Mercredi 11 novembre 2009 3 11 /11 /Nov /2009 23:44

Jeou-P'ou-T'ouan

La chair comme tapis de prière

Roman publié vers 1640 en Chine par Li-Yu

Traduction de Pierre  Klossovski

Jean-Jacques Pauvert, 1962


chinoisExtrait de la présentation du livre par l’éditeur:

" Allez chercher la plus belle femme de la terre... Quand vous serez parvenu à l'illumination à force de prier sur ce tapis de chair, vos yeux s'ouvriront sur la réalité ". Ainsi parla l'ermite Kou-Fong, et le Jeou-P'ou-T'ouan n'est autre que la quête obstinée du lettré Wei-Yang-Cheng pour aboutir, à travers l'érotisme, à l'extase spirituelle. Rien n'est moins occidental, rien n'est moins chrétien que cette littérature hors du péché, déliée de toute pudibonderie, candide dans sa crudité. La recherche de la volupté, minutieusement détaillée, ne s'y accompagne d'aucune perversion morbide. Le tendre souci du plaisir de l'autre y est toujours présent.

P133

Première nuit de Yen-Fang avec Wei-yang-cheng

Yen-Fang : «  Puisque vous êtes sincère, levez vous, il nous reste quelque chose à faire avant de coucher ensemble. » Wei-yang-cheng : « Qu'y aurait-il de plus important que de faire l'amour ? » Yen-fang : « Ne vous en souciez pas, levez-vous seulement. » Tout en parlant, elle alla à la cuisine, versa dans un bidet l'eau qu'elle avait fait chauffer, et le vint poser en face du lit. « Hâtez-vous de vous laver, dit-elle il ne faut pas coller sur mon corps les saletés de ma voisine. — En effet, dit le lettré, c'est une chose importante. Tout à l'heure, je n'ai pas seulement fait l'amour avec elle, je l'ai aussi embrassée sur la bouche, il faut en outre que je me brosse les dents. » Yen-fang : « Pas besoin de vous laver la bouche, je ne fais pas ce genre de choses avec les hommes. » Wei-yang-cheng répliqua : « Est-ce que vous pourriez dessiner au bas de la page un carré traversé d'une barre sans dessiner en haut deux bouches qui s'unissent? Vraiment, il faut que vous m'apportiez aussi un bol d'eau chaude. » A peine avait-il dit, qu'il en aperçut un auprès du bidet, et sur le bol une brosse à dents. « Elle en a donc pris soin, malgré ses dires, pensa Wei-yang-cheng. Si elle n'avait pas préparé tout cela, je l'eusse prise pour une femme négligente qui ne regarde pas à ce qui est propre ou sale. » Yen-fang attendit qu'il eut fini ses ablutions pour aller elle-même s'asseoir sur le bidet et se purifier la partie inférieure de son corps. Elle l'avait déjà lavée au début de la soirée en même temps que sa voisine, pourquoi donc ce surcroît de propreté ? Tout à l'heure, allongée au bout du lit, tandis qu'elle les écoutait faire, elle n'avait pu s'empêcher elle-même de décharger, à se représenter leur plaisir. Maintenant, lorsque Weiyang-cheng la caresserait, elle craignait qu'il ne découvrît la preuve certaine de sa fraude.

Après qu'elle se fut lavée, elle nettoya la natte sur le lit avec une serviette humide, frotta dans tous les sens, puis sortit d'une boîte un mouchoir tout neuf qu'elle plaça près de l'oreiller. Alors, seulement, elle éteignit la lampe, s'assit sur le lit, et se déshabilla. De ses vêtements, elle ne garda que sa culotte et la bande de toile qui lui comprimait les seins. Elle attendit que Wei-yang‑cheng portât les mains sur elle et voici ce qu'il fit. D'abord il la serra contre lui et, tout en l'embrassant sur la bouche, il acheva de la dénuder. Il s'aperçut que ses seins ne remplissaient pas la paume et quand on les relâchait, ils se répandaient sur la poitrine. Doux et tendres, leur chair n'était pas soutenue par des tendons trop durs. Quand il lui eut retiré la culotte, il lui caressa le et le trouva aussi doux et tendre que les seins, sinon encore plus lisse.

Wei-yang-cheng la fit s'allonger et se saisissant de ses petits pieds, il se les plaça sur les épaules, puis se haussant lui-même, la voulut pénétrer de loin, ainsi qu'il avait procédé avec le laideron. Il pensait qu'il serait malin de la faire souffrir d'abord un peu pour qu'ensuite elle eût davantage de plaisir. Malgré toute la violence qu'il mit à enfoncer son ... il était loin d'imaginer que Yen-fang paraîtrait ne rien ressentir. Et en effet, non seulement elle paraissait ne pas souffrir mais ne ressentit aucun plaisir. « Pas une seule parole de Sai-K'ouen-louen qui ne soit avérée, se dit-il. Sans le ... gros et long du père K'ivan, le ... de sa femme ne se trouverait point aussi large. Si le mien n'avait pas été retouché, j'eusse été un grain de riz dans un grenier, une écaille de poisson dans la mer. Je n'en pourrais épier le fond, ni mesurer la profondeur. Il semble qu'aujourd'hui mes armées ne soient assez nombreuses pour battre l'ennemi, il va falloir m'appuyer entièrement sur la disposition de mes troupes. » Alors il enleva l'oreiller qu'elle avait sous la tête et le plaça sous sa taille, ensuite il la repénétra.

