona se pencha, puis lança vivement vers moi sa main droite: il en jaillit une lanière qui me cingla en pleine poitrine.

- Merci, dis-je. Si vous commenciez ...

Mona sourit, se rapprocha, leva les jambes et les fit glisser le long de mes cuisses, jusqu'à ce que ses talons aient pris appui contre l'aine. Alors, les deux creux m'enveloppèrent d'une ferme caresse dont je facilitai le va-et-vient en y participant.

- Parfait, dis-je, mais pourquoi voiler mon horizon? votre mont de Vénus y ferait merveille.

Les jambes se raidirent, l'air siffla. Un peu de sang étoila ma poitrine. Lentement, je levai l'un de mes pieds et tentai de le pousser entre les cuisses de Mona. La lanière, par trois fois, mordit mon cou et mes épaules.

- Vous avez tort, dis-je, la beauté fait bander doublement, car le désir de son désir nous possède. Devant ta beauté, j'ai besoin de dire Nous; devant ton sexe, c'est seulement Je qui crie de faim. Devant ta beauté plus ton sexe, je ...

- Comme tout cela est banal. Il n'y a plus de rose mystique: il n'y a que ta pine et mon trou, et nous devons seulement varier les figures pour intensifier l'absence qui creuse l'un, que veut combler l'autre ...

Elle se raidit et sa robe parut se déchirer de haut en bas, montrant l'espace entre les seins, le ventre, les cuisses longues, mais notre position me cachait presque tout, les genoux de Mona restant serrés pour assurer la prise de ses pieds autour de mon sexe. Je m'enfonçai dans mon fauteuil pour obliger les jambes de Mona à s'allonger, et relevant la tête, je vis la base du triangle roux. J'accélérai le rythme dans l'espoir que le frottement des cuisses exciterait la fente et la ferait bâiller, mais les pieds me pompaient par le seul effort du jarret contre mes propres cuisses. Mona cependant continuait de m'invectiver:

- Il faut combattre l'oppresseur avec ses propres armes; il faut retourner contre nous-mêmes ce dont nous aurions tendance à nous satisfaire; il faudrait que nous soyons toujours un œil ouvert. Je voudrais écorcher ta queue, te mettre à vif.

Alors, sans que ses pieds cessassent de pomper, elle lança de nouveau vers moi sa lanière et frappa en plein front. Il me sembla que ma peau éclatait, mais aussi que je voyais plus clair. La lanière rentrait, eût-on dit, dans la main de Mona et en rejaillissait avec un sifflement de vipère. Je voyais le cuir se dérouler vers moi, m'atteindre, repartir taché de sang.

- Que diriez-vous d'un joli quadrillé? fit Mona en éclatant de rire.

- Des losanges plutôt: il y a un fou dans toute bonne tragédie.

Mon torse flamba sous les coups qui suivirent. La main s'ouvrait, se refermait: elle jetait vers moi la douleur comme on lance un yoyo. Tout à coup, je criai. - Qu'as-tu fait de ta fente de putain?

L'air s'immobilisa, devint épais de silence. Mona me regardait au visage, et quand j'eus mes yeux dans ses yeux, j'y lus toujours la même intelligence intraitable, mais si profonde qu'à la fois elle me bouleversait de joie et me terrifiait.

- Tu voudrais me baiser? dit-elle doucement.

Je la regardai. Je n'osais espérer. Je n'osais bouger. ]' étais suspendu.

- Viens, dit-elle encore.

Elle retira ses jambes et ramena sur elles les deux pans de sa robe, d'un geste qui me parut la pudeur même. Ses yeux me souriaient maintenant, et il y avait sur son visage la lumière de l'amour. Je tendis mes mains vers ce visage, me levai, me rapprochai, esquissai une caresse. li neigeait de nouveau, il neigeait de la douceur. Mes mains s'en allèrent sous la cascade rousse flatter la nuque, puis l'oreille. La bouche de Mona vint se poser au creux de ma hanche.

- Je t'aime, dis-je.

- Je vais me montrer toute à toi, dit-elle.

Elle se leva d'un seul élan, se tint une seconde contre moi, cambrée, les yeux illuminés, puis se détourna tout en faisant glisser sa robe. Je vis les épaules et le dos inondés de mèches rousses; je vis la courbe adorable et les deux globes, puis un brusque déploiement des bras décrivit comme une roue dans l'espace, cependant que Mona se renversait devant moi, jambes ouvertes. Entre ses jambes, il y avait une énorme tache blanche - en vérité un masque de céruse au sommet duquel la toison faisait comme un toupet. Deux gros yeux me fixaient depuis le plus profond du ventre et entre eux, la grande bouche qui partageait verticalement ce visage était fardée de rouge sur tout le pourtour des lèvres soigneusement rasées. Dans cette bouche, baveuse et crispée, une énorme pipe était plantée: une pipe au double fourneau.

 

Je savais à présent ce qu'est la violence froide. Mona se releva tout aussi brusquement qu'elle s'était renversée et dit:

- Chevalier, vous avez une triste figure, que diriez vous d'une bonne pipe?

De la main gauche, elle me fit pivoter; de la droite, elle retira l'objet qu'elle avait entre les jambes et, d'un coup, me l'enfonça dans le cul.

