Partager l'article ! Ambiguité et Parodoxe du plaisir féminin.: Ambiguïté et paradoxe du plaisir féminin © Claude Lizt Juillet 2011 ...
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Le Voyage à Genève
Le blog intello, proféminin et antiféministe, discrètement érotique
« Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement », La Rochefoucauld, Maximes, 26,
« …ni l’illimité de la jouissance féminine », Claude Lizt
© Claude Lizt
Juillet 2011
Ce texte est un fragment inédit du prochain livre de Claude Lizt : « Dialogues sur le plaisir et l’amour…. »
Introduction
Chacun sait, depuis la nuit des temps, que la femme jouit. Mais de quoi s’agit-il ? Voilà qui reste un assez profond mystère. On croit mieux savoir,
« grâce » à la psychanalyse, ce qu’il en est la jouissance masculine. Mais en vérité, on n’en sait pas beaucoup plus, car si l’on adopte l’hypothèse que les jouissances sont en
rapport, ce que nous ferons, alors quand on ne connaît pas l’une on ne connaît pas l’autre.
La trop célèbre formule de Lacan : « Il n’y a pas de rapport sexuel » ne s’applique en effet qu’au plan symbolique où elle n’est qu’une simple tautologie : Il « a » le phalle, Elle « est » le phalle, Elle est pour Lui objet de désir et il n’y a pour Lui de jouissance que phallique et onaniste, ce qui n’implique aucun rapport. C’est incontestable car logiquement valide, mais cela ne nous dit à peu près rien des jouissances. Les psychanalystes, comme tout un chacun, savent bien que la femme jouit et semble-t-il ( mais est-ce bien vrai ?) pas comme l’homme. Il devraient même en savoir un bon bout, à passer leur temps à recueillir des confidences sexuelles sur le divan. Il faut cependant reconnaître que ce qu’ils en disent, soit reste assez balbutiant ou pour le moins énigmatique chez Freud et Lacan, soit tombe dans des délires cosmico-mystiques chez Reich ou Ferenczi.
Notre hypothèse est qu’il existe un rapport des jouissances et que ce rapport est imaginaire. Tentons donc une première reconnaissance de l’imaginaire de la jouissance féminine, aujourd’hui…
C’est naturellement, pour l’essentiel, Claude Lizt-Elle qui va se risquer sur ce point
L’ambiguïté du plaisir féminin
Elle :
Je voudrais commencer par citer un extrait de « Le voyage à Genève »
( Extrait de « Le Voyage à Genève » -Elle, p.12):
« Il est question de nous résigner à cesser nos haltes sensuelles, à prendre vraiment la route pour Genève. Dès lors, à demi-nue tout près de vous, votre main me prend, me tient, me retient : vous conduisez d’une main avec aisance et me caressez de l’autre. Je suis ouverte, me sens complètement investie, ressens profondément ce sentiment de vous appartenir : là, il m’envahit avec une force sans doute encore inconnue. Je me sens tout à la fois libre et « votre prisonnière », mais retenue dans une prison de délices. Je me sens aussi comme exposée, car les paysages défilent devant mes yeux, que j’entrouvre parfois alors que vous me comblez de la main. Et cette alliance–là, insolite, improbable rencontre physique du monde extérieur et de cet espace intérieur, celui du corps intime inconnu de moi et qu’en me prenant, vous me donnez, fait naître un sentiment étrange : celui d’un risque d’être ainsi jetée en pâture au monde du dehors. Sentiment ambigu de la femme qui s’offre, se laisse prendre, s’abandonne : l’abandon n’aurait pas de limite, pourrait m’entraîner en zone dangereuse, mais ce serait avec vous, pour vous, dans votre désir à vous. Abandon absolu né du désir de vous. Qui sait où l’abandon, à l’extrême, pourrait m’emmener… l’absolu abandon source de mon plaisir ?
Il me semble que ce sentiment-là -celui du risque, d’un danger- ne vous est pas étranger à vous non plus, embusqué derrière ces quelques mots qu’il vous arrivait de prononcer : « jusqu’où la passion ne nous mènera-t-elle pas ? » Sentiment ambigu car sur sa face opposée il porte, glorieusement, une sécurité intérieure profonde, une sérénité. Je vous en parlai il y a peu. Je vous avais rejoint dans l’un de nos refuges de la ville. Et voici que je vous demande de me coucher doucement sur le lit, très vite, et de vous allonger sur moi, de me couvrir de tout votre corps et de tenir mon visage entre vos mains. Vous souvient-il ? C’était un moment à la fois précis et confus, rêvé, un instant de tendresse. C’est qu’il me fallait vous faire part d’une découverte : à cet instant unique, l’amour exprime un indicible sentiment de protection. Car ainsi couchés ensemble sur le lit, enlacés de cette manière bien particulière où vous êtes allongé sur moi, faites rempart de tout votre corps entre le monde et moi, je ressens la plus grande sécurité dont une femme puisse rêver : vous me protégez du monde, de ses agressions, de ses abandons ; vous me protégez par votre seule présence, interposé de tout votre corps, dont je sens délicieusement le poids sur moi. Vos mains si chaudes, si belles, qui me tiennent la tête, comme si vous vouliez saisir mes pensées, toutes à vous dédiées. Et c’est tout le corps qui est ainsi abrité, ce corps fragile, ce corps vulnérable de la femme, ce corps ouvert et creux qu’elle ne saurait seule défendre… Immense, profonde protection !
Or se joue là, dans le même instant, le même absolument, une toute autre scène. Quel embrassement ! En est-il de plus tendre ? En est-il de plus sensuel ? Quel enlacement tiendrait une aussi belle promesse ? Celui-ci est prometteur de caresses, de baisers, d’étreintes folles et de baisers encore. Il est hommage, il est désir ; il est prémices de quels plaisirs ? Elle peut sourire, votre belle, touchante tentatrice, prisonnière volontaire, elle peut doucement gémir, laisser aller sa tête un peu vers la droite et là un baiser, un peu vers la gauche et ici elle soupire délicatement sous son homme. Homme adoré, homme désiré, homme attendu, tant et tant et qui là promet tout : il va la prendre, c’est sûr, son chevalier, son grand protecteur, il va la prendre, la faire sienne ; il la baise déjà. Car ainsi allongé sur ce lit, sur moi, dans la ville, vous pouvez résoudre, par ce seul geste, un formidable paradoxe : il fait disparaître toutes les peurs, les peurs immenses de la femme. La plus grande peur de la femme, celle d’être ouverte, courant ainsi le risque fou d’être envahie, violée ; et l’autre peur, l’autre plus grande peur de la femme ouverte, creuse, celle de ne pas être habitée, de ne pas accueillir l’homme désiré, celle de ne pas être pleine, comblée. Pouvez-vous, mon Amour, concevoir un seul instant cet extraordinaire sentiment de paix : être « sous vous », couvée ; sentiment indicible né de ce que votre étreinte répond aux deux questions fondamentales posées par la peur de la femme. Vous faîtes-vous quelque idée du pouvoir de l’homme aimé ? Serez-vous alors surpris de l’amour que je vous porte, vous qui me donnez cette paix -protection et désir- exprimés par ce seul geste ?
Le principe est posé : la femme jouit. Mais de cette idée attirante à la perception du « plaisir » s’ouvre un océan d’...incertitude. Seule issue : vivre ! ...et ne pas trop y penser. Le plaisir jaillira... quand le moment en sera venu.
Mais pourquoi ? Comment ? Qu’est-ce qui en décide ?