Au début, Yen-fang n'avait ressenti aucun avantage mais quand il lui retira l'oreiller et lui laissa la tête à plat, elle comprit toute l'expérience de cet homme. Enlever l'oreiller dessous la tête pour le placer sous la taille est l'une des pratiques habituelles dans l'art de l'alcôve. A quoi donc reconnut-elle alors qu'il avait une longue expérience ? Il faut savoir que pour les amants les principes du combat sont les mêmes que pour les armées : celui qui est capable de connaître les moyens de l'adversaire sait utiliser ses troupes. Si l'homme connaît la profondeur de la femme, il sait avancer et reculer. Si la femme connaît la longueur de l'homme, alors elle sait aller à sa rencontre et le raccompagner. Cela s'appelle la connaissance mutuelle qui permet cent victoires sur cent combats. Les hommes ont le ...  plus ou moins long, les femmes ont le ...plus ou moins profond. Si la femme a le ... peu profond, un long ... n'est d'aucune utilité; quand il porte ses coups, il faut en laisser une partie à l'extérieur, et si l'homme veut l'enfoncer jusqu'à la base, non seulement la femme n'a pas de plaisir, mais elle en souffre, et quand la femme en souffre, comment l'homme pourrait-il seul avoir du plaisir ? Si elle l'a profond au contraire, il faut un ... long et pour peu qu'il soit trop court, il convient d'y remédier en plaçant quelque objet, par exemple un coussin, sous la taille de la femme, entre la ceinture et les fesses, de façon que son ... soit surélevé et s'entrouvre davantage. Ainsi quand le ... de l'homme y portera ses coups, il lui sera plus facile d'en atteindre le fond. Telle est la raison de ce procédé. Il n'est recommandable que si le ...est court et le... profond. Cela ne veut pas dire que le tour de l'oreiller est indispensable à l'art de l'alcôve. On peut remédier à la brièveté du 1fJ, non à sa petitesse et mieux vaut avoir le... gros et court que long et mince. Quand le magicien avait retouché celui de Wei-yang-cheng, il avait réussi à le grossir non à l'allon- ger. Comme Yen-fang avait le ... profond, Weiyang-cheng s'empressa de placer l'oreiller dessous sa taille. Encore une fois, ce procédé n'a rien d'extraordinaire, une foule de gens le connaissent. Mais quant à laisser la tête de la femme à la renverse, après lui avoir surélevé le ..., nul ne s'en est jamais avisé. Or, si avec le ... surélevé, la tête de la femme est encore soutenue par autre chose, un autre coussin à défaut de l'oreiller qui lui soutient la taille, la partie supérieure de son corps, ainsi relevée aux deux extrémités, ne va-t-elle pas se trouver pliée en deux vers le milieu, et de plus écrasée par le poids de l'homme! Comment voulez-vous qu'elle respire! Avec l'oreiller sous la nuque, la femme ne peut éviter d'avoir le front penché, si bien que ses lèvres, ses dents, sa langue se dérobent à vos baisers. Que de contorsions pour se joindre bouche à bouche ! L'homme n'y parvient qu'il ne se courbe, la femme qu'elle ne hausse le cou. Voilà pour l'inconvénient de l'oreiller sous la tête de la femme. Dès qu'on l'a retiré pour le lui placer sous la taille, que rien ne soutienne plus sa nuque.

Ainsi Wei-yang-cheng enleva l'oreiller de sorte que la chevelure de Yen-fang se répandit sur la natte, que ses lèvres rouges firent face au ciel, et que tout son corps, tous ses membres se trouvèrent correspondre à ceux de l'homme. Quant aux orifices du haut et du bas, qui ne sont pas comme les membres, non seulement ils se correspondent, mais même ils s'adaptent, non seulement ils s'adaptent, mais même ils s'interpénètrent : le de l'homme glisse dans le ... de la femme tandis que la langue de la femme glisse dans la bouche de l'homme, pour que là aussi il y trouve quelque plaisir. Alors telle est l'harmonie des sens que plus les amants en savourent la perfection et plus ils en sont altérés.

Tandis que d'une main Wei-yang-cheng retirait l'oreiller, de l'autre il disposa la tête de Yen-fang sur la natte de manière qu'elle ne penchât ni à droite ni à gauche pendant qu'il l'embrasserait. A ce geste, Yen-fang, heureuse au fond d'elle-même, reconnut qu'il était homme d'expérience.