- Couilles devant, couilles derrière, vous voici un surhomme!

J'étais sale, sanglant, saturé; je touchais quelque chose en moi, quelque chose d'effondré - mais non, j'étais enfin en ruine, l'herbe n'allait plus repousser, ni la mousse: je verrai ma terre brûlée -la terre nue et l'arbre -l'arbre d'os toujours dressé au bout de moi - statufié, minéralisé ... Une seconde, j'eus ce rêve blanc, mais presque aussitôt j'en fus tiré par le bras raide qui poussait de mon ventre, et qu'excitait de plus belle ce qu'on venait de m'emboîter au derrière. Je me tournai vers Mona, la vis qui se penchait pour ramasser sa robe, et la saisissant à la nuque et à la toison, me jetai sur elle. Ainsi, je la maintins pliée, et contrainte de me faire beau cul, elle m'ouvrit le nid charnu au fond duquel palpitaient les fronces de l'œillet. Je poussai ma foutoire aussitôt au bord de la corolle, lançai mes hanches à toute volée et m'enfonçai jusqu'à la garde. Mona gémit, mais demeura docilement courbée, crispant l'anus par saccades pour m'exciter. Ses mains remontèrent même le long de mes cuisses pour me flatter les fesses et manier la pipe qui m'enculait. Ce double jeu s'intensifiait du fait que Mona le partageait, même si elle me demeurait parfaitement obscure. Je nous vois faire. Je me souviens. Le sexe bave dans ma main que le fard des lèvres a barbouillé de rouge; j'y plonge l'autre; j'en colorie le ventre et les seins, les épaules et la ligne de nuque à partir de laquelle la chevelure renversée balaie le sol. Ma pine émerge et rentre et balance le temps. La pression de tes mains me colle à toi, la pression de tes mains qui me travaillent au fondement. l'enfonce. Je force. Je m'enfonce, couilles choquant la bouche chaude. Je gonfle encore. Je sens la bague et le tuyau. Je veux gonfler jusqu'à l'explosion et que mon sang transmue la fosse à merde.

Ô cul, vieux crâne chauve, quel trépan archaïque t'a fendu si profond? Ou bien ta grande fontanelle ne bâille-t-elle ainsi qu'afin de nous montrer que tu es deux en un, avec la symétrie de tes deux hémisphères, polis comme galets et pareillement nus? Ô face austère, image blanche des fabuleuses mutations, tu flottes sur le temps comme méduse sur la mer, méduse sèche, invariable et tellement finie que l'infini s'y cogne, faisant autour de toi cette houle invisible qui, comme par magie, tourne les têtes à ton passage! Ô face de silence, quelle bouche cyclopéenne où la parole n'est que vent! Je te salue, car à l'heure où l'usurpatrice touche terre, ta courbe enfin touche le firmament, et tu domines, ô cul, et c'est la vérité que tu fixes là-haut! Et ceux qui ont des yeux pour voir voient alors, au centre de leur propre raie, briller l'unique chrysostome!

Je gonfle. L'Autre ne bouge plus qu'au pourtour, par saccades, et ses pressions m'illuminent la hampe. l'ai devant moi la colonne des vertèbres, et c' est sa cavité que j'enfile, m'imaginant y voir monter, comme le mercure au thermomètre, la lumière de notre amour. Je suis le serpent des vertèbres, le dieu noir du nadir, le contrepoids de l'autre soleil, mais comment la flamme sombre se change-t-elle en son contraire? à travers quel oubli de soi? Et n'est-ce pas le plus grand mystère que l'oubli de soi qui vous métamorphose en quelqu'un d'autre? Je me souviens. Vous ne bougez plus. Vos mains, cramponnées à mes fesses, me plaquent contre vous. Et vous poussez, vous vibrez, vous êtes intérieure, et mon phallus en votre cul est comme pierre en le foyer du philosophe. Vous êtes belle: je le vois sans vous voir. Vous êtes mon équerre et l'angle où la marée déferle et roule sur soi même. Vous êtes, vous êtes là : exacte, à fleur de peau. Vous allez monter de vous-même à ma rencontre ainsi que la buée monte de la terre. Mais où suis-je? Courbé sur vous comme l'Isis nocturne ou bien si pivotai que je ne suis que pointe, et pointe qui vous cloue? Ou bien encore, votre cul est-il le Globe à l'intérieur duquel je joue à nous jouer, vous-même étant tout à la fois le lieu, le temps, l'action et l'assistance? Mais vous riez soudain, et l'édifice tremble autour de moi et cela me rend l'amour que je lui fais et je vois les marches : la spirale qui descend dans votre corps, et je me dis: closes sont les portes, mais non la faille, par où je tombe, par où toute ma nuit tombe sur votre nuit qui monte. Ô le théâtre, fourneau de la métamorphose! Et nos mains, nos mains qui rendent tout cela si étroit et si creux, qu'il n'y a rien d'autre au monde que cette chute dedans et ce vide dehors. Mais vous riez: vous avez lu mon rêve, vous avancez les hanches pour me jeter dehors, et je vois, de mon ventre à votre trou du cul, cette passerelle de chair qui me fit faire tant d'idées. Où suis-je? Là, debout, - me regardant sortir de toi comme un étron, et riant - riant moi aussi de me voir tomber de si peu haut.