Cela se joue dans une lutte formidable entre inconscient et volonté. Le désir du plaisir ne crée pas le plaisir ; pas plus que le vouloir ne le fait advenir. Mais la jeune femme ne se croit-elle pas d’emblée en état de plaisir ? Son amant lui « fait plaisir ! », du seul fait de l’être, et la moindre sensation délicieuse, la douce excitation du corps, la découverte de l’autre et les premiers émois qu’elle éveille sont « plaisir ». Quant au « grand plaisir », il sourd ici, jaillit là, à son heure : heure de vérité de l’identité, révélation de l’« être femme » ; moment privilégié où l’esprit s’accorde avec le corps, où l’âme, le corps s’expriment en puissance : libérés.
Mais de qui ? De quoi ? De l’interdit ! dit la psychanalyse, de l’interdit transgressé enfin, que ce soit le « grand interdit » (l’inceste) ou qu’il s’agisse de ceux que la vie lui aura ajouté, substitué... La réponse à ces questions est en vérité inscrite dans l’histoire du monde. Car prend place dans la scène amoureuse l’histoire originelle de l’humanité, symboliquement reconstituée sous le régime de la horde primitive -inceste et polygamie-. Le « père » y possède toutes les femmes : mères, sœurs et filles... et les autres. Et pour se les réserver, il castre les jeunes hommes qui devront donc « tuer le père » pour se donner à leur tour accès aux femmes. Ce faisant ils se font acteurs de l’interdit de l’inceste, mais reprennent tout naturellement à leur compte la polygamie. C’est parce que le régime originel de la horde est incestueux que la loi de l’échange des femmes -la loi phallique- vient le contrecarrer. Visant la conservation de l’espèce humaine, elle pose l’interdit de l’inceste, instituant l’échange des femmes. Les femmes sont dès lors traitées comme des trophées de guerre par les conquérants, comme des marchandises par les marchands... L’essentiel est de les échanger pour interdire l’inceste et conserver l’espèce : tel est l’ « interdit ». Il institue le « marché des femmes ».
C’est du choc de sa vie d’aujourd’hui et de l’histoire humaine depuis l’origine -choc différent pour chaque femme sans doute aucun car les deux éléments qui s’entrechoquent sont eux-mêmes différents pour chaque femme- que, à l’instant même de la scène amoureuse, jaillit -ou pas- le plaisir. Mais comment, par quels chemins insoupçonnables ?
Evoquons tout d’abord une jeune fille contemporaine qui, dès l’âge de huit ou neuf ans s’offre à tout moment opportun pour elle des bouffées de plaisir vif en se caressant le clitoris sur fond de pensées sentimentales et sensuelles. Ce plaisir clitoridien léger et fulgurant lui appartient à elle seule. Elle ne ressent nul besoin d’en parler à qui que ce soit : il se suffit à lui-même. Elle jouit d’un plaisir qui lui apparaît comme un fait de nature. Elle s’en délecte, indépendante. La sensation de plaisir perçue, elle le désire et s’y livre sans retenue. Il est plaisir donné par le corps, généreux, enclin à la volupté, sans attendre : il fait corps. Pas plus que le clitoris qui en est l’instrument fabuleux, il n’est nommé. Tranquillement approprié, il n’est pas même consciemment sexué. Mariée et mère, ce n’est qu’en lisant quelques vingt ans plus tard « Le Plaisir féminin » de Françoise Dolto ( voir sur ce blog) qu’elle s’avise de l’identifier et de le nommer « plaisir ». Elle connaît donc un « plaisir » : elle en est même une virtuose…
Mais à quelle construction imaginaire consciente fait-il écho ? Comment caractériser le rêve érotique, les fantasmes qui l’accompagnent, probable mise en scène -et de ce fait libératrice- de l’« interdit », enfoui lui dans l’inconscient absolu. Disons d’emblée que « l’autre » joue dans ce plaisir de manière directe ou indirecte un rôle essentiel. Lors de l’avènement des premières amours de la jeune femme, c’est l’autre qui va nommer le sexe, c’est aussi lui qui créera, nommera son « plaisir » de femme. Car c’est dans la pensée de l’autre que s’ex-prime le plaisir, l’autre sujet, le « maître du jeu amoureux » imaginé par la femme, figure symbolique, présent ou absent, convoqué au moment de l’acte d’évasion sensuel, sexuel.
Pour la femme, les rêves érotiques pourront s’élargir sans limite, et-ou se cristalliser sur un (des) interlocuteur(s) choisis de manière passagère ou plus continue. Pour la femme amoureuse, ils peuvent aussi presque disparaître en apparence, au profit d’une histoire amoureuse en elle-même stimulante consciemment, tant dans ce qu’elle apporte que dans ce qu’elle évite, créant espoirs, élans, incertitudes, doutes, souffrances, tandis que se joue en arrière plan, tapie dans l’inconscient toujours actif, la grande scène constructrice de sa libido, dont sa conscience persiste à tout ignorer ou presque : à « ne pas savoir ». Cet écho ne cesse de solliciter la question éternelle de la femme au sujet de sa valeur à ses propres yeux -mais quelle est donc la valeur de la femme échangée contre d’autres ? bien peu de valeur ? pas de valeur ?- question dont la réponse est soutenue, conditionnée par ce qu’elle perçoit de sa valeur aux yeux de l’autre aimé...
Comment aborder le plaisir féminin sans donc s’aventurer du côté du travail phantasmatique, sans s’approcher de la manière dont la femme a été structurée du côté de l’inconscient et, de là, crée, sans même s’en douter, sa propre « scène de plaisir ».
Dès le rêve sensuel éveillé de la petite fille, on sent en effet poindre l’ombre du sort mythique de la femme : elle est l’une des femmes de la horde primitive dominée par le père castrateur. Porteur du phallus, symbole de la puissance procréatrice posé sans équivoque et signe dominant de la différenciation sexuelle, le père incarne la loi. Et tout se passe comme s’il existait une sorte de connaissance inscrite dans l’histoire de l’humanité, qui serait captée d’emblée par l’inconscient à travers les âges – l’histoire de l’asservissement par l’homme des femmes à la reproduction de l’espèce et au plaisir de l’homme-, déjà active dans l’imagerie enfantine et comme apprivoisée, approchée par les pères de la psychanalyse par la trace phylogénique.
« Dans le silence de la nuit, une petite fille fait le compte des personnes de son entourage qui lui importent, pour lesquelles elle a de l’affection, avec lesquelles des liens se sont tissés. Elle les évoque, les convoque en imagination auprès d’elle, dans son lit, à l’heure de l’endormissement en une sorte de phalanstère. Ce rêve éveillé rassemble enfants, hommes et femmes qui ont valeur à ses yeux. Plane sur ce groupe d’affection un bien-être sensuel. Une intuition étrange cependant vient en troubler quelque peu la sérénité bienveillante, l’intuition de quelque chose comme un désagrément du corps, -une punition peut-être ?- nommée par l’enfant « saignage », probable interprétation enfantine de la fatalité des menstruations de la femme, du flux inévitable et fréquent, de la douleur, des contraintes ou de l’inconfort qu’il peut occasionner. C’est un mot inventé dans la langue de l’enfant, et qui désigne de manière si juste ce trait perçu comme difficile et majeur qui caractérise l’identité de la femme. »
Ainsi cette dimension d’inconfort, de contraintes pesant sur le corps est déjà présente dans le système imaginaire de l’enfant, lié à la sensualité. Une première suspicion d’ambigüité s’est déjà glissée là, parfaitement construite. Il reste à rechercher ce qui a pu soutenir, nourrir cette montée à la conscience du sort des femmes dans le monde, de leur vie, de leur condition particulière.