Derechef, Wei-yang-cheng lui releva les pieds et se les posa sur les épaules, puis ayant calé ses mains sur la natte, il se mit à lui porter ses coups de toutes ses forces. Chaque fois qu'il se retirait, il ne ressortait qu'à moitié, et chaque fois qu'il s'enfonçait, c'était jusqu'à la base. En revanche, s'il se retirait vite, il pénétrait doucement. En effet, il craignait que des pénétrations trop brusques ne provoquassent un clapotis dans le ... de la femme, au point de réveiller les voisins, aussi n'osait-il se laisser aller. Après avoir oeuvré un moment, il sentit l'intérieur, d'abord infiniment mou, du ... Yen-fang, se resserrer davantage. C'est le membre du chien qui grossit, se dit Wei-yang-cheng. Alors son excitation décupla, la célérité de ses assauts s'accrût, tant et si bien que Yen-fang, qui d'abord n'avait rien manifesté, tourna son corps dans tous les sens et s'écria : « Mon coeur! Cela devient intéressant! » Wei-yang-cheng : « Ma friponne adorée, tout à l'heure nous n'en étions qu'aux préliminaires, comment cela aurait-il été intéressant! Mais attends la suite, tu verras ce que tu vas voir! Sache seulement que, par tempérament, je n'aime pas opérer sans bruit, il faut que ça saute à l'intérieur! Mais ta maison est trop entourée, je crains que les voisins ne nous entendent ?» Yen-fang : « Pas le moindre inconvénient, car d'un côté il n'y a qu'un terrain vague, de l'autre une cuisine où personne ne couche. Ne t'inquiète pas et agis ! » Wei-yangcheng : « Alors tout va bien. »

Désormais il procéda suivant le principe contraire : il se retirait avec douceur et il pénétrait brusquement. Quand il allait et venait, on aurait dit un mendiant qui se bat la poitrine pour attirer l'attention et exciter la pitié des passants. Ils firent ainsi un moment, tant qu'à renverser le ciel et la terre. Yen-fang proférait à n'en plus finir des « Mon coeur! Mon fils ! » déchargeant autant qu'elle pouvait, à en avoir les fesses inondées. S'apercevant que tout était humide sous elle, Wei-yang-cheng la voulut essuyer et reprendre quand ce serait sec. Il étendit la main pour saisir la serviette, Yen-fang la rejeta. Quelle en est la raison ? C'est que, par tempérament, elle non plus n'aimait point opérer sans bruit. Elle s'accordait donc d'autant mieux avec lui que ce détail semblait avoir pour elle le plus de saveur parmi tout ce qui la pouvait encore satisfaire. Et quand elle faisait l'amour à l'accoutumée, dût-elle avoir les cuisses et les fesses ruisselantes, elle ne souffrait pas que son mari l'essuie. Mais lorsqu'il ne lui restait plus où s'asseoir à sec, elle se lavait complètement. C'était là sa manie. Voilà un détail peu décent, et qui le sait n'oserait le confier à d'autres. Wei-yang-cheng, s'apercevant qu'elle ne voulait pas se laisser essuyer, en comprit la raison. Et dès lors il donna libre carrière à sa fougue jusques à tant que Yen-fang, se cramponnant à lui, s'écriât : « Mon coeur! Je vais jouir, jouis avec moi, à l'unisson! » Wei-yang-cheng voulait faire montre d'endurance et ne point céder encore à l'abandon. Yen-fang dit : « Je connais maintenant ta capacité, tu n'as pas une vaine réputation. Cesse de te retenir... Tu as oeuvré toute la nuit et vaincu deux femmes, c'est plus qu'il n'en faut. Ménage-toi et garde un peu d'énergie pour la nuit prochaine. Il ne faut pas que tu en dépenses tant que tu ne puisses plus me servir ensuite. » A ces paroles émouvantes, Wei-yang-cheng la serra fort, mais il ne put s'empêcher de lui donner un dernier assaut, puis il se retira un peu. Tous deux achevèrent alors dans le même temps. Quand ils eurent fini, ils ne se parlèrent pas, car déjà il faisait jour et Yen-fang avait peur que les voisins ne le voient sortir. Elle le pressa de se lever, elle-même s'habilla et le raccompagna pour le faire sortir.

 

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Mercredi 11 novembre 2009 3 11 /11 /Nov /2009 23:41

Georges Bataille

Madame Edwarda

Jean-Jacques Pauvert, 1956


P63

 

Dans la vision chrétienne, c’est la putain qui jouit…


edwarda Nous restâmes longtemps en silence, Madame Edwarda, le chauffeur et moi, immobiles à nos places, comme si la voiture roulait.

Edwarda me dit à la fin :

—            Qu'il aille aux Halles!

Je parlai au chauffeur qui mit en marche.

Il nous mena dans des rues sombres. Calme et lente, Edwarda dénoua les liens de son domino qui glissa, elle n'avait plus de loup; elle retira son boléro et dit pour elle-même à voix basse :

—            Nue comme une bête.

Elle arrêta la voiture en frappant la vitre et descendit. Elle approcha jusqu'à le toucher le chauffeur et lui dit :

—            Tu vois... je suis à poil... viens.

Le chauffeur immobile regarda la bête : s'écartant elle avait levé haut la jambe, voulant qu'il vît la fente. Sans mot dire et sans hâte, cet homme descendit du siège. Il était solide et grossier. Edwarda l'enlaça, lui prit la bouche et fouilla la culotte d'une main. Elle fit tomber le pantalon le long des jambes et lui dit :

Viens dans la voiture.

Il vint s'asseoir auprès de moi. Le suivant, elle monta sur lui, voluptueuse, elle glissa de sa main le chauffeur en elle. Je demeurai inerte, regardant; elle eut des mouvements lents et sournois d'où, visiblement, elle tirait le plaisir suraigu. L'autre lui répondait, il se donnait de tout son corps brutalement : née de l'intimité, mise à nu, de ces deux êtres, peu à peu, leur étreinte en venait au point d'excès où le coeur manque.