- Nous avons voyagé, dis-je.

- A peine, dites-vous, je suis sèche.

Et vous achevez de me chier, et vous vous redressez, et vous me regardez de votre oeil inexorable, et vous me crachez au visage, et vous êtes belle, avec cette crête dressée entre vos jambes et ce rouge partout qui vous fait des dessins sauvages, face auxquels je me sens plus nu et tel que ces marins, descendeurs de fleuves impassibles, qu'on allait crucifier aux poteaux de couleurs. Vous bâillez. Vous dites.

- Je m'ennuie.

Vous allez vers le lit de fourrure. Vous disposez les coussins. Vous vous allongez, face à moi. Vous me regardez. Vous mettez vos yeux dans mes yeux, pour que je sente la distance et le froid. Vous insistez, cependant que vous vous cambrez, que vous écartez vos jambes. Vous êtes belle. Vous êtes nue. Vous ramenez lentement vos mains vers vos cuisses. Vous les posez de pan et d'autre de la motte souillée de couleurs. Vous dites:

- Ici. A genoux. Lave-moi.

Et je dois m'avancer, m'agenouiller, courber ma tête, tendre mon visage. Vous me giflez. Vous me prenez aux cheveux. Vous lancez ma bouche contre votre bouche basse. Vous la frottez contre elle. Vous la déchirez avec vos poils raides de fard. Vous hurlez:

- Je ferai litière à mon chat avec la sciure de tes lèvres, avec la grenaille de tes dents, avec les copeaux de ton visage.

Vous hurlez. Vous êtes belle: je le vois sans vous voir.

J'ouvre la bouche. Je sors ma langue. Je vous lèche. Mon nez vous respire. Par la fente de mes paupières, je vois que vous êtes peinte comme les vieilles vierges, et que parmi les plaques et les écailles on voit paraître l'âme, cette peau blanche. Je lèche. Ma salive est rouge et amère. Je lèche. Votre crête s'entrouvre sur une odeur d'amande. Vous hurlez encore:

- Langue sèche, langue minable, mon clitoris va te crever les yeux pour que quelque chose enfin baigne ma blessure.

Je lèche. Je salive. Votre main est nouée sur ma nuque. Votre fente se creuse. J'y bave. l'aspire l'intérieur de ma propre bouche pour en tirer une gorgée de bave, que ma langue répand de haut en bas. Vous soulevez vos cuisses. Vous vous poussez à ma rencontre. Vous vous ouvrez. Vous prenez mon nez, ma bouche entre vos grandes lèvres. Vous vous fixez à mon visage comme le poulpe au rocher. Votre bec pointe entre mes yeux. Vous criez:

- Sale chien, te voilà muselé!

Et je pense: travestissez-moi en vous, faites-moi un visage qui soit votre corps, agrandissez ma bouche de votre bouche. Et je vous souris intérieurement, et je vous lèche, et vous baguez ma langue en crispant l'entrée de votre con. Cependant que je vous vénère ainsi, un effort maladroit chasse d'entre mes fesses la grosse pipe que vous y avez logée. Vous ramenez vos jambes en arrière. Vous posez vos pieds sur mes épaules. Vous me projetez à la renverse, tout en explosant de fureur:

- Barbet de barbon, tu fais le clabaud par-devant et la bouche bée par-derrière! Si tu as joué au casse-pipe, je vais jouer au casse-couille! Ramasse! Apporte!

Vos yeux sont blancs de colère. Vos genoux relevés accentuent le bâillement de votre fente. Vous jouez bien. Vous êtes si présente que j'ai honte d'être à la renverse. Alors, je me tourne, je rampe, je ramasse la chose, je reviens, je fais le beau. Vous ne me voyez pas. Vous ne voyez que mon et votre personnage. La chose est dans ma main. Elle est chaude encore de ma chaleur. C'est la première fois que je vois, que je touche cette sorte de masque. Cela est souple et dur à la fois. Je l'élève vers vous, une couille dans chaque main. Je l' élève et le maintiens à hauteur de mon visage. Vous riez. Vous avancez la main. Vous caressez la hampe, et puis, soudain, vous m'arrachez la chose, vous la brandissez, vous me l'abattez sur la tête, sur la bouche, sur les yeux, et vous riez. Vous riez. Vous dites:

- A moi la fleur des pines, tressez-m'en des couronnes, faites-m'en des vaporisateurs ...

Et vous riez, riez. Vous êtes belle. Vous me frappez encore. Votre ventre remue entre vos cuisses. Vous mettez du rouge et du blanc sur la fourrure. Vous avez de l'écume sur les lèvres. Vous avez les seins mauves et vous montrez les dents. Vous avez cessé de me regarder. Vous restez le bras en l'air, comme si vous étiez saisie par ce qui arme votre main. Vous regardez: c'est un phallus noir. Vous l'approchez de votre visage. Vous lâchez tout à coup sa hampe mais le rattrapez par les couilles. Vous dirigez vers moi la pointe noire. Vous criez:

- Suce ta propre merde!