« Par un frère, son aîné de deux ans, qui devait avoir alors 11 ans peut être, elle dispose de livres de jeunesse, recommandés par l’école : ce sont des « Contes et légendes d’orient », version pour les adolescents de quelque chose qui pourrait évoquer de très loin les « Mille et une nuits ». Ces histoires venues d’ailleurs vont nourrir le rêve éveillé, rêve sensuel naissant d’événements, d’arguments, d’images : elle est une jeune fille enlevée par des nomades dans un désert merveilleusement oriental. Le décalage avec le réel y est parfait pour nourrir le rêve… érotique. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : eros tukos ! Science d’Eros… Il y est question d’enlèvement, de menace d’esclavage, de palais merveilleux et de harem (évidemment). Deux héros. Le héros masculin se nomme Aucassin et l’héroïne Nicolette. La petite fille lit alors l’histoire ô combien troublante d’Aucassin et Nicolette, qui situe ses héros dans un monde teinté d’orientalisme très patriarcal, autoritaire, où le jeune chevalier sauve sa belle de l’enfermement dans quelque tribu de femmes à la merci d’un tyran, vieux pacha libidineux (voilà le père de la horde primitive bien campé). Mise en scène pertinente : une imagerie de la vie des femmes menacées par un homme tyrannique ; la jeune femme innocente soumise à la convoitise des hommes en charge de la garde du harem, qui n’hésitent pas à faire commerce des femmes, voire à abuser d’elles, devenues objets de marchandage. Evidemment Aucassin sauve Nicolette ! Démonstration rassurante de ce qu’un homme peut faire d’une femme en l’aimant : la sortir si justement de cette condition de femme asservie et du risque de viol qui pèse sur elle. Mais long est le chemin qui la mènera vers lui et elle aura d’ici là subi tous les tourments de l’esclavage des femmes… »
Cette découverte identificatrice du sort des femmes à travers les âges s’inscrit dans le monde imaginaire sensuel de la très jeune fille. Ce dernier comporte déjà la concentration caractéristique de la bulle sexuelle et amoureuse, qui abolit le temps, anéantit l’espace et ouvre peut-être la voie au... plaisir. C’est d’un écart dynamique que va jaillir la plaisir. Pour la petite fille : écart entre l’ombre du sort mythique des femmes ressentie dès l’enfance -elle est un membre asservi et indifférencié du groupe des femmes- et l’élection dont elle est l’objet de la part du père : elle se sent aimée par lui. Justement aimée puisqu’il il lui affirme qu’il n’est pas pour elle porteur du phalle : il l’est pour sa mère. Il agit ainsi comme père castrateur, garant de l’interdit de l’inceste. C’est alors à la petite fille d’affronter sa condition de femme en s’approchant (dans son rêve sensuel elle y est immergée !) de la situation ö combien dangereuse du « marché des femmes » institué en lieu et place de la horde primitive par la loi de l’espèce, celle qui établit avec force l’« interdit ». Dans son rêve éveillé, c’est le « phalanstère » (phalle-en-stère ?) : elle y est l’une de celles qui seront élues peut-être, qu’un homme viendra choisir, mais jusque-là elle y est surtout l’une des femmes exposées au désir des hommes ; est-ce celui-ci qui la prendra ? Ou celui-là ? A moins que ce ne soit l’un puis l’autre, soumise qu’elle est à leur désir et à leur convoitise… Certes l’homme qui l’aimera viendra l’enlever et faire d’elle « sa femme », mais ce n’est là qu’un espoir romantique. La situation imaginaire du rêve érotique est tout autre : qui la veut la prend… C’est de cette acceptation de l’inacceptable que jaillit le plaisir clitoridien ; c’est de ce premier pas dans l’acceptation de la Loi de l’espèce, celle de l’échange des femmes, objectivement inacceptable qu’elle jouit. Ces deux conditions conjointes -la contrainte exercée par le père (l’interdit de l’inceste justement posé par lui qui seul peut le faire) et son acceptation pour elle-même (femme à la merci des hommes qui la désirent…)- font ici nécessité. Le plaisir est donc par essence ambigu : voyons à quel point.
Dès l’enfance, le monde imaginaire érotique de la femme situe ainsi sa relation à l’homme, ancre sa quête d’un plaisir propre d’emblée dans l’ambigüité de la situation de femme asservie, où l’homme aimant est d’une part le seul à pouvoir la sortir de là - comme Aucassin sauve Nicolette. De ce flot d’images sensuelles, l’homme surgit d’abord en « magnifique » sauveur, il la tire de ce sort exécrable. Il se substitue au barbon auquel il rafle tout, y compris le désir d’elle, sauvant la femme de cet esclavage, ce qui illumine leur rencontre… Cela vaut bien l’amour. Mais d’autre part, et là se confirme l’ambiguïté, le héros voile ainsi l’autre risque, celui qu’il va désormais lui faire courir : le risque de sa propre liberté sexuelle d’homme. Car juste au second plan, on peut voir poindre, évidente, cette réalité : s’il a fomenté la prohibition de l’inceste, l’homme reste polygame. La voici replongée dans l’atroce régime du « marché des femmes », celui de la polygamie, terreur de la femme en ce qu’elle fait réapparaître, telle une irruption de la situation originelle dans le monde social, l’asservissement de la femme par l’homme. Il pourra certes se passer quelque temps avant qu’elle se résigne à apercevoir ce nouveau danger, et nourrir contre lui sa révolte de femme. C’est en cela que ce qui jaillit de leur rencontre est essentiellement ambigu : car c’est précisément ce risque fatal qui est le grand détonateur du plaisir, en ce qu’il la précipite à nouveau dans le maelström dont elle avait cru pouvoir s’évader grâce à l’homme élu, transgressant dans ses bras le « grand interdit », en ce qu’il s’est substitué au père primitif. Elle s’abandonne à l’aimé, pour elle porteur du phalle désormais. Or c’est lui qui lui fera subir à son tour l’outrage de n’être que l’une des femmes qu’il baise. De là jaillit le plaisir : c’est de cela qu’elle jouit ! C’est donc bien ici encore ce qui lui fait le plus horreur qui la fait jouir...
Ainsi le rêve érotique, décalé dans le temps, décalé dans l’espace, constitue une mise en scène parfaite : la femme esclave, échangée par les hommes dominateurs, réduite à l’état d’objet de convoitise et de possession, qu’ils soient guerriers ou marchands. Une femme sans valeur en elle-même, trophée de guerre ou objet de marchandage entre les hommes, à leur disposition de fait, dépendante d’eux : à leur merci. Ce mythe phantasmatique peut nourrir mille variantes de l’histoire ancrée dans le fond des âges, structurant, illustrant à l’infini les rêves érotiques féminins, bouffées oniriques qui peuplent l’imaginaire de la femme, activement nourris par des constantes de l’histoire humaine et par certaines de ses résurgences dans le monde d’aujourd’hui : femmes vendues, mutilées ou battues, infidélités masculines violentes -elles font viol !-, polygamie informelle ou institutionnalisée, prostitutions, bref par la constance d’autant de signes du rapport entre l’homme et la femme depuis l’origine des temps.
