Jeou-P'ou-T'ouan
La chair comme tapis de prière
Roman publié vers 1640 en Chine par Li-Yu
Traduction de Pierre Klossovski
Jean-Jacques Pauvert, 1962
Extrait de la présentation
du livre par l’éditeur:
" Allez chercher la plus belle femme de la terre... Quand vous serez parvenu à l'illumination à force de prier sur ce tapis de chair, vos yeux s'ouvriront sur la réalité ". Ainsi parla l'ermite Kou-Fong, et le Jeou-P'ou-T'ouan n'est autre que la quête obstinée du lettré Wei-Yang-Cheng pour aboutir, à travers l'érotisme, à l'extase spirituelle. Rien n'est moins occidental, rien n'est moins chrétien que cette littérature hors du péché, déliée de toute pudibonderie, candide dans sa crudité. La recherche de la volupté, minutieusement détaillée, ne s'y accompagne d'aucune perversion morbide. Le tendre souci du plaisir de l'autre y est toujours présent.
P133
Première nuit de Yen-Fang avec Wei-yang-cheng
Yen-Fang : « Puisque vous êtes sincère, levez vous, il nous reste quelque chose à faire avant de coucher ensemble. » Wei-yang-cheng : « Qu'y aurait-il de plus important que de faire l'amour ? » Yen-fang : « Ne vous en souciez pas, levez-vous seulement. » Tout en parlant, elle alla à la cuisine, versa dans un bidet l'eau qu'elle avait fait chauffer, et le vint poser en face du lit. « Hâtez-vous de vous laver, dit-elle il ne faut pas coller sur mon corps les saletés de ma voisine. — En effet, dit le lettré, c'est une chose importante. Tout à l'heure, je n'ai pas seulement fait l'amour avec elle, je l'ai aussi embrassée sur la bouche, il faut en outre que je me brosse les dents. » Yen-fang : « Pas besoin de vous laver la bouche, je ne fais pas ce genre de choses avec les hommes. » Wei-yang-cheng répliqua : « Est-ce que vous pourriez dessiner au bas de la page un carré traversé d'une barre sans dessiner en haut deux bouches qui s'unissent? Vraiment, il faut que vous m'apportiez aussi un bol d'eau chaude. » A peine avait-il dit, qu'il en aperçut un auprès du bidet, et sur le bol une brosse à dents. « Elle en a donc pris soin, malgré ses dires, pensa Wei-yang-cheng. Si elle n'avait pas préparé tout cela, je l'eusse prise pour une femme négligente qui ne regarde pas à ce qui est propre ou sale. » Yen-fang attendit qu'il eut fini ses ablutions pour aller elle-même s'asseoir sur le bidet et se purifier la partie inférieure de son corps. Elle l'avait déjà lavée au début de la soirée en même temps que sa voisine, pourquoi donc ce surcroît de propreté ? Tout à l'heure, allongée au bout du lit, tandis qu'elle les écoutait faire, elle n'avait pu s'empêcher elle-même de décharger, à se représenter leur plaisir. Maintenant, lorsque Weiyang-cheng la caresserait, elle craignait qu'il ne découvrît la preuve certaine de sa fraude.
Après qu'elle se fut lavée, elle nettoya la natte sur le lit avec une serviette humide, frotta dans tous les sens, puis sortit d'une boîte un mouchoir tout neuf qu'elle plaça près de l'oreiller. Alors, seulement, elle éteignit la lampe, s'assit sur le lit, et se déshabilla. De ses vêtements, elle ne garda que sa culotte et la bande de toile qui lui comprimait les seins. Elle attendit que Wei-yang‑cheng portât les mains sur elle et voici ce qu'il fit. D'abord il la serra contre lui et, tout en l'embrassant sur la bouche, il acheva de la dénuder. Il s'aperçut que ses seins ne remplissaient pas la paume et quand on les relâchait, ils se répandaient sur la poitrine. Doux et tendres, leur chair n'était pas soutenue par des tendons trop durs. Quand il lui eut retiré la culotte, il lui caressa le et le trouva aussi doux et tendre que les seins, sinon encore plus lisse.