Vous lancez la chose vers ma bouche, à bout de bras et de toutes vos forces. Vous lancez mais je serre les dents. Vous tuméfiez mes lèvres. Vous lancez. Vous lancez, et votre regard rencontre mes yeux. Vous voyez l'image et je vois en même temps que vous mon œil crevé. Vous savez aussitôt qu'à ce coup je vais ouvrir la bouche, et vous m'enfoncez la chose dans la gorge, couilles au ras des dents. Vous me voyez suffoquer et votre œil chante. Vous avancez et reculez votre main. J'ai le goût du pal dans la bouche, le va-et-vient de sa douleur. Vous dites:

- Ouvre les yeux!

Votre main enfonce, retire. Je salive, je fais coussin de ma langue. Votre gorge bat. Vos lèvres sont gonflées. Vos narines frémissent. Vous êtes belle. Vous maniez la chose très régulièrement, et je la suce avec docilité. Je la suce pour que vos yeux continuent de chanter, pour que vos mamelons brunissent et soient raides, pour que la fourrure luise sous votre ventre, pour que vous ne pensiez pas que je pense. Vous êtes accroupie. Vos genoux touchent mes flancs. Vous vous rapprochez encore. Vos deux mains tiennent le phallus noir. Vos deux mains le placent entre vos seins qu'elles cachent. Vous vous penchez encore. Votre menton se pose sur ma tête. Mon front sent battre votre gorge. Je suce avec application. Je sens votre chaleur. Vos mains remuent doucement. Vos mains font des caresses rondes. Vos mains font semblant d'aimer ma bouche en flattant la pointe de vos seins. Vous devenez chaude et moite. Vous m'enserrez entre vos genoux. Votre souffle monte. Vos mains tournoient plus vite. Vos jambes se déplient et encerclent mes hanches. Vous prenez appui sur elles pour soulever votre bas-ventre et le frotter contre moi, lèvres ouvertes et me mouillant. Vous êtes douce. Je glisse mes mains sous vos fesses pour vous aider à promener votre sexe sur ma poitrine. Vous me serrez très fort avec vos jambes. Je dis:

 

- Vous êtes belle.

Vous soubresautez contre moi. Vous me frottez de chaleur. Vous gémissez. Je me lève. Je vous porte nouée à moi. Je dégorge la pine noire et conduis ma bouche sur votre cou, sur vos oreilles. Je fais descendre le frottement de votre ventre vers mon propre ventre. Ma bitte vous attend. Vous reculez un peu comme si vous cherchiez à lui présenter votre trou sous un angle commode. Vous reculez encore. Vous repoussez ma poitrine en vous servant contre elle de l'objet tout trempé encore de ma salive, et puis, quand vous m'avez écarté quelque peu de vous, vos jambes me serrent plus fort et vous dites:

- Mon amour!

Et votre main droite, toujours étreignant le masque phallique, plonge entre nous, plonge entre vos jambes. repousse ma batterie braquée, enconne en vous la grande image. Et vous vous renversez, et quand vous êtes de nouveau allongée sur la fourrure, les jambes toujours me retenant à la taille, vous me regardez au visage et vous dites:

- La tienne est blanche comme la mort, fais-moi jouir avec la noire .. ,

Vous me souriez. Vous tendez votre main vers ma main. Vous l'étreignez d'une pression comme amicale. Vous la conduisez vers la chose qui vous perce, et quand elle y touche, vous me renversez sur vous en me tirant avec vos jambes. Vous avez su faire tomber ma bouche sur vos seins. Vous avez su me casser à genoux contre l'angle du lit. Vous vous cambrez. Vous conduisez ma main pour qu'elle tire et enfonce à votre gré. Vous dites ...

- Mon amour ... mon amour ... le désir suprême est sans désir mon amour ... si tu nous cherchais, tu me trouverais .

Vous parlez entre vos lèvres. Vous conduisez ma main plus vite. Vous écartez vos jambes et ne me tenez plus que de la pointe du talon. Vous dites:

- Lèche fort mes seins ... mon amour ... sois la bouche anonyme ... l'acte pur que l'on fait sans agir ... mon amour, quelqu'un m'a rêvée, et moi je t'ai rêvé, et toi tu rêveras quelqu'un ...

Vous haletez. Vous êtes possédée. Votre ventre tourne sur lui-même. La terre se lève. Vous me rêvez si fort, mon amour, que je comprends enfin comment l'on peut accomplir sans s'approprier l'accomplissement. Vous libérez ma taille. Vous vous soulevez. Vous êtes devant moi qui ai glissé de vous et qui suis à genoux. Vous forcez mes mains à courir plus vite, plus vite. Vous criez:

- Blessure... ma blessure ...

Vous criez, mais votre voix vient de plus loin que vous. Ou plutôt, il y a une autre voix dans votre voix : une voix qui m'entoure, qui nous entoure, comme si votre gorge était le soufflet de l'espace. Aussi tout, maintenant, bourdonne-t-il alentour, faisant déferler vers ma bouche ce cri de plaisir qui retourne le mien et me le rentre dans la gorge.

 

Et pour finir : Extrait du prière d’insérer à l’édition de poche (L’Imaginaire, Gallimard)

 

BERNARD NOEL

« Être inacceptable ...