L’accès au « grand plaisir » ou l’« événement »
Pour la femme, seul un « événement » donne accès aux plaisirs de l’intérieur du corps, en ce qu’ils nécessitent d’émerger de tout son être, contrairement au plaisir du clitoris, organe saillant comme celui de l’homme, plaisir né d’une stimulation en tension et parvenant à une résolution explosive comme le plaisir de l’homme. Cet « événement » qui en verrouille l’accès est un choc entre l’imaginaire du moment des deux partenaires et la réalité des situations et positions respectives de l’homme et de la femme. On peut envisager que dès l’enfance, la petite fille ou la jeune fille s’initie à une représentation de l’amour et de la sexualité forgeant lentement son imaginaire : une lecture telle que celle d’Aucassin et Nicolette ouvre une première « effluve de conscience » de ce que peut être la position de la jeune fille dans le monde. Elle amène à soupçonner, de manière infime peut-être, la perspective historique de la domination masculine, ou du moins lève un peu le voile sur la position si particulière de la femme : elle est objet de désir de l’homme et cela, elle le… désire.
L’événement : un choc !
Chez la jeune femme ou la femme, un mot, un fait portant conséquences viennent marquer un « passage » . Il y a un « avant » et un « après ». Elle le vit comme un choc. Heurt entre l’attente d’une perfection de la rencontre amoureuse -rêve d’une histoire idyllique- qui devrait se vivre avec un homme idéalisé et les « nouvelles » qu’apporte, de fait, l’histoire qui se vit. Quelque chose vient modifier la représentation du monde de la femme, l’extraire de sa nébuleuse imaginaire et la frapper au cœur certes, mais aussi à l’esprit : elle apprend à cœur et corps défendant ce qu’est cet homme : un homme. L’homme est le porteur de la nouvelle, le fomenteur de l’événement. L’histoire du monde place l’homme en position de conquête, pour sa domination et cela n’est pas sans conséquence sur leur rencontre. Elle ne s’écrira comme une histoire entre un homme et une femme qu’au prix d’une reconnaissance : la puissance de l’homme exige de lui qu’il courre le monde -les femmes- et en revienne paré et repus de victoires. Il ne peut que le faire savoir pour être reconnu « homme ». Tel est l’« événement ». Faut-il préciser qu’il est un choc véritable, viol-lent même…
La colère jaillit de l’événement, du choc avec le réel : en se faisant « homme » au prix de ses aventures, il la saisit par les cheveux et la rejette, désinvolte, dans le « marché des femmes » dont il l’avait extraite alors qu’elle s’était crue élue ! A « froid », ce qui pourrait la mettre en colère, ce serait que ce soit justement cela qui déclenche le plaisir. C’est un choc qui laisse en quelque sorte place à la colère. Mais quand soudainement la femme découvre son « grand plaisir », quand son corps exulte -voici qu’elle jouit- ce n’est plus l’expression de cette colère qui… s’ex-prime, c’est le chant intérieur inattendu comme tel (et tant désiré) de l’inadmissible, l’incompréhensible acceptation de cette histoire de la domination de l’homme et de la soumission à celle-ci de la femme. Le contraire de la colère donc : la femme a accepté, la colère tombe. Certes la femme en colère (l’hystérique) reste dans la révolte et s’interdit ainsi l’accès au plaisir. Les « féministes » qui refusent de manière militante de reconnaître l’histoire de l’humanité telle qu’elle est, qui la dénient, sont des femmes « en colère », qui donc se refusent l’accès au « grand plaisir » : elles ne jouissent pas ainsi et s’en tiennent au plaisir clitoridien, seul accessible pour elles. Cette réalité de l’histoire humaine, il n’est pas possible ne pas l’« accepter » sans de telles conséquences car elle est bien réelle…
La femme confrontée à cette situation la vit sans doute en plusieurs stades : « je ne veux rien en savoir, pas même en entendre parler » serait la première réaction de colère. Puis : « je le sais, mais je ne l’accepte pas » seraient des positions tenues par des « féministes ». « Je le reconnais enfin, mais je ne vois pas d’autre issue que de le dépasser » est la seule position tenable de la femme. Et là se joue probablement une partie inconsciente bien difficile à soupçonner : « je le sais et l’accepte, je peux même en jouer pour stimuler le désir, et ce à l’instant des plaisirs exclusivement : colère et révolte senti-mentale toutefois tout le reste du temps ».
Voici donc une vérité qui n’est pas si aisée à affirmer : pour jouir il faut être capable de cela. En effet, dans le plaisir, l’homme dominateur n’est plus l’ennemi tandis qu’il le serait tout le reste du temps, s’il se comportait comme tel. Aussi lui faut-il dans la vie courante prodiguer à la femme -cette femme aimée à laquelle il est parvenu à donner le « grand plaisir » en dévoilant une vérité de sa course à la puissance masculine- toutes sortes d’attentions, l’assurer des plus grands témoignages de respect. Il lui faut, tout le reste du temps, se dépouiller de tous les attributs de sa puissance ancestrale, dont les avatars machistes et les réflexes sexistes.
Cette affaire-là n’est pas une affaire entre hommes et femmes en général. Cela ne se règlera pas seulement par des discours et des politiques : cela se joue à chaque rencontre. Cet homme-là et cette femme-là, à cet instant où ils se rencontrent et unissent leur corps, sont exposés à un choc inconscient et conscient, un choc total de leurs représentations du monde, de leur perceptions du dominant/dominé, qui se joue pour ces deux-là à cet instant-là. L’homme : de quelle part de domination est-il porteur ? La femme : à quelle part de soumission se sent-elle aliénée ? Comment cela se joue-t-il à chaque fois ? Voilà qui conditionne sévèrement leur vie amoureuse : plaintes éplorées de la femme qui se sent trompée, désinvolture de l’homme, querelles parfois violentes, incompréhensions tenaces et réconciliations tendres ou sensuelles, confrontations orageuses et ententes délicieuses sont autant de parties émergées de cet iceberg-là. Car tous deux sont aussi des jouets de l’histoire humaine, du moins tant qu’ils n’en n’ont pas aperçu les ressorts. L’homme compose tant bien que mal avec son rapport à la domination qui l’amène à déclarer ceci ou cela… qui la fait tant souffrir… Toutes les situations sont alors concevables : l’homme qui le lui fait savoir, celui très habile à tout cacher et à présenter une façade irréprochable, mais d’autres le savent ; cela finit par transpirer. Elle est follement jalouse parce qu’elle se doute de quelque chose, ou tout au contraire elle ne se doute de rien, adorable aveugle de passion pour l’homme magnifique. Et le jour où cela lui éclate au visage, elle s’effondre. A moins qu’il ne cesse de se livrer à des gestes affirmatifs de sa liberté d’homme pour rappeler à la femme qui n’a pas l’air de le comprendre que c’est lui qui domine, inventant toutes sortes de manières de se placer en position manifeste de domination.
Ainsi, l’événement amène la femme à la conscience du « marché des femmes », de ce qu’elle en avait été extraite par l’homme, de ce qu’elle vient d’y être rejetée par lui. Qu’en dit l’homme ? Tomas, héros de « L’Insoutenable légèreté de l’être » (Kundera), dit à Térésa que ses conquêtes passagères ne sont que de simples amitiés érotiques qui n’entament en rien l’amour et le désir qu’il lui porte. D’où cette élaboration par Tomas d’une petite théorie : on ne dort qu’avec la femme aimée. Si on n’aime pas, on ne dort pas. Elle doit donc le croire: il ne dort qu’avec elle…
Térésa répond, confiante - je sais, je te crois, mais je fais des rêves affreux… Ces rêves sont une parfaite évocation du marché des femmes.
« L’insoutenable légèreté de l’être », Kundera. Extraits : les rêves de Téréza :
« Le jour elle s'efforçait (mais sans y parvenir vraiment) de croire ce que disait Tomas et d'être gaie comme elle l'avait toujours été jusqu'ici. Mais la jalousie, domptée le jour, se manifestait encore plus violemment dans ses rêves qui s'achevaient toujours par un gémissement qu'il ne pouvait interrompre qu'en la réveillant.