Le chauffeur était renversé dans un halètement. J'allumai la lampe intérieure de la voiture. Edwarda, droite, à cheval sur le travailleur, la tête en arrière, sa chevelure pendait. Lui soutenant la nuque, je lui vis les yeux blancs. Elle se tendit sur la main qui la portait et la tension accrut son râle. Ses yeux se rétablirent, un instant même, elle parut s'apaiser. Elle me vit : de son regard, à ce moment-là, je sus qu'il revenait de l'impossible et je vis, au fond d'elle, une fixité vertigineuse. A la racine, la crue qui l'inonda rejaillit dans ses larmes : les larmes ruisse­lèrent des yeux. L'amour, dans ces yeux était mort, un froid d'aurore en émanait, une transparence où je lisais la mort. Et tout était noué dans ce regard de rêve : les corps nus, les doigts qui ouvraient la chair, mon angoisse et le souvenir de la bave aux lèvres, il n'était rien qui ne contribuât à ce glissement aveugle dans la mort.

La jouissance d'Edwarda — fontaine d'eaux vives — coulant en elle à fendre le coeur — se prolongeait de manière insolite : le flot de volupté n'arrêtait pas de glorifier son être, de faire sa nudité plus nue, son impudeur plus honteuse. Le corps, le visage extasiés, abandonnés au roucoulement indicible, elle eut, dans sa douceur, un sourire brisé : elle me vit dans le fond de mon aridité; du fond de ma tristesse, je sentis le torrent de sa joie se libérer. Mon angoisse s'opposait au plaisir que j'aurais dû vouloir : le plaisir douloureux d'Edwarda me donna un sentiment épuisant de miracle. Ma détresse et ma fièvre me semblaient peu, mais c'était là ce que j'avais, les seules grandeurs en moi qui répondissent à l'extase de celle que, dans le fond d'un froid silence, j'appelais « mon coeur ».

De derniers frissons la saisirent, lentement, puis son corps, demeuré écumant, se détendit : dans le fond du taxi, le chauffeur, après l'amour, était vautré. Je n'avais plus cessé de soutenir Edwarda sous la nuque : le noeud se dégagea, je l'aidai à s'étendre, essuyai sa sueur. Les yeux morts, elle se laissait faire. J'avais éteint : elle s'endormait à demi comme un enfant. Un même sommeil dut nous appesantir, Edwarda, le chauffeur et moi.

 

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Mercredi 11 novembre 2009 3 11 /11 /Nov /2009 23:40

 

Georges Bataille

Madame Edwarda

Préface

Jean–Jacques Pauvert, 1956

 

La mort est ce qu'il y a de plus terrible et maintenir l'oeuvre de la mort est ce qui demande la plus grande force.

HEGEL.

 

edwarda L'auteur de Madame Edwarda a lui-même attiré l'attention sur la gravité de son livre. Néanmoins, il me semble bon d'insister, en raison de la légèreté avec laquelle il est d'usage de traiter les écrits dont la vie sexuelle est le thème. Non que j'aie l'espoir — ou l'intention — d'y rien changer. Mais je demande au lecteur de ma préface de réfléchir un court instant sur l'attitude traditionnelle à l'égard du plaisir (qui, dans le jeu des sexes, atteint la folle intensité) et de la douleur (que la mort apaise, il est vrai, mais que d'abord elle porte au pire). Un ensemble de conditions nous conduit à nous faire de l'homme (de l'humanité), une image également éloignée du plaisir extrême et de l'extrême douleur : les interdits les plus communs frappent les uns la vie sexuelle et les autres la mort, si bien que l'une et l'autre ont formé un domaine sacré, qui relève de la religion. Le plus pénible commença lorsque les interdits touchant les circonstances de la disparition de l'être reçurent seuls un aspect grave et que ceux qui touchaient les circonstances de l'apparition — toute l'activité génétique — ont été pris à la légère. Je ne songe pas à protester contre la tendance profonde du grand nombre : elle est l'expression du destin qui voulut l'homme riant de ses organes reproducteurs. Mais ce rire, qui accuse l'opposition du plaisir et de la douleur (la douleur et la mort sont dignes de respect, tandis que le plaisir est dérisoire, désigné au mépris), en marque aussi la parenté fondamentale. Le rire n'est plus respectueux, mais c'est le signe de l'horreur. Le rire est l'attitude de compromis qu'adopte l'homme en présence d'un aspect qui répugne, quand cet aspect ne paraît pas grave. Aussi bien l'érotisme envisagé gravement, tragiquement, représente un entier renversement.

Je tiens d'abord à préciser à quel point sont vaines ces affirmations banales, selon lesquelles l'interdit sexuel est un préjugé, dont il est temps de se défaire. La honte, la pudeur, qui accompagnent le sentiment fort du plaisir, ne seraient elles-mêmes que des preuves d'inintelligence. Autant dire que nous devrions faire enfin table rase et revenir au temps de l'animalité, de la libre dévoration et de l'indifférence aux immondices. Comme si l'humanité entière ne résultait pas de grands et violents mouvements d'horreur suivie d'attrait, auxquels se lient la sensibilité et l'intelligence. Mais sans vouloir rien opposer au rire dont l'indécence est la cause, il nous est loisible de revenir — en partie — sur une vue que le rire seul introduisit.