Il ne s'agissait pas de faire scandale ni violence, mais de céder à l'emportement d'une révolte qui, en soulevant l'imagination, combattait la censure intérieure et la réserve timide. L'écriture fut en tout cas un moment de jubilation et de liberté intenses, car être inacceptable conduit simplement à ne pas accepter les oppressions de l'ordre moral et de sa propre soumission. Ce livre, poursuivi pour outrage aux mœurs, est-il devenu inoffensif? Ou bien la censure s'est-elle faite plus subtile en privant de sens - donc de plaisir - aussi bien les excès imaginaires que les valeurs raisonnables? »

 

 

Remarques complémentaires, par Claude Lizt - Elle et Lui

 

Elle : La première citation est une illustration du mythe ancestral de la défloration des vierges, que l’on retrouve dans les films « Emmanuelle » et même « Pacohontas». Remarquons que héros de la défloration de la vierge le paie assez cher : il doit « faire peau neuve » au sens propre du terme, sous les coups de fouets. Seul cela en fera : « un des nôtres ». Avec un sens affirmé de la contraception, on retire la vierge au dernier moment, et il éjacule vers la vraie lune. Donner la vierge en pâture à l’invité qu’on veut faire « des nôtres », c’est vieux comme le monde. Il faut remarquer que cela se passe en pleine entente cordiale entre les deux « tribus-monde » des hommes et des femmes. Ils sont assis en demi-cercles face à face et l’action se passe à la jonction des deux cercles tandis que les verges qui lui arrachent la peau sont tenues par les hommes et par les femmes. C’est vraiment un rite consensuel. Il est un homme, on lui donne une femme, ce sont les femmes et les hommes de la tribu qui font ce geste. C’est une illustration parfaite du « marché des femmes ». C’est la mise en œuvre de l’exogamie. Remarquons par ailleurs, dans ce conte, que les femmes sont censées s’en satisfaire, puisqu’elles en jouissent elles aussi. La vierge déflorée deviendra la compagne du héros. C’est le second extrait du texte.

 

Sur l’écriture des scènes sexuelles

Elle : S’agissant du second extrait, je me suis beaucoup ennuyée ! Il n’y a pas de suspens comme dans le premier. Les vraies « scènes de cul » n’intéressent que celui qui les vit. Ou alors le grand frustré qui les lit en se masturbant. Dans Claude Lizt, on n’a pas jamais une description de la mécanique, comme : « je lui enfonce le doigt ici, elle salive sur ma queue, elle trémousse du cul, elle mouille, etc… ». Ce sont les relations qui sont intéressantes, pas les gestes. Le geste seul, même parsemé de « je t’aime », ne m’intéresse pas. La description technique des manœuvres lubrifiantes n’a aucun intérêt. En bref, la description des gestes, saupoudrée d’adjectifs incandescents, et de zestes de : « j’aime, je t’aime, c’est bon », c’est très ennuyeux.

Lui :« Mais chez Claude Lizt dans la « scène de Fontainebleau », par exemple » ( voir sur ce blog dans les extraits de « Le Voyage à Genève »), n’est ce pas une pure description de gestes ?

Elle : Non, et de plus, elle entre dans une histoire, elle a un sens dans le temps et dans l’espace. C’est la fin du Voyage (ça, c’est pour l’histoire), et c’est le retour au point de départ (ça, c’est pour l’espace). Et cela donne énormément de sens à la scène. Une scène décrite à sec n’en a pas. M’importe tout ce qui touche à la relation, à l’identifiable différence, à ce qu’ils attendent l’un de l’autre, à ce qu’ils se font… les gestes ne m’intéressent que porteurs de cela.

Lui : En d’autres termes, il s’agit d’écrire à la fois les relations des corps, des sensations, des imaginaires et des discours. Et tout cela ensemble doit « faire une histoire ». Pas facile….

Chez Bernard Noël, même dans la scène finale avec la comtesse, où on ne manque pas de discours, on n’évite pas une sorte de bric-à-brac de science fiction, de sado masochisme, de nègres fouteurs, de zoophilie (molosses et gorilles), de vierges déflorées dans des cérémonies rituelles ( ici avec la relation des aventures antérieures du gorille Kaos, ce qui reprend le thème de la première scène.). Le fil de l’histoire est de plus assez mince : l’auteur se débarrasse de la fin par cette idée, il faut le reconnaître assez plate, du phalanstère des « sages du plaisir ».

Réel toléré et réel imaginaire

Lui : Dans les mises en scène ( en Cène ?) de Bernard Noël, le réel toléré est relativement large, ce qui en fait un support efficace du réel imaginaire du lecteur. Quant au réel imaginaire des héros de ces scènes, il s’agit de dévoration, d’énucléation et finalement, d’exécution. Par conséquent, c’est la limite extrême de tout réel imaginaire, puisque s’il tombait dans le réel tolérable, il mettrait évidemment fin, par la mort, à l’acte et au plaisir.

Par claude lizt - Publié dans : Commentaires de C.L.
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Vendredi 16 septembre 2011 5 16 /09 /Sep /2011 17:14

Entretien (virtuel) de Claude Lizt avec Catherine Millet.