Ses rêves se répétaient comme des thèmes à variations ou comme les épisodes d'un feuilleton télévisé. Un rêve qui revenait souvent, par exemple, c'était le rêve des chats qui lui sautaient au visage et lui plantaient leurs griffes dans la peau. A vrai dire, ce rêve peut facilement s'expliquer: en tchèque, chat est une expression d'argot qui désigne une jolie fille. Téréza se sentait menacée par les femmes, par toutes les femmes. Toutes les femmes étaient les maîtresses potentielles de Tomas, et elle en avait peur.
Dans un autre cycle de rêves, on l'envoyait à la mort. Une nuit qu'il l'avait réveillée hurlante de terreur, elle lui raconta ce rêve: « C'était une grande piscine couverte. On était une vingtaine. Rien que des femmes. On était toutes complètement nues et on devait marcher au pas autour du bassin. Il y avait un grand panier suspendu sous le plafond, et dedans il y avait un type. Il portait un chapeau à larges bords qui dissimulait son visage, mais je savais que c'était toi.
Tu nous donnais des ordres. Tu criais. Il fallait qu'on chante en défilant et qu'on fléchisse les genoux. Quand une femme ratait sa flexion, tu lui tirais dessus avec un revolver et elle tombait morte dans le bassin. A ce moment-là, toutes les autres éclataient de rire et elles se mettaient à chanter encore plus fort. Et toi, tu ne nous quittais pas des yeux, et si l'une d'entre nous faisait un mouvement de travers tu l'abattais. Le bassin était plein de cadavres qui flottaient au ras de l'eau. Et moi, je savais que je n'avais plus la force de faire ma prochaine flexion et que tu allais me tuer! »
Le troisième cycle de rêves racontait ce qu'il lui arrivait, une fois morte. Elle gisait dans un corbillard grand comme un camion de déménagement. Autour d'elle, il n'y avait que des cadavres de femmes. Il y en avait tellement qu'il fallait laisser la porte arrière ouverte et que des jambes dépassaient. «
Téréza essaie le sexe avec un autre homme (l’ingénieur) et ressent un désir ? … qui la dégoûte : le corps fonctionne ! Le désir se manifeste bien alors qu’il n’y a pas d’amour… Pourquoi fait elle cela ?
Quant Téréza qui recherche un contact avec l’amante (l’amie érotique) de son homme… : est-ce une initiative des deux femmes ou de l’une d’elle, ou bien est-ce guidé par Tomas ? Ou ne s’agit-il que d’un fantasme de l’homme ? Qu’en est-il vraiment ? Tomas par sa course éperdue aux femmes ne fuit-il que Téréza et le risque de captation ? Qu’en dites vous ?
Lui – Nous en parlerons, j’ai quelques idées la dessus, mais plus tard… Car vous ne m’avez pas explicitement dit quel est « l’événement » qui a présidé à l’avènement de votre plaisir de femme.
Elle - Quant au moment même : je sais où (la chambre du deuxième étage de ***, à droite en haut de l’escalier puis la dernière porte à gauche). Je me souviens du sentiment que j’en ai ressenti : « J’ai une dette ! On ne peut pas se laisser donner un plaisir comme celui-là sans faire en retour un immense don ».
Lui - Don de soi, ce qui fait encore plus jouir : la spirale ascendante?
Elle – Mais juste après ce premier sentiment, j’ai laissé libre cours à la surprise puis je me suis ressaisie : ce n’est pas possible ! Est-ce que c’est encore là ? Et j’ai vérifié moi-même, pour la première et la dernière fois, dans la salle de bain, en quittant vos bras : cela fonctionnait, le plaisir était bien là, tapi tout au fond de mon corps. Le plaisir, c’est comme une fleur qui s’ouvre : il lui faut du soleil (l’amour), de la chaleur (le désir), une lente maturation (le lent processus de la rencontre amoureuse)…
Et l’« événement » ? Ce n’est pas un simple déclic : il y a un « avant » et il y a un « après ». Mais la durée de son avènement peut-être longue. Quelque chose se prépare, advient au fil de temps. Evénement neurobiologique avant tout, il déclenche un courant d’émotion… un courant de fond.
Lui - Le don, le contre-don, la spirale : la femme et l’homme s’asservissent mutuellement au plaisir qui vient de l’autre, dans le don de son corps sous toutes ses formes : pénétration, dévoration, fellation et le soupçon de castration qui la marque,…mais l’événement ?
Elle - Je ne vous cache pas combien votre question me surprend. Je propose donc que sur ce point, si délicat, il y ait ultérieurement une version « Lui » et une version « Elle »…
Lui - Ce que vous ne voyez pas c’est que, pour l’homme, ce que vous dévoilez là n’est pas facile à aborder, saisir, comprendre. L’homme en moi hésite à entendre ou plutôt n’en croit pas ses oreilles. D’autant plus que cela ne semble pas non plus facile à exprimer pour la femme qui, comme vous l’avez entrepris, a décidé de tirer cela au clair, si je puis dire…
Elle - Et ce point à débattre aussi : la conscience -je sais, et je sais que je sais- est-elle absolument nécessaire à l’avènement du grand plaisir ? Autrement dit le plaisir pourrait-il surgir sans que l’événement ait été provoqué dans la conscience ? Le plaisir peut-il advenir des seuls faits, alors que ceux-ci restent ignorés de la femme, connu par communication inconsciente seulement entre elle et lui -je sais, mais je ne sais pas que je sais…- du simple fait qu’elle aurait conscience de ce que son homme doit être libre et qu’elle l’admettrait sans rien connaître de l’usage réel qu’il en fait dans le monde ?
La construction imaginaire intuitive de la petite fille préside à son plaisir onaniste, qu’elle ne nomme pas encore plaisir. Quand l’homme magnifique apparaît dans le vie de la jeune femme : c’est l’ange ! Il ne peut que chuter. Il entre, progressivement ? soudain ? dans la sphère de l’imaginaire sensuel féminin.
Elle ne l’a pas anticipé. Elle ne peut le croire. Phantasme avec ‘ph’, fantasme ‘f’ pourquoi pas ? Mais réalité ? impensable... Ce dont il est ici question c’est d’une connaissance intériorisée de l’histoire vraie de l’humanité.
Proposition : l’imaginaire de l’histoire de la domination de l’homme sur la femme fonctionne par construction fantasmatique. Quant au « réel » de cette situation, il serait insupportable, sauf dans des circonstances particulières dans lesquelles les deux protagonistes de la situation amoureuse le recherche éperdument : nous y viendrons plus tard.
Et si les phantasmes de l’homme et de la femme étaient les mêmes, mais vus sous des angles opposés, celui du dominateur (l’homme) et celui de la femme dominée...
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Dominateur Maître tout puissant qui possède qui dispose |
des femmes (toutes ?) |
Dominée Qui s’abandonne qui subit qui accepte... |
(l’inacceptable !) |
Tant que la femme vit son imaginaire féminin, révélateur du sort des femmes dominées depuis le fond des âges, elle en jouit : plaisir clitoridien de la petite ou de la jeune fille, élaborée sur les fantasmes (éventuellement étranges à ses yeux) de la femme en position d’infériorité de par son sexe même. Puis elle rencontre l’homme. Emerveillement, mais de plaisir nouveau pas encore...