C'est le rire en effet qui justifie une forme de condamnation déshonorante. Le rire nous engage dans cette voie où le principe d'une interdiction, de décences nécessaires, inévitables, se change en hypocrisie fermée, en incompréhension de ce qui est en jeu. L'extrême licence liée à la plaisanterie s'accompagne d'un refus de prendre au sérieux — j'entends : au tragique — la vérité de l'érotisme.

La préface de ce petit livre où l'érotisme est représenté, sans détour, ouvrant sur la conscience d'une déchirure, est pour moi l'occasion d'un appel que je veux pathétique. Non qu'il soit à mes yeux surprenant que l'esprit se détourne de lui-même et, pour ainsi dire se tournant le dos, devienne dans son obstination la caricature de sa vérité. Si l'homme a besoin du mensonge, après tout, libre à lui! L'homme, qui, peut-être, a sa fierté, est noyé par la masse humaine... Mais enfin : je n'oublierai jamais ce qui se lie de violent et de merveilleux à la volonté d'ouvrir les yeux, de voir en face ce qui arrive, ce qui est. Et je ne saurais pas ce qui arrive, si je ne savais rien du plaisir extrême, si je ne savais rien de l'extrême douleur!

Entendons-nous. Pierre Angélique a soin de le dire : nous ne savons rien et nous sommes dans le fond de la nuit. Mais au moins pouvons-nous voir ce qui nous trompe, ce qui nous détourne de savoir notre détresse, de savoir, plus exactement, que la joie est la même chose que la douleur, la même chose que la mort.

Ce dont ce grand rire nous détourne, que suscite la plaisanterie licencieuse, est l'identité du plaisir extrême et de l'extrême douleur : l'identité de l'être et de la mort, du savoir s'achevant sur cette perspective éclatante et de l'obscurité définitive. De cette vérité, sans doute, nous pourrons finalement rire, mais cette fois d'un rire absolu, qui ne s'arrête pas au mépris de ce qui peut être répugnant, mais dont le dégoût nous enfonce.

Pour aller au bout de l'extase où nous nous perdons dans la jouissance, nous devons toujours en poser l'immédiate limite: c'est l'horreur. Non seulement la douleur des autres ou la mienne propre, m'approchant du moment où l'horreur me soulèvera, peut me faire parvenir à l'état de joie glissant au délire, mais il n'est pas de forme de répugnance dont je ne discerne l'affinité avec le désir. Non que l'horreur se confonde jamais avec l'attrait, mais si elle ne peut l'inhiber, le détruire, l'horreur renforce l'attrait! Le danger paralyse, mais moins fort, il peut exciter le désir. Nous ne parvenons à l'extase, sinon, fût-elle lointaine, dans la perspective de la mort, de ce qui nous détruit.

Un homme diffère d'un animal en ce que certaines sensations le blessent et le liquident au plus intime. Ces sensations varient suivant l'individu et suivant les manières de vivre. Mais la vue du sang, l'odeur du vomi, qui suscitent en nous l'horreur de la mort, nous font parfois connaître un état de nausée qui nous atteint plus cruellement que la douleur. Nous ne supportons pas ces sensations liées au vertige suprême. Certains préfèrent la mort au contact d'un serpent, fût-il inoffensif  Il existe un domaine où la mort ne signifie plus seulement la disparition, mais le mouvement intolérable où nous disparaissons malgré nous, alors qu'à tout prix, il ne faudrait pas disparaître. C'est justement cet à tout prix, ce malgré nous, qui distinguent le moment de l'extrême joie et de l'extase innommable mais merveilleuse. S'il n'est rien qui ne nous dépasse, qui ne nous dépasse malgré nous, devant à tout prix ne pas être, nous n'atteignons pas le moment insensé auquel nous tendons de toutes nos forces et qu'en même temps nous repoussons de toutes nos forces.

Le plaisir serait méprisable s'il n était ce dépassement atterrant, qui n'est pas réservé à l'extase sexuelle, que les mystiques de différentes religions, qu'avant tout les mystiques chrétiens ont connu de la même façon. L'être nous est donné dans un dépassement intolérable de l'être, non moins intolérable que la mort. Et puisque, dans la mort, en même temps qu'il nous est donné, il nous est retiré, nous devons le chercher dans le sentiment de la mort, dans ces moments intolérables où il nous semble que nous mourons, parce que l'être en nous n'est plus là que par excès, quand la plénitude de l'horreur et celle de la joie coïncident.

Même la pensée (la réflexion) ne s' achève en nous que dans l'excès. Que signifie la vérité, en dehors de la représentation de l'excès, si nous ne voyons ce qui excède la possibilité de voir, ce qu'il est intolérable de voir, comme, dans l'extase, il est intolérable de jouir? si nous ne pensons ce qui excède la possibilité de penser...?