 

 CMCatherine Millet (CM), rédacteur en chef de Art Press, est l’auteur de « La vie sexuelle de Catherine M. », Seuil, Fictions and Co,2001, un de ces succès de librairie exceptionnels qui permettent ensuite à de bons éditeurs, comme Denis Roche, directeur de Fictions and Co à l'époque, de publier à perte de la littérature moins  immédiatement accessible.

La point de départ de cet entretien virtuel est une interview donné par CM cet été dans « Rue 89 », pour le dixième anniversaire de son succès. Claude Lizt (CL) a sélectionné ci-dessous des propositions de Catherine Millet avec lesquelles il est d’accord, mais qui sont encore peu répandues, et d’autres avec lesquelles il n’est pas d’accord et privilégie un point de vue différent.

 

CM : mon sentiment ( je le dit avec des pincettes)  c’est que les mentalités  sont plus ouvertes qu’avant, mais par rapport à nos pratiques de 68, il me semble que c’est moins ludique qu’il manque la liberté de la chose improvisée. On dinait avec  des copains, rien n’était prévu, on se déshabillait  et tout le monde baisait ensemble.

 

CL : Je vous vois là, et je le regrette,  reprenant la chanson favorite du jeunisme ambiant, initié par Houellebecq en France : l’idée qu’il aurait existé une « génération 68 » caractérisée par sa liberté de mœurs. Ce fut certainement le cas de certains, dont vous, je n’en doute pas, mais vous savez bien que les acteurs politiques de cette période, les «révolutionnaires », étaient pour l’essentiel très austères, voire puritains.  Et qu’ils ne détestait rien tant que les «anarchos-désirants », sauf peut être les  «révisionnistes » traitres à la classe ouvrière. Identifier ces deux populations est une grosse ficelle déjà bien usée.

Il n’en est pas moins vrai que dans ces deux tribus, ce qui était profondément remis en question était entre autres choses le rapport entre les hommes et les femmes. Incontestablement par des détours extrêmement différents, les deux visaient au  même but : l’égalité entre les hommes et les femmes. C’est sans doute pourquoi a pu se produire, dans une branche du  féminisme, l’union monstrueuse des anarchos-désirants et des révolutionnaires puritains, dont l’apogée fut le groupe dont le gouru fut Antoinette Fouque.

 

CM : plus on vieillit, plus on est libre, oui, mais j’ai l’impression que les jeunes générations sont plus libres en parole qu’en acte.

 

CL : Deux fois d’accord, et cette fois je vous rejoins contre le jeunisme ambiant. La maturité sexuelle ne s’atteint qu’après un (très) long apprentissage, c’est vrai pour la femme, comme vous le dites, c’est également vrai pour l’homme. L’apogée sexuelle tant de l’homme que de la femme se situe très certainement au-delà des 50 ans et pour certain(e)s encore plus tard.

En revanche, je ne dirai pas que les jeunes gens et les jeunes filles sont aujourd’hui plus libres en paroles qu’en acte. Etre libre « en parole » ne veut strictement rien dire du tout. La liberté, c’est une affaire de corps, cela relève du réel, je suis d’accord avec Jean Claude Milner là dessus. Quant aux actes, le nouveau n’est pas que les « jeunes » oseraient moins, le  nouveau c’est le mouvement d’androgynisation croissante d’une société où les individus  sont de plus en plus composés d’un mélange de « position  homme »  et de « position femme » dans des propositions proches et qui s’équilibrent. D’où la coucherie et la pornographie universelles, en même temps qu’une raréfaction du très grand plaisir sexuel et amoureux, lequel exige la rencontre de deux sujets dotés de positions fortement dominantes : « un homme, un vrai » ( très masculin) avec une « femme très féminine, mais parfaitement libre »... ( la femme pouvant avoir un corps d’homme et réciproquement, bien évidemment)

 

CM : vivre simultanément plusieurs relations amoureuses. J’adorerai que ça se passe comme ça, mais je ne suis pas sur que l’humanité y soit prête. Je trouve bien qu’on fasse des expériences, mais je suis sceptique sur leur pérennité.

 

CL : Vous qui vous fîtes le chantre de la sexualité multiple et de groupe et  qui avez tenté d’en analyser l’imaginaire associé, vous n’avez cependant heureusement pas perdu, me semble-t-il, la conviction que la véritable libération sexuelle est la possibilité pour deux sujets d’aller ensemble, avec ou sans d’autres, « encore plus loin » dans le plaisir. Or ceci suppose, à mon avis,  non la dispersion des relations amoureuses mais  au contraire leur centration, au moins en tant que « processus ». Il y a là entre nous sans doute une divergence que nous allons retrouver sur les rapports entre amour et plaisirs sexuels.

 

CM : la sexualité est plus exclusive que le sentiment. Ce qui rend jaloux, c’est un besoin de possession sexuelle.

 

CL : Certes, c’est trop évident, mais cela engage la question des rapports entre l’amour et le  plaisir sexuel. Vous pensez que l’amour peut ne pas être  jaloux, que seul le plaisir sexuel engendre la jalousie. Or, selon moi dans tous les cas - ou alors il ne s’agit pas d’amour entre un homme et une femme adulte - l’amour est étroitement lié au plaisir sexuel, en sorte qu’il n’existe en réalité que l’un et l’autre ensemble, articulés sous la modalité d’une spirale ascendante ou  descendante, jamais stagnante au même niveau. Si la jalousie est au cœur du plaisir sexuel, elle est au cœur de l’amour. Tout l’art consiste à faire de la jalousie le moteur même  de la spirale ascendante du plaisir et de l’amour, grâce à ce que j’ai appelé l’ambiguïté et le paradoxe du plaisir (voir le texte « Ambiguïté et paradoxe du plaisir féminin sur ce blog).