Wei-yang-cheng la fit s'allonger et se saisissant de ses petits pieds, il se les plaça sur les épaules, puis se haussant lui-même, la voulut pénétrer de loin, ainsi qu'il avait procédé avec le laideron. Il pensait qu'il serait malin de la faire souffrir d'abord un peu pour qu'ensuite elle eût davantage de plaisir. Malgré toute la violence qu'il mit à enfoncer son ... il était loin d'imaginer que Yen-fang paraîtrait ne rien ressentir. Et en effet, non seulement elle paraissait ne pas souffrir mais ne ressentit aucun plaisir. « Pas une seule parole de Sai-K'ouen-louen qui ne soit avérée, se dit-il. Sans le ... gros et long du père K'ivan, le ... de sa femme ne se trouverait point aussi large. Si le mien n'avait pas été retouché, j'eusse été un grain de riz dans un grenier, une écaille de poisson dans la mer. Je n'en pourrais épier le fond, ni mesurer la profondeur. Il semble qu'aujourd'hui mes armées ne soient assez nombreuses pour battre l'ennemi, il va falloir m'appuyer entièrement sur la disposition de mes troupes. » Alors il enleva l'oreiller qu'elle avait sous la tête et le plaça sous sa taille, ensuite il la repénétra.
Au début, Yen-fang n'avait ressenti aucun avantage mais quand il lui retira l'oreiller et lui laissa la tête à plat, elle comprit toute l'expérience de cet homme. Enlever l'oreiller dessous la tête pour le placer sous la taille est l'une des pratiques habituelles dans l'art de l'alcôve. A quoi donc reconnut-elle alors qu'il avait une longue expérience ? Il faut savoir que pour les amants les principes du combat sont les mêmes que pour les armées : celui qui est capable de connaître les moyens de l'adversaire sait utiliser ses troupes. Si l'homme connaît la profondeur de la femme, il sait avancer et reculer. Si la femme connaît la longueur de l'homme, alors elle sait aller à sa rencontre et le raccompagner. Cela s'appelle la connaissance mutuelle qui permet cent victoires sur cent combats. Les hommes ont le ... plus ou moins long, les femmes ont le ...plus ou moins profond. Si la femme a le ... peu profond, un long ... n'est d'aucune utilité; quand il porte ses coups, il faut en laisser une partie à l'extérieur, et si l'homme veut l'enfoncer jusqu'à la base, non seulement la femme n'a pas de plaisir, mais elle en souffre, et quand la femme en souffre, comment l'homme pourrait-il seul avoir du plaisir ? Si elle l'a profond au contraire, il faut un ... long et pour peu qu'il soit trop court, il convient d'y remédier en plaçant quelque objet, par exemple un coussin, sous la taille de la femme, entre la ceinture et les fesses, de façon que son ... soit surélevé et s'entrouvre davantage. Ainsi quand le ... de l'homme y portera ses coups, il lui sera plus facile d'en atteindre le fond. Telle est la raison de ce procédé. Il n'est recommandable que si le ...est court et le... profond. Cela ne veut pas dire que le tour de l'oreiller est indispensable à l'art de l'alcôve. On peut remédier à la brièveté du 1fJ, non à sa petitesse et mieux vaut avoir le... gros et court que long et mince. Quand le magicien avait retouché celui de Wei-yang-cheng, il avait réussi à le grossir non à l'allon- ger. Comme Yen-fang avait le ... profond, Weiyang-cheng s'empressa de placer l'oreiller dessous sa taille. Encore une fois, ce procédé n'a rien d'extraordinaire, une foule de gens le connaissent. Mais quant à laisser la tête de la femme à la renverse, après lui avoir surélevé le ..., nul ne s'en est jamais avisé. Or, si avec le ... surélevé, la tête de la femme est encore soutenue par autre chose, un autre coussin à défaut de l'oreiller qui lui soutient la taille, la partie supérieure de son corps, ainsi relevée aux deux extrémités, ne va-t-elle pas se trouver pliée en deux vers le milieu, et de plus écrasée par le poids de l'homme! Comment voulez-vous qu'elle respire! Avec l'oreiller sous la nuque, la femme ne peut éviter d'avoir le front penché, si bien que ses lèvres, ses dents, sa langue se dérobent à vos baisers. Que de contorsions pour se joindre bouche à bouche ! L'homme n'y parvient qu'il ne se courbe, la femme qu'elle ne hausse le cou. Voilà pour l'inconvénient de l'oreiller sous la tête de la femme. Dès qu'on l'a retiré pour le lui placer sous la taille, que rien ne soutienne plus sa nuque.
Ainsi Wei-yang-cheng enleva l'oreiller de sorte que la chevelure de Yen-fang se répandit sur la natte, que ses lèvres rouges firent face au ciel, et que tout son corps, tous ses membres se trouvèrent correspondre à ceux de l'homme. Quant aux orifices du haut et du bas, qui ne sont pas comme les membres, non seulement ils se correspondent, mais même ils s'adaptent, non seulement ils s'adaptent, mais même ils s'interpénètrent : le de l'homme glisse dans le ... de la femme tandis que la langue de la femme glisse dans la bouche de l'homme, pour que là aussi il y trouve quelque plaisir. Alors telle est l'harmonie des sens que plus les amants en savourent la perfection et plus ils en sont altérés.