A l'issue de cette réflexion pathétique, qui, dans un cri, s'anéantit elle-même en ce qu'elle sombre dans l'intolérance d'elle ­- même, nous retrouvons Dieu. C'est le sens, c'est l'énormité, de ce livre insensé : ce récit met en jeu dans la plénitude de ses attributs, Dieu lui-même; et ce Dieu, néanmoins, est une fille publique, en tout pareille aux autres. Mais ce que le mysticisme n'a pu dire (au moment de le dire, il défaillait), l'érotisme le dit : Dieu n'est rien s'il n'est pas dépassement de Dieu dans tous les sens; dans le sens de l'être vulgaire, dans celui de l'horreur et de l'impureté; à la fin, dans le sens de rien... Nous ne pouvons ajouter au langage impunément le mot qui dépasse les mots, le mot Dieu; dès l'instant où nous le faisons, ce mot se dépassant lui-même détruit vertigineusement ses limites. Ce qu'il est ne recule devant rien. il est partout où il est impossible de l'attendre : lui-même est une énormité. Quiconque en a le plus petit soupçon, se tait aussitôt. Ou, cherchant l'issue, et sachant qu'il s'enferre, il cherche en lui ce qui, pouvant ?anéantir, le rend semblable à Dieu, semblable à rien.

Dans cette inénarrable voie où nous engage le plus incongru de tous les livres, il se peut cependant que nous fassions quelques découvertes encore.

Par exemple, au hasard, celle du bonheur...

La joie se trouverait justement dans la perspective de la mort (ainsi est-elle masquée sous l'aspect de son contraire, la tristesse).

Je ne suis en rien porté à penser que l'essentiel en ce monde est la volupté. L'homme n'est pas limité à l'organe de la jouissance. Mais cet inavouable organe lui enseigne son secret3. Puisque la jouissance dépend de la perspective délétère ouverte à l'esprit, il est probable que nous tricherons et que nous tenterons d'accéder à la joie tout en nous approchant le moins possible de l'horreur. Les images qui excitent le désir ou provoquent le spasme final sont ordinairement louches, équivoques : si c'est l'horreur, si c'est la mort qu'elles ont en vue, c'est toujours d'une manière sournoise. Même dans la perspective de Sade, la mort est détournée sur l'autre, et l'autre est tout d'abord une expression délicieuse de la vie. Le domaine de l'érotisme est voué sans échappatoire à la ruse. L'objet qui provoque le mouvement d'Eros se donne pour autre qu'il n'est. Si bien qu'en matière d'érotisme, ce sont les ascètes qui ont raison. Les ascètes disent de la beauté qu'elle est le piège du diable : la beauté seule, en effet, rend tolérable un besoin de désordre, de violence et d'indignité qui est la racine de l'amour. je ne puis examiner ici le détail de délires dont les formes se multiplient et dont l'amour pur nous fait connaître sournoisement le plus violent, qui porte aux limites de la mort l'excès aveugle de la vie. Sans doute la condamnation ascétique est grossière, elle est lâche, elle est cruelle, mais elle s'accorde au tremblement sans lequel nous nous éloignons de la vérité de la nuit. Il n'est pas de raison de donner à l'amour sexuel une éminence que seule a la vie tout entière, mais si nous ne portions la lumière au point même où la nuit tombe, comment nous saurions-nous, comme nous le sommes, faits de la projection de l'être dans l'horreur? s'il sombre dans le vide nauséeux qu'à tout prix il devait fuir...?

Rien, assurément, n'est plus redoutable ! A quel point les images de l'enfer aux porches des églises devraient nous sembler dérisoires! L'enfer est l'idée faible que

Dieu nous donne involontairement de lui-même ! Mais à 'échelle de la perte illimitée, nous retrouvons le triomphe de l'être — auquel il ne manqua jamais que de s'accorder au mouvement qui le veut périssable. L'être s'invite lui-même à la terrible danse, dont la syncope est le rythme danseur, et que nous devons prendre comme elle est, sachant seulement l'horreur à laquelle elle s'accorde. Si le coeur nous manque, il n'est rien de plus suppliciant. Et jamais le moment suppliciant ne manquera : comment, s'il nous manquait, le surmonter? Mais l'être ouvert — à la mort, au supplice, à la joie — sans réserve, l'être ouvert et mourant, douloureux et heureux, paraît déjà dans sa lumière voilée : cette lumière est divine. Et le cri que, la bouche tordue, cet être tord peut-être mais profère, est un immense alleluia, perdu dans le silence sans fin.

 

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Mercredi 11 novembre 2009 3 11 /11 /Nov /2009 23:37

Denis Roche

Louve Basse

Seuil 1976

P 25


De l’usage du magnétophone et du polaroïd en amour


—            On en est où ?

—            Aux morts et aux FliCultus.

—            Alors, qu'est-ce qu'on fait ?

—            Tu as faim ?

—            Attends, je cherche mon mouchoir, c'est bien ce que tu as écrit, tu crois que ça passera, mais j'ai oublié quelque chose            On passe.

—            A la postérité, ce que je dis là ?

—            …

—            …

—            On fait l'amour ?

—            Avec la machine qui continue à tourner là ?

—            Mumm.

—            Si tu veux oui.

— …

—            (elle s'accoude) Mais tu sais je viens juste de me réveiller.

—            Mais tu as envie de faire l'amour ou non ?

—            Oui je veux bien.

—            Mais oui oui, ou quoi ?

—            Oui oui ! Oui oui ! Tu vas voir. Viens !

—            Tu te déshabilles ?

—            J'ai encore sommeil...