 

CM :( à propos d’Anne Sinclair). J’admire cette femme,  elle est digne,  je ne vois pas  pourquoi elle se sentirait humiliée, il l’a épousée, ses multiples aventures apparemment ne remettaient pas en cause leur lien. C’est une intellectuelle, une femme qui a fait ses preuves professionnellement, il doit avoir de l’estime, de l’admiration pour cette femme, ils sont sur un même plan d’égalité.

 ...

Cela dit, on ne sait pas quel est leur rapport sexuel, leur contrat sexuel.

 

CL : Si, chère Catherine Millet, on le sait, et sans aucun doute possible : elle comme lui se contentent de plaisirs éjaculatoires de type masculin.

Ce n’est pas ici le lieu de détailler la théorie des plaisirs masculins et féminins, puisque cela est fait dans un document de travail en évolution constante sur ce blog ( « Les plaisirs , description. V3 »).

Disons ici que lui ( DSK) n’étant qu’un « éjaculateur », même pas un « Don Juan moderne » et en aucune façon un « HAF » ( un « homme qui aime le féminin » et qui seul peut devenir « l’homme magnifique » pour une « femme-femme-femme »), elle ( AS) se situe probablement entre la « femme-femme » et la « femme-homme ». ( Tous ces termes sont explicités dans plusieurs textes du blog).

Avec comme conséquence qu’elle ne jouit  qu’exceptionnellement, voire pas du tout, de plaisirs féminins, et qu’elle jouit uniquement du ou des plaisirs clitoridiens, mais aussi qu’elle est en vérité probablement très jalouse, malgré les  apparences qu’elle tient à préserver en public. Elle ne peut que se sentir dans la position de la femme rédemptrice ( à la Dona Elvira de Don Juan) qui, par amour pour lui, va finir par sauver cet éjaculateur impénitent, cet onaniste qui pour son plus grand malheur est demeuré le phalle de sa mère.

 

CM : je n’ai jamais été victime d’un viol et j’espère que cela ne m’interdit pas d’avoir une opinion sur la question.  Je pense que s’il m’était arrivé de me voir  imposer  d’avoir un acte sexuel – et après tout ça m’est peut être arrivé et j’ai oublié-  j’aurai laissé faire en attendant que ça se passe et je m’en serai tiré en me disant que c’est moins grave que de perdre un œil ou une jambe. Je ne me serai pas  sentie atteinte, ma personne  ne se confond pas avec mon corps.

 

CL. Pour répondre sur ce point, il suffira de faire remarquer que tout dépend de la femme, chez la « femme-femme-femme », cette  séparation entre l’âme et le corps ne peut être faite, comme en témoigne la citation suivante de « Le Voyage à Genève- Elle», p12.

« Il me semble que ce sentiment-là -celui du risque, d’un danger- ne vous est pas étranger à vous non plus, embusqué derrière ces quelques mots qu’il vous arrivait de prononcer : « jusqu’où la passion ne nous mènera-t-elle pas ? » Sentiment ambigu car sur sa face opposée il porte, glorieusement, une sécurité intérieure profonde, une sérénité. Je vous en parlai il y a peu. Je vous avais rejoint dans l’un de nos refuges de la ville. Et voici que je vous demande de me coucher doucement sur le lit, très vite, et de vous allonger sur moi, de me couvrir de tout votre corps et de tenir mon visage entre vos mains. Vous souvient-il ? C’était un moment à la fois précis et confus, rêvé, un instant de tendresse. C’est qu’il me fallait vous faire part d’une découverte : à cet instant unique, l’amour exprime un indicible sentiment de protection. Car ainsi couchés ensemble sur le lit, enlacés de cette manière bien particulière où vous êtes allongé sur moi, faites rempart de tout votre corps entre le monde et moi, je ressens la plus grande sécurité dont une femme puisse rêver : vous me protégez du monde, de ses agressions, de ses abandons ; vous me protégez par votre seule présence, interposé de tout votre corps, dont je sens délicieusement le poids sur moi. Vos mains si chaudes, si belles, qui me tiennent la tête, comme si vous vouliez saisir mes pensées, toutes à vous dédiées. Et c’est tout le corps qui est ainsi abrité, ce corps fragile, ce corps vulnérable de la femme, ce corps ouvert et creux qu’elle ne saurait seule défendre… Immense, profonde protection !

Or se joue là, dans le même instant, le même absolument, une toute autre scène. Quel embrassement ! En est-il de plus tendre ? En est-il de plus sensuel ? Quel enlacement tiendrait une aussi belle promesse ? Celui-ci est prometteur de caresses, de baisers, d’étreintes folles et de baisers encore. Il est hommage, il est désir ; il est prémices de quels plaisirs ? Elle peut sourire, votre belle, touchante tentatrice, prisonnière volontaire, elle peut doucement gémir, laisser aller sa tête un peu vers la droite et là un baiser, un peu vers la gauche et ici elle soupire délicatement sous son homme. Homme adoré, homme désiré, homme attendu, tant et tant et qui là promet tout : il va la prendre, c’est sûr, son chevalier, son grand protecteur, il va la prendre, la faire sienne ; il la baise déjà.