Tandis que d'une main Wei-yang-cheng retirait l'oreiller, de l'autre il disposa la tête de Yen-fang sur la natte de manière qu'elle ne penchât ni à droite ni à gauche pendant qu'il l'embrasserait. A ce geste, Yen-fang, heureuse au fond d'elle-même, reconnut qu'il était homme d'expérience.
Derechef, Wei-yang-cheng lui releva les pieds et se les posa sur les épaules, puis ayant calé ses mains sur la natte, il se mit à lui porter ses coups de toutes ses forces. Chaque fois qu'il se retirait, il ne ressortait qu'à moitié, et chaque fois qu'il s'enfonçait, c'était jusqu'à la base. En revanche, s'il se retirait vite, il pénétrait doucement. En effet, il craignait que des pénétrations trop brusques ne provoquassent un clapotis dans le ... de la femme, au point de réveiller les voisins, aussi n'osait-il se laisser aller. Après avoir oeuvré un moment, il sentit l'intérieur, d'abord infiniment mou, du ... Yen-fang, se resserrer davantage. C'est le membre du chien qui grossit, se dit Wei-yang-cheng. Alors son excitation décupla, la célérité de ses assauts s'accrût, tant et si bien que Yen-fang, qui d'abord n'avait rien manifesté, tourna son corps dans tous les sens et s'écria : « Mon coeur! Cela devient intéressant! » Wei-yang-cheng : « Ma friponne adorée, tout à l'heure nous n'en étions qu'aux préliminaires, comment cela aurait-il été intéressant! Mais attends la suite, tu verras ce que tu vas voir! Sache seulement que, par tempérament, je n'aime pas opérer sans bruit, il faut que ça saute à l'intérieur! Mais ta maison est trop entourée, je crains que les voisins ne nous entendent ?» Yen-fang : « Pas le moindre inconvénient, car d'un côté il n'y a qu'un terrain vague, de l'autre une cuisine où personne ne couche. Ne t'inquiète pas et agis ! » Wei-yangcheng : « Alors tout va bien. »
Désormais il procéda suivant le principe contraire : il se retirait avec douceur et il pénétrait brusquement. Quand il allait et venait, on aurait dit un mendiant qui se bat la poitrine pour attirer l'attention et exciter la pitié des passants. Ils firent ainsi un moment, tant qu'à renverser le ciel et la terre. Yen-fang proférait à n'en plus finir des « Mon coeur! Mon fils ! » déchargeant autant qu'elle pouvait, à en avoir les fesses inondées. S'apercevant que tout était humide sous elle, Wei-yang-cheng la voulut essuyer et reprendre quand ce serait sec. Il étendit la main pour saisir la serviette, Yen-fang la rejeta. Quelle en est la raison ? C'est que, par tempérament, elle non plus n'aimait point opérer sans bruit. Elle s'accordait donc d'autant mieux avec lui que ce détail semblait avoir pour elle le plus de saveur parmi tout ce qui la pouvait encore satisfaire. Et quand elle faisait l'amour à l'accoutumée, dût-elle avoir les cuisses et les fesses ruisselantes, elle ne souffrait pas que son mari l'essuie. Mais lorsqu'il ne lui restait plus où s'asseoir à sec, elle se lavait complètement. C'était là sa manie. Voilà un détail peu décent, et qui le sait n'oserait le confier à d'autres. Wei-yang-cheng, s'apercevant qu'elle ne voulait pas se laisser essuyer, en comprit la raison. Et dès lors il donna libre carrière à sa fougue jusques à tant que Yen-fang, se cramponnant à lui, s'écriât : « Mon coeur! Je vais jouir, jouis avec moi, à l'unisson! » Wei-yang-cheng voulait faire montre d'endurance et ne point céder encore à l'abandon. Yen-fang dit : « Je connais maintenant ta capacité, tu n'as pas une vaine réputation. Cesse de te retenir... Tu as oeuvré toute la nuit et vaincu deux femmes, c'est plus qu'il n'en faut. Ménage-toi et garde un peu d'énergie pour la nuit prochaine. Il ne faut pas que tu en dépenses tant que tu ne puisses plus me servir ensuite. » A ces paroles émouvantes, Wei-yang-cheng la serra fort, mais il ne put s'empêcher de lui donner un dernier assaut, puis il se retira un peu. Tous deux achevèrent alors dans le même temps. Quand ils eurent fini, ils ne se parlèrent pas, car déjà il faisait jour et Yen-fang avait peur que les voisins ne le voient sortir. Elle le pressa de se lever, elle-même s'habilla et le raccompagna pour le faire sortir.
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Nous restâmes longtemps en silence, Madame
Edwarda, le chauffeur et moi, immobiles à nos places, comme si la voiture roulait.
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