—            Dis-le plus fort !

—            J'AI SOMMEIL ! Non, ça suffit !

—            …

—            …

—            Comment tu te mets ?

—            (elle se penche pour voir si la minicassette tourne bien) Ha ! Ha ! Tu vas vouloir encore l'amour descriptif hein !

—            Mais non ! Tu en as envie ou pas ?

—            Ecoute, n'essaie pas de me faire dire des choses, viens !

—            …

—            Je te connais, tu sais !

—            …

—            Ça enregistre tout, y compris les bruits ?

—            Oui.

—            Ça va enregistrer tes grands cris quand tu éjacules ?

—            Non, je ne vais pas crier.

—            CHÉRI !

—…

—...

—…

—            On est bien, hein. On a chaud, c'est agréable.

—            Comment tu me veux ?

—            Ah, je voudrais que tu m'embrasses et que tu me caresses un peu.

—           

—            Tu ne t'es pas rasé hein ? Ça pique ?

—            Mumm.

—            …

—            Oui, vas-y.

—            C'est bon ?

—            Mumm.

Pourquoi tu fais ça, qu'est-ce que tu fais ?

—            …

—            Allez dis-le quoi !

—            Je te caresse tes couilles pendantes avec droit, avec le dessus de mon pied droit... Je les vois…Elles sont soutenues par des petits pontons tu vois, là ?

—            Ouais.

—            Tu vois, il y en a une de plus large que l'autre.

—            Oui, mais précise aussi les couleurs, c'est mieux !

—            Elles sont très roses aujourd'hui, pas du tout violettes. Elles sont d'un beau rose, avec une veine noire qui court dessus et une petite touffe de poils qui leur fait de l'ombre, comme ça.

—            Mumm.

—            Et ce qui est frappant, c'est qu'elles pendent comme ça avec.

—            C'est parce qu'il fait chaud.

—            Oui, mais pas seulement, elles ont des petits ponts tu vois...

—            Mumm.

— ... de peau molle. Quand je les pince, que je les tire comme ça, tu vois, j'ai beau tirer, ça reste à sa place, ça revient tout doucement ?

—            Mumm.

—            Ça c'est très curieux !

— …

—            Elles sont petites aujourd'hui, tu sais !... Tu aimes que je te les caresse comme ça du bout des doigts ?

—            Mumm.

—            C'est drôle, celle qui est plus basse est aussi plus loin derrière... Tu es face à moi comme ça, en plus !

—            Tu as de belles mains, tu sais ?

—            Voilà, et puis au-dessus il y a ton gros long gros lourd sexe !

—            Mumm !

—            …

—            Tu me veux maintenant ?

—            Oh, écoute ! Tu ne me caresses pas beaucoup !

—            …

—            Voilà... Mumm !... Oui ! Voilà ! Fais-moi ça, c'est bon.

—            …

—            Oui ! Bravo ! J'en ai envie, tu sais ! Ah !...

—            Tu veux que je fasse entrer le bout de ma langue ?

—            Non, reste en surface comme ça, comme tu fais là !

—            Mumm, tu m'excites, tu sais !

—            CHÉRI !... Oui !, continue...

— …

—            Caresse-moi aussi avec tes doigts, tu veux bien...

—            …

—            (allumant l'autre lampe de chevet) oui !... Mumm...

—            C'est bon ?

—            Oui ! Tu vois, je tourne mon con autour de tes doigts !

—            Mumm... Chérie...

—            NON ! Ne te caresse pas !

—            Ah... Allez !

—            Qu'est-ce que tu m'excites ! Tout à l'heure, je me mettrai à plat ventre.

—            Oui !

—            …

—            C'est là qu'il faudrait un polaroïd ! En plus de la cassette ! Tout marcherait ensemble, la cassette, les photos, tes doigts raides et moi tournant mon con autour !...

—            Tu aimerais, hein ?

—            …

—            On tirerait les photos au fur et à mesure. Et puis tout de suite on continuerait !

—            Oui, et puis je me regarderais, et toi et tes doigts...

—            Oh oui... Doucement ! Viens, continue avec tes doigts...

—            Tu veux que j'en mette 2 comme ça ?

—            Non, pas trop fort ! C'est mieux comme ça...

—            …

—            Pas trop fort !... Regarde comme il est pâle ton sexe !

—            Mumm.

—            Il est bleu, mais « pas comme ma verge' »...

—            Non, allez ! On fait l'amour quoi !

—           

—            Tu l'emporteras, la cassette, cet été ?

—            Oui, on va tout essayer avec ça, tu veux ?

—            On pourrait la mettre dans la voiture et enregistrer pendant qu'on tourne l'émission si tu veux ?

—            Oui, toutes sortes de conversations.

—            Mumm.

—            Tu veux te mettre à 4 pattes ?

—            (elle s'assoit) Oui, attends, pousse ça !

—            Viens par là, viens à l'angle du lit, un pied de chaque côté, comme ça je bute pas.

—            …

—            Voilà ! Très bien comme ça !...

(elle donne un coup de genou dans le micro) Mais c'est pas pratique avec ce truc au milieu !

—            Mais si !

—            Mumm... Doucement !

—            Oh là là ! Ce que j'ai envie de toi !

—            Ah non, tu vois...

