Claudel. Partage de Midi.
présenté et commenté, à l’usage des jeunes générations, dans le « Lagarde et Michard, XXéme siècle », p212
Ysé, l'interdite (ce sous titre est du « Lagarde et Michard »)
Ce n'est pas sans raison que le décor du deuxième acte est un cimetière de Hong-Kong, « par une sombre après-midi d'avril » : Ysé et Mesa sont entrés dans le monde de l'orage et de la mort ; c'est dans ce climat de pesanteur et de malédiction qu'a lieu leur reconnaissance, qu'ils appellent amour, et que fait éclater l'appel réciproque de leur nom. Amour adultère et interdit : impasse tragique, d'où ils ne peuvent sortir sans crime, que cette coïncidence fatale de l'amour et de l'interdiction. –
THÈMES : Amour. Femme. Morale.
MESA : Ysé !
YSÉ : Me voici, Mesa. Pourquoi m'appelles-tu ?
MESA : Ne me sois plus étrangère ! Je lis enfin, et j'en ai horreur, dans tes yeux le grand appel panique !
Derrière tes yeux qui me regardent la grande flamme noire de l'âme qui brûle de toutes parts comme une cité dévorée !
La sens-tu bien maintenant dans ton sein, la mort de l'amour et le feu que fait un coeur qui s'embrase ?
Voici entre mes bras l'âme qui a un autre sexe et je suis son mâle.
Et je te sens sous moi passionnément qui abjure, et en moi le profond dérangement
De la création, comme la Terre
Lorsque l'écume aux lèvres elle produisait la chose aride, et que dans un
rétrécissement effroyable
Elle faisait sortir sa substance et le repli des monts comme de la pâte !
Et voici une sécession dans mon coeur, et tu es Ysé, et je me retourne monstrueusement
Vers toi, et tu es Ysé !
Et tout m'est égal, et tu m'aimes, et je suis le plus fort !
YSÉ : Je suis triste, Mesa. Je suis triste, je suis pleine,
Pleine d'amour. Je suis triste, je suis heureuse.
Ah, je suis bien vaincue, et toi, ne pense pas que je te laisse aller, et que je te lâche de ces deux belles mains !
Et à la fin ce n'est plus le temps de rien contraindre, ô comme je me sens une femme entre tes bras,
Et j'ai honte et je suis heureuse.
Et tantôt regardant ton visage, au mien
Je sens comme un coup de honte et de flamme,
Et tantôt comme un torrent et un transport
De mépris pour tout et de joie éclatante
Parce que je t'ai et que tu es à moi, et je t'ai, et je n'ai point honte !
MESA : Ysé, il n'y a plus personne au monde.
YSÉ : Personne que toi et moi. — Regarde ce lieu amer !
MESA : Ne sois point triste.
YSÉ : Regarde ce jardin maudit !
MESA : Ne sois point triste, ma femme !
YSÉ : Est-ce que je suis ta femme et ne suis-je pas la femme d'un autre ? Ne me fais point tort de ce sacrement entre nous.
Non, ceci n'est pas un mariage
Qui unit toute chose à l'autre, mais une rupture et le jurement mortel et la préférence de toi seul !
Et elle, la jeune fille,
La voici qui entre chez l'époux, suivie d'un fourgon à quatre chevaux bondé, du linge, des meubles pour toute la vie.
Mais moi, ce que je t'apporte aussi n'est pas rien ! mon nom et mon honneur, Et le nom et la joie de cet homme que j'ai épousé,
Jurant de lui être fidèle,
Et mes pauvres enfants. Et toi,
Des choses si grandes qu'on ne peut les dire.
Je suis celle qui est interdite. Regarde-moi, Mesa, je suis celle qui est interdite.
MESA : Je le sais.
YSÉ : Et est-ce que je suis pour cela moins belle et désirable ?
MESA : Tu ne l'es pas moins !
YSÉ : Jure !
Et moi, je jure que tu es à moi et que je ne te laisserai point aller et que je suis à toi,
Oui, à la face de tout, et je ne cesserai point de t'aimer, oui, quand je serais damnée, oui, quand je serais près de mourir !
Et qu'on me dise de ne plus t'aimer !
MESA : Ne dis point des paroles affreuses !
YSÉ : Et voici d'autres paroles :
Il faut que cet homme que l'on appelle mon mari et que je hais ne reste point ici, et que tu l'envoies ailleurs ,
Et que m'importe qu'il meure, et tant mieux parce que nous serons l'un à l'autre.
MESA : Mais cela ne serait pas bien.
YSÉ : Bien ? Et qu'est-ce qui est bien ou mal que ce qui nous empêche ou nous permet de nous aimer ?
MESA : Je crois que lui-même
Désire aller dans ce pays dont je lui ai parlé.
YSÉ : Il te demandera de rester ici
Mais il ne faut pas le lui permettre et il sera bien forcé de faire ce que tu veux,
Et il faut l'envoyer ailleurs, que je ne le voie plus !
Et qu'il meure s'il veut ! Tant mieux s'il meurt ! Je ne connais plus cet homme. Le voici.
Entrée de Ciz
DE CIZ : Bonjour.
Les deux hommes se prennent la main.
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