Car ainsi allongé sur ce lit, sur moi, dans la ville, vous pouvez résoudre, par ce seul geste, un formidable paradoxe : il fait disparaître toutes les peurs, les peurs immenses de la femme. La plus grande peur de la femme, celle d’être ouverte, courant ainsi le risque fou d’être envahie, violée ; et l’autre peur, l’autre plus grande peur de la femme ouverte, creuse, celle de ne pas être habitée, de ne pas accueillir l’homme désiré, celle de ne pas être pleine, comblée. Pouvez-vous, mon Amour, concevoir un seul instant cet extraordinaire sentiment de paix : être « sous vous », couvée ; sentiment indicible né de ce que votre étreinte répond aux deux questions fondamentales posées par la peur de la femme. Vous faîtes-vous quelque idée du pouvoir de l’homme aimé ? Serez-vous alors surpris de l’amour que je vous porte, vous qui me donnez cette paix -protection et désir- exprimés par ce seul geste ? »

 

Pour une femme de ce genre, je vous assure, le viol est autre chose qu’un mauvais moment à passer en serrant les dents et en se disant que c’est moins grave que de se faire arracher une dent sans anesthésie. Mais on conçoit en revanche fort bien que chez d’autres femmes, dont la dimension masculine est plus affirmée, cela soit possible.

 

CM : les catholiques sont plus malins (que les musulmans) ils sont plus facilement dans la transgression, ils sont plus hypocrites, plus  tartuffes, de plus ils distinguent l’âme du corps.  Dans « La cité de Dieu »,  Saint-Augustin écrit : « Tant que se maintient ferme et inchangée cette volonté (vertueuse) , rien de ce qu’un autre peut faire du corps ou dans le corps et qu’on ne peut éviter sans pêcher soi-même n’entraine de faute pour qui le  subit ». C’est donc absoudre la victime de viol. C’est  ce qu’en effet ne semble pas  faire l’ Islam qui parle de femme « définitivement souillée » si elle a été violée.

 

le bernin extase de sainte thérèseCL : …on ne peut qu’être d’accord avec Saint Augustin (l’un de mes saints préférés)! Le catholicisme est de loin la religion la plus  permissive à l’égard du sexe , encore que sa fonction principale, comme celle de toute religion, reste quand même de le réprimer et de le canaliser pour en obtenir une symbolisation d’un  certain type, visant fondamentalement à l’ordre social. Il est cependant la religion la plus teintée de paganisme, c’est-à-dire la  plus pénétrable par le plaisir. N’est-il pas la religion où l’homme est aimé par Dieu, qui lui a donné sa chair et son sang, et où la passion des grandes saintes amoureuses de Jésus dans leurs extases mystique a de tout temps donné les plus belles représentations du plaisir féminin ? ( Voir Sainte Thérèse du Bernin).

Quant à l’Islam,  c’est très simple : seules les femmes islamisées vivant avec des hommes islamisés sauront  trouver le moyen se libérer de la morale patriarcale et réactionnaire ( dont l’Islam est loin d’être aujourd’hui l’unique propagateur) qu’ils leur imposent. Elles ont notre plus grande sympathie, notre soutien intellectuel et moral leur est acquis. Si elles estiment que cela passe par le droit à se voiler et si c’est elles qui le demandent, c’est leur affaire et on ne s’en mêle pas. Il serait temps d’en revenir à la saine conception de la politique qui domina les années 60 et 70, « le primat des causes internes » : les peuples ne sont jamais sauvés par d’autres, uniquement par eux même.

 

CM : il n’y a pas de solution idéale. On n’arrivera jamais à trouver la bonne formule entre un homme et une femme qui permet de s’aimer longtemps, d’avoir du plaisir longtemps et en même temps de sentir libre quand on fait d’autres rencontres. On ne trouvera jamais le bon équilibre de tout ça, on ne peut que bricoler. Jusqu’à la fin des temps, l’humanité bricolera pour se faire le moins de mal possible en prenant maximum de plaisir.

CL : c’est en effet la question principale. Les solutions  sont, j’en suis d’accord, spécifiques à chaque couple de sujets, et néanmoins trouvent place dans un cadre général dont je tente d’élaborer les grandes lignes dans le journal de travail qu’est ce blog. Des solutions possibles, qui éloignent le mal et la douleur en procurant le maximum de plaisir, existent. Il est vrai qu’elles durent rarement très longtemps. Pour durer très longtemps, il n’y a qu’une voie : se voir uniquement pour s’aimer, pour en parler, pour en faire directement quelque chose, écrire par exemple,  et pour rien d’autre, surtout pas de conjugalité ! Ceux qui ont trouvé « leur » solution ne peuvent que sourire au terme de « bricolage ». Mieux vaudrait dire un processus, une fuite sans fin, un chemin de crête toujours menacé de précipices …

Par claude lizt - Publié dans : Commentaires de C.L.
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