—            Mais si !... Tu sens comme je t'ouvre ?

—            Oui...

—            Quel effet ça te fait ?

—            Mais je ne suis pas prête !

—            Tu te sens devenir béante ?

—            Ah !...

—            Allons, viens !

—            Non, je peux pas vraiment avec le micro là au milieu !

—            Mumm !...

—            …

—            Mais tu me veux ou tu me veux pas ?

—            Pas tout de suite ! Pas comme ça !

Par claude lizt - Publié dans : Citations Litterature
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Mardi 27 octobre 2009 2 27 /10 /Oct /2009 23:18

Tolstoï. Le coup de foudre de Natacha

Tolstoï, La guerre et la paix, Gallimard Folio, p 718


A l'entracte une bouffée d'air froid pénétra dans la loge d'Hélène : la porte s'ouvrit et, se courbant, s'efforçant de ne heurter personne, Anatole entra.

— Permettez-moi de vous présenter mon frère, dit Hélène,dont les yeux couraient de l'un à l'autre avec quelque inquiétude. Natacha tourna par-dessus son épaule nue sa jolie tête vers le bel officier et sourit. Anatole qui était aussi beau de près que de loin s'assit à côté d'elle et lui dit qu'il souhaitait depuis longtemps lui être présenté, depuis le bal des Narychkine où il avait eu le plaisir de la voir et dont il gardait le souvenir. Avec les femmes, Kouraguine se montrait plus intelligent et plus simple que dans la société des hommes; il s'exprimait avec assurance et naturel. Natacha fut agréablement surprise que cet homme dont on racontait tant de choses, non seulement n'eût rien d'effrayant mais que son sourire fût au contraire gai, candide et bon enfant.

Kouraguine lui demanda ses impressions sur le spectacle et lui raconta qu'à la représentation précédente, Sémionova, avait fait une chute.

— Et savez-vous, comtesse, dit-il lui parlant soudain comme à une vieille connaissance, nous organisons un carrousel costumé; vous devriez y prendre part. Ce sera très amusant. Tout le monde se rassemble chez les Arkharov. Je vous en prie, venez, vraiment, n'est-ce pas? insistait-il.

En disant cela il ne détachait pas ses yeux souriants du visage, du cou, des bras nus de Natacha. Natacha ne doutait pas qu'il l'admirât, et cela lui était agréable; cependant, sans savoir pourquoi, sa présence commençait à lui peser, la rendait mal à l'aise. Quand elle ne le regardait pas, elle sentait qu'il regardait ses épaules, et elle cherchait involontairement à saisir son regard pour qu'il la regardât plutôt dans les yeux. Mais en le regardant dans les yeux, elle sentait avec effroi que cette barrière de pudeur qui la séparait toujours des autres hommes n'existait plus du tout entre elle et lui. Au bout de cinq minutes, elle se sentait, sans savoir comment, terriblement proche de cet homme. Quand elle se détournait, elle avait peur qu'il ne lui saisît son bras nu par-derrière ou ne lui baisât le cou. Ils parlaient des choses les plus anodines, et elle sentait qu'ils étaient proches l'un de l'autre, comme jamais elle ne l'avait été d'aucun homme. Elle jetait des coups d'oeil vers Hélène ou vers son père, comme pour leur demander ce que cela signifiait; mais Hélène, engagée dans une conversation avec un général quelconque, ne répondit pas à ses coups d'oeil et le regard de son père ne lui disait rien d'autre que ce qu'il disait toujours : « Tu t'amuses, eh bien, j'en suis heureux. »

Pour rompre une de ces minutes de silence gênant pendant lesquels Anatole la regardait calmement, avec insistance, de ses yeux saillants, Natacha lui demanda comment lui plaisait Moscou. Natacha demanda cela et rougit. Il lui semblait tout le temps qu'en lui parlant, elle faisait quelque chose d'inconvenant. Anatole sourit comme pour la réconforter.

— Tout d'abord, Moscou ne m'a pas beaucoup plu. Qu'est-ce qui rend une ville agréable? Ce sont les jolies femmes, n'est-il pas vrai? Eh bien, maintenant, Moscou me plaît beaucoup, dit-il d'un air significatif. Viendrez-vous au carrousel, comtesse?

Venez! — Tendant la main vers son bouquet et baissant la voix il ajouta : Vous serez la plus jolie. Venez, chère comtesse, et comme gage donnez-moi cette fleur.

Natacha ne comprit pas ce qu'il venait de dire, pas plus que lui, mais elle sentait que ces paroles incompréhensibles cachaient une intention inconvenante. Ne sachant que dire, elle se détourna et fit semblant de n'avoir rien entendu. Mais à peine se fut-elle détournée qu'elle pensa qu'il était là, derrière elle, et si proche.

« Comment est-il en ce moment? Confus? Fâché? Faut-il réparer cela? » se demandait-elle. Elle ne put s'empêcher de se retourner. Elle le regarda droit dans les yeux, et sa proximité, son assurance et son sourire bon enfant et caressant eurent raison d'elle : elle lui sourit exactement comme il lui souriait, en le regardant dans les yeux. Et de nouveau, elle sentit avec terreur qu'il n'y avait pas de barrière entre elle et lui.

Par claude lizt - Publié dans : Citations Litterature
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