C’est l’homme qui, contraint à la polygamie réelle ou potentielle (la liste d’attente) pour « se faire homme », conquérant, libre... c’est-à-dire pour résister coûte que coûte à la captation de la femme aimée, va lui jeter à la tête ses conquêtes salvatrices pour lui : nécessité absolue de le lui faire savoir à elle ! Mais pourquoi ? Parce qu’il sait sans doute instinctivement, lui le dominateur, qu’il prouve ainsi sa virilité menacée par l’amour qu’il ressent pour elle et que ce faisant il donne prise, donne corps au rapport de domination entre eux... Or c’est dans ce rapport de domination que réside la promesse de plaisir que le monde fait à la femme. Ceci, elle le sait déjà de son plaisir onaniste enfantin, mais sans doute pouvait-elle espérer qu’il n’en serait nullement de même de son plaisir avec l’homme dont elle a l’illusion qu’il naîtra de l’amour... Alors que, de fait, il naît de ce que l’amour pour cet homme va lui permettre de supporter qu’il se comporte lui aussi en dominateur, qu’il lui impose sa liberté d’homme. Elle jouit dès lors de lui, connaît l’immense plaisir, le chant du corps de la femme pénétrée, prise, dominée, ayant pris conscience de sa position de femme, du fait de cette réalité ancestrale prouvée à nouveau.
Tant que cela reste imaginaire, rien de vraiment fâcheux ne se produit. Tout au plus une question : pourquoi ? Mais à l’instant où cet imaginaire est rejoint pas le réel, explosion nucléaire !!! Monstrueux ! Oui...
Ainsi le rêve de l’une d’elle, la nuit qui suivit la révélation qu’il lui fit qu’il avait plusieurs maîtresses, qu’il en avait toujours eu plusieurs et que, bien entendu, il avait veillé jusque-là à ce que chacune d’elles se crût la seule.
« Il faisait très sombre, l’atmosphère était étouffante. On distinguait à peine des ombres. En quelques pas incertains dans l’obscurité moite, elle aperçut comme un roc d’ombre plus sombre, comme un amoncellement. Cette forme ne semblait toutefois pas complètement inerte, mais animée d’une sorte de vibration. Plus près, elle distingua comme un grouillement vivant. A cet instant un éclair traversa le ciel et éclaira la scène sombre dans sa fulgurance. Elle ne pouvait croire à ce qu’elle avait entraperçu dans la violente vague lumineuse. L’amoncellement était un amoncellement de corps, comme jetés les uns sur les autres. Un amoncellement de corps de… femmes ? Non. Ce n’était pas des femmes ! C’était seulement des corps féminins, mais des corps mutilés. Comment était-ce possible ? Des corps privés de tête ! Des chevelures de femmes pourtant ornaient le pubis de ces corps amoncelés, et ces chevelures ondoyaient comme de vivantes tentacules. Ce sont ces chevelures magnifiques et vivantes qui donnaient ce sentiment de grouillement, prouvaient le vivant. Ces femmes sans tête, jetées les unes sur les autres, portaient à leur sexes la plus belle parure de la femme : des femmes sans nom.
Un autre rêve…
« Le sommeil avait été bien difficile à trouver. Il s’était en quelque sorte jeté soudain sur elle, l’écrasait. Elle se sentait complètement perdue, dans l’espace, dans le temps : plus aucun repère. Rien d’elle-même ne lui était plus accessible. Tout se passait comme si son corps ne lui répondait plus, comme s’il était soudain devenu inerte. Elle n’était même plus très sûre d’habiter encore son corps, craignait même qu’il n’incarnât plus son âme. Il gisait comme séparé d’elle, sans souffle. Saisie d’une angoisse croissante, elle se rapprocha instinctivement de ce qui semblait encore être « son corps », alors qu’elle était déjà séparée de lui : elle le regarda, extérieur désormais à elle-même et ressentit une terreur : ce corps qui ressemblait encore à son corps, ce corps qu’elle avait tant aimé, ce corps qui lui avait bien servi, qui avait été si fidèle, si coopérant, dont elle ne s’était jamais séparée… son corps à elle, le sien, était, … elle ne pouvait le croire, il était en.... putréfaction. »
Ainsi faut-il que le réel rencontre l’imaginaire pour déclencher, donner libre cours au plaisir du fond du corps de la femme, celui qui jaillit de la pénétration profonde par l’homme, accepté, accueilli pour ce qu’il est vraiment : celui qui prend, celui qui librement prend possession des femmes et ainsi du monde.
Mais qu’est-ce qui détermine l’homme à jeter l’événement à la tête de la femme aimée ? Car elle pourrait vivre dans l’ignorance de ses frasques, telle Ariane, la « Belle du Seigneur » chez Albert Cohen. Une première raison un peu à la surface des choses s’impose : une bonne vieille réaction de défense le pousse à lui dire à peu près ceci : « si tu crois que c’est arrivé ! » Une deuxième plus profonde se présente alors. Eventuellement à sa grande stupéfaction -mais rétrospectivement il pense qu’il en avait l’intuition- après l’événement, elle jouit beaucoup plus et cela devient son propre plaisir d’homme de l’emmener toujours plus loin. A travers cette épreuve, c’est pour lui, grâce à son plaisir à elle, la centration qui s’engage. On peut faire l’hypothèse qu’elle a à son tour cette intuition : désormais elle le tient par le très grand plaisir de son ventre, incomparable plaisir qui permet de tenir les autres femmes à distance, et ainsi de raréfier voir d’éteindre les rêves douloureux du marché des femmes, qui ne surgit plus que dans l’imaginaire du plaisir. Ainsi l’événement déclenche à la fois son plaisir à elle et le processus de centration de l’homme, détruisant tendanciellement la cause même de l’événement : l’infidélité de l’homme. Il sape, sabote lui-même le mécanisme qu’il avait inventé pour se défendre de la captation menaçante de la femme. C’est donc bien ce processus qu’il faut se garder de conduire jusqu’à son terme, car il signifie pour l’homme le renoncement ou la mort.
La femme ne connaît le plaisir que si elle a franchi l’épreuve : l’événement qui la rejette dans le marché des femmes, marqué par la colère, la douleur qu’elle en ressent : les rêves, quant à eux, disent déjà une résignation, une acceptation… La femme à laquelle l’homme ne fait pas subir cette épreuve n’accède pas au plaisir infini de l’intérieur du corps. Elle vit l’alliance, le couplage du plaisir clitoridien en orgasmes jaillissants et la satisfaction du désir d’être pénétrée. De plus, la femme qui, faute d’« événement », ne jouit pas ne le sait peut-être pas. Elle n’est pas forcément frustrée car elle est dans une idée adaptée du plaisir. Surtout dans une société sous influence pornographique : le plaisir est mis en scène. Soupirs, râles, cambrures aguichantes et tremblements, c’est cela la jouissance ! Alors on s’y conforme et on y croit -ou du moins elle cherche à le lui faire croire à lui… qui ne demande que ça-, comme Pascal le recommande : « agenouillez-vous et priez, et vous croirez ». Nombre de femmes aujourd’hui pensent qu’elles jouissent sauf si elles n’ont pas de plaisir clitoridien. Mais personne ne sait vraiment ce qu’il en est, ni elle ni lui, parce qu’elle le met en scène y compris pour elle-même.
Limites et aventures du plaisir féminin
Né de la pénétration vaginale et anale, non seulement ce plaisir se prolonge tant que la sollicitation perdure, mais il survit à celle-ci dans une sorte d’attente patiente, prêt à poursuivre son chant à toute nouvelle stimulation convenable : elle jouit, elle jouit tant qu’il veut la faire jouir ! Car au fur et à mesure de la traversée de tout son corps par les ondes enveloppantes, elle sent à quel point ce plaisir lui « fait du bien » et espère à chaque volute délicieuse qu’il y en aura une autre encore, encore, encore... Qu’est ce qui pourrait venir interrompre pour elle ce voyage voluptueux dont chaque pulsion de délices la ravit ? Qu’est-ce qui pourrait interférer de son côté à elle : le plaisir n’a pas de fin ! Rien absolument rien, si ce n’est lui, l’homme, qui en donnera le signe, le signe de la fin. Quel signe ? Celui du retour dans le monde, le signe de l’homme : il lui reste tant à conquérir !
Ainsi il semble bien qu’il y ait, dans le rapport de la femme à son plaisir, une infinitude. Se laisser emporter, dériver, prendre, qui sait ? L’infini à l’aune de l’humain ne saurait être vécu qu’au risque d’un désir d’asservissement de la femme. Nulle surprise, nous y voilà à nouveau. Mais asservissement à quoi et par qui ? Soit asservissement par l’homme de la femme à sa propre jouissance. Fasciné par l’infinitude du plaisir féminin, et sans doute dans la crainte de son propre défaut de puissance face à la demande infinie de plaisir de la femme, il est tenté de lui faire vivre -et de vivre lui-même- le phantasme originel du « marché des femmes » : il la donne à d’autres hommes et jouit de la voir abandonnée entre leurs mains, curieux de savoir jusqu’où cette folie de plaisir peut emmener sa partenaire, et du plaisir détourné qu’il en peut ressentir lui-même. Soit risque d’un désir d’asservissement de la femme en elle-même : ivre de son propre plaisir, elle est tentée d’en rechercher les limites, au risque de son propre équilibre... La poursuite des phantasmes constitutifs de la libido, en ce qu’ils mettent en scène et transgressent les interdits, quitte alors le monde imaginaire et leur fonction de stimulant du désir, pour s’aventurer dans le monde réel. Dans les tentatives échangistes et autres pulsions libertines ou parties sexuelles publiques de certains couples ou de certaines femmes, on passe de la mise en scène du fantasme au monde réel. On recrée dans le réel des scènes originelles, On les reconstitue (in)formellement, se précipitant dans l’asservissement vécu non pas comme tel, mais comme condition du plaisir. Le plaisir ne naît plus dès lors de la seule construction fantasmatique, reproduisant la scène mythique du « marché des femmes », mais exige de la transposer dans la vie : risque de dérive (comment la qualifier ?) pathétique ? névrotique... . Ce sont peut-être des tentations d’en rechercher désespérément des limites, d’en expérimenter l’infinitude aussi...
Ni limite dans le temps, ni limite dans l’espace ? Des couples se lancent ainsi dans la course aux plaisirs : plaisir sans fin peut-être, où le corps dicte sa loi et semble annihiler toutes limites, toute volonté, toute raison. Le plaisir peut emmener vers l’aventure... mais ce serait une aventure inscrite dès l’origine, au moment où triomphe le phalle, où l’homme, ayant gagné la lutte pour la survie de l’espèce en posant l’interdit de l’inceste, a -croit avoir ?- définitivement remporté... la guerre des sexes.
Ainsi la femme danse sur le phalle ! Pourquoi ne pas imaginer des temps où l’on pourrait renverser cette belle représentation symbolique ? Si le monde évoluait radicalement de telle sorte que soudain le message, le code, les signes se concentreraient non plus sur le phalle convexe, traditionnel attribut du guerrier conquérant, mais sur son opposé extrême, ou plutôt sa figure complémentaire : le fourreau concave qui le reçoit ? Apparaîtrait alors la coupe accueillante, protectrice... tentatrice aussi. Alors ce ne serait peut-être plus la guerre, le combat, le guerrier et son repos, la concurrence, la compétition des hommes entre eux et la « défaite » de la femme, qui marquerait le monde de manière prépondérante.
Quel chemin le monde devra-t-il parcourir encore, s’écouler combien de millénaires ? De quelle réalité se parera-t-il ? Dans quel langage symbolique s’exprimera-t-il ?
Ainsi se déploie le lent processus d’élaboration de l’ambiguïté du plaisir : conquête, abandon, émerveillement, dépendance, infidélité, risque de dépréciation de soi sommeillent inéluctablement tout au fond de la construction identitaire de l’« être femme ». La femme n’atteint ces exultations brillantes de l’intérieur, plaisirs de l’attouchement et de la pénétration, que si elle accepte en profondeur son « être femme » : réceptive, pénétrée, et dans l’abandon exigé par cet accueil de l’intérieur du corps, particulièrement sensible et puissant dans la pénétration anale (point essentiel en ce que cette disposition du corps est commune à l’homme et à la femme et pourtant ne sera sollicitée de cette manière-là que par ceux d’entre eux qui se vivent suffisamment féminins pour cela...).
Ambiguïté du plaisir féminin. Il reste à mettre à jour son corolaire : la dynamique paradoxale du plaisir. Une femme qui s’abandonne accepte à cet instant d’être l’objet investi par l’autre et jouit précisément de cet abandon. Plaisir né de l’union à l’autre, plaisir attendu de cet autre, qui vous lie, vous attache à lui. Car ce plaisir gratifiant, irrésistible, très rapidement vital la pousse à reproduire cette situation de délices : voici poindre la dépendance à l’égard de cet autre, l’élu. Dépendance paradoxale, de toute évidence, confrontée qu’elle est, de manière radicale, au statut recherché par la femme moderne si soucieuse de son autonomie. Faisons même l’hypothèse que ce plaisir en abandon s’amplifie avec l’assurance de ce statut de femme libre. Car plus elle prend pied dans la vie et y gagne en autonomie, plus l’abandon qui s’insinue dans la relation amoureuse la place en situation délicate à l’égard de celle-ci - elle s’écarterait de sa quête de liberté ! Cet homme désiré, aimé lui devient indispensable, elle ne peut décidément plus se passer de lui... et ci, et ça : elle en est folle ! Vraiment. Plus l’abandon amoureux trace son chemin, et donc plus la dépendance s’aiguise, plus elle l’accepte, plus elle approche du plaisir, le perçoit soudain ou plutôt le ressent enfin, car elle l’attendait... Et progressivement, plus le plaisir se déploie, plus le désir de ce plaisir s’aiguise, jusqu’à en devenir impérieux... Voici le paradoxe bien noué, celui d’un plaisir proportionné à cet écart : plus la femme se « libère » et en même temps accepte sa dépendance dans la relation amoureuse -et dans celle-ci exclusivement- plus elle jouit.
On ne saurait exclure qu’il y ait là quelque source de la peur profonde des hommes à l’égard des femmes en quête de toujours plus de liberté dans le monde...
Le plaisir féminin, quête d’identité
Le désir de pénétration caractérise ainsi la position femme. Elle suppose accueil, abandon, acceptation de l’autre au point de le recevoir en soi, à l’intérieur de son propre corps. De cette union des corps, la femme ressent une complétude attendue : « fais-moi moi ! » lui murmure-t-elle dans l’extase. C’est donc bien d’identité qu’il s’agit. Cet homme est désormais « part d’elle » -elle qui était creuse, vide…-, le voici membre si particulier de son propre corps, plus encore constitutif de son « être ». La conformation des corps de l’homme et de la femme, complémentaires physiquement, définit si justement la zone d’élection de la dépendance. Plutôt que de fusion, parlons de complétude. Elle n’est « Elle » que Lui dedans, investie par lui à un rythme si particulier qu’il caractérise chaque couple. Et c’est au plus fort du ballet érotique, du mélange des corps du « faire l’amour » que, à son heure -celle de l’identification de l’« être femme »-, naîtra le grand plaisir.
Une fois celui-ci advenu, il est des figures, des pas de deux dans ce corps-à-corps qui sont des déclencheurs infaillibles du plaisir. A lui la science des gestes qui prennent le corps tout entier : ses mains à lui qui enserrent le ventre et les fesses, en écho à la pénétration comme si elle traversait le corps ; ses mains aimées qui saisissent les seins et la tête, geste si engageant en ce qu’il fait ressentir l’abandon en profondeur. Il crée ainsi autant d’arcs de volupté : elle est prise entre les mains de l’homme, elle ne peut lui échapper tant elle sent tout au fond d’elle qu’il l’habite, qu’il l’envahit. Empalée sur le phalle, elle danse ! Car poser les pieds au sol ou contre un mur en une danse sensuelle incomparable lui renvoie aussitôt, en rebond d’excitation, les ondes de plaisir, renforce d’autant le chant du corps qui se prend à osciller autour du sexe comblé : peu importe que ce soit la danseuse ou le conquérant qui donne le rythme, ou l’un, l’autre, tour à tour, la musique du plaisir remplit généreusement l’espace, ce que nombre de danses rituelles miment si justement.
Si les sensations vaginales et anales ont bien des points communs -la pénétration les marque fortement- une différence cependant les distingue : le plaisir vaginal est disponible, durable, infini alors que le plaisir anal est puissant et fragile. Car la pénétration anale est ô combien exigeante : il y faut l’abandon absolu. Là c’est le corps de la femme -celui qui dans le couple désire la pénétration- qui impose le rythme. C’est par sa patience, son habileté attentive que le conquérant obtiendra la victoire : la pénétrer jusqu’au plus profond, là où le corps est ouvert vers l’intérieur, sans fond, sans fin. Lente progression jusqu’à ce que le corps cède. Délicat passage des barrières, sur le fil extrême de la douleur, tant il peut arriver que l’oscillation de la sensation entre plaisir et douleur se prolonge. Lente conquête dans l’histoire d’un couple, car il y faut affronter des barrières tout à la fois psychiques -tabous de la sodomie- et physiques -réticence initiale du corps d’une part, pressions vertigineuses des fonctions premières des organes d’autre part. De réticences en vertiges, le passage ne s’ouvrira qu’au prix de toutes ces victoires : voltige... Délicieuse invasion, voluptueux envahissement, dans les deux cas car l’acceptation de la pénétration -se faire foutre !- est un acte porteur d’engagement et de risque. Il y va de l’identité -il est part d’elle !- il y va de l’être. Aux points les plus hauts du plaisir, pour peu qu’une dévoration délicieuse s’en mêle -on est passé des baisers profonds de l’approche à des morsures voluptueuses dont l’intensité exige une audace d’une extrême justesse- c’est le corps tout entier qui semble se laisser vaincre par le guerrier valeureux. Elle se sent vaincue à force d’abandon, dé-faite, (presque) en destruction d’être à ce point pénétrée, dévorée : la femme défaite ! Rien, pas un geste ni une intonation de la scène du plaisir ne saurait échapper à l’histoire humaine : le meilleur analyste en est, à n’en pas douter, l’anthropologue averti. Car c’est tout le parcours de l’homme et de la femme, depuis les heures primitives -de la dévoration cannibale au sacrifice humain- qui se joue symboliquement dans le corps à corps amoureux.
La femme est creuse ! Qui veut bien se pencher sur ce que cela dit d’elle ? La femme est creuse… entendez-vous ? Il est dans son corps, à l’intérieur, bien à l’abri un nid secret -secret même pour elle- et convoité… par l’autre, d’avance aimé pour cela : celui qui le révèlera la fera « femme ». Que sait-elle des profondeurs de son propre corps ? Si peu puisqu’elle ne peut le voir, pas même le vraiment sentir. C’est l’autre qui va révéler, l’autre qui fera vibrer, sentir, souffrir, chanter plus tard son corps tendu par le désir, tendu vers l’amour, instrument vibrant des ondes des plaisirs… Mais aussi pleurer, tendre, espérer, désespérer… La femme est creuse : elle observe, et elle attend. Creuse vous dis-je ! Le mot n’offre pas une jolie musique, convenons-en. Que dire pour que ce mot soit doux, caressant, qu’il arbore la rondeur rêvée ? Concave ne nous console en rien, d’autant que l’autre face n’en serait pas moins convexe : là, nous n’avançons pas ! C’est qu’il y a là un vide… une place vacante, un espace à remplir, ce nid fameux. Le corps creux de la femme n’est autre qu’un instrument de musique de chair et de sang. Comment s’étonner alors de sa puissance musicale si ce n’est vocale ?
Ainsi pour elle, vivre, c’est observer discrètement, se laisser toucher par le monde, frémir si ce n’est vibrer d’émotion, la contenir, espérer, attirer, attendre, lancer un regard, attendre encore ; et là, le cœur bat plus fort… Y penser, se préparer, accueillir enfin : oser ! La femme est creuse et le monde devra la remplir.
Mais c’est elle qui en décide, elle seule ; c’est elle qui choisit, elle seule ; c’est elle qui élit. Qu’est-de donc qui remplit la femme, celle qui est creuse ? Qu’est-ce donc qui trouve grâce en elle ? ou plutôt qui ? Car elle est cette femme toujours plus libre, par sa conquête propre des moyens de sa subsistance, par son ingéniosité à prendre place dans le monde, par son goût pour l’harmonie, la concorde, la paix qui rayonne d’elle, femme libre ? Qui, mais qui donc ?
L’homme élu, le « magnifique ».
Quant à ce chant fameux qui y donne accès, tout aussi secret, bien gardé – c’est son affaire à elle- et cependant accessible : c’est son défi à lui. Creuse, vide… que chantons-nous là ? La femme est accueillante, protectrice, hospitalière… Voilà, son « être au monde » dit cette musique là. Elle sanctifie l’accueil de l’élu, le magnifique ; et elle ? Elle, elle est devenue elle !
Lui -Résumons : l’homme a besoin de baiser réellement ou potentiellement d’autres femmes dans le monde pour ne pas se laisser capter par l’insoutenable plaisir qu’elle lui donne.
Et fort heureusement, car elle a besoin pour jouir, sinon de l’exercice, du moins de la menace de l’exercice de sa liberté dans le monde. Que cette menace soit crédible exige qu’au moins une fois elle soit devenue « le réel » et qu’il le lui ait fait savoir. Ce qui enrichit son imaginaire de rêves où elle est atrocement rejetée dans le marché des femmes, rêves illustrés ici par des monticules de corps décapités aux sexes chevelus, là par le corps de la femme en putréfaction, ou encore pour Téréza, l’héroïne de Kundera, par le cercle des femmes indifférenciées tournant au bord d’une piscine avant d’être abattues ….
La femme jouit d’une domination imaginaire qui, au moins une fois, doit être attestée dans le réel, dites vous. Voilà qui va faire plaisir aux féministes, femmes et hommes! Je crains que votre corollaire, le paradoxe, ne suffise pas à nous sauver d’une terrible « fatwa », une pratique qu’elles-ils ont naturellement reprise (c’est très masculin ça : se battre avec les armes de l’ennemi…) de leur récent « ennemi principal » : l’islam.
Mais moi, j’aime beaucoup votre « paradoxe » : « La jouissance de la domination dans l’acte sexuel est d’autant plus intense que la domination n’existe qu’à cet instant-là et que le reste du temps la femme est réellement libre dans le monde ».
J’en tire deux conséquences. Premièrement, c’est aujourd’hui en Europe, et probablement en France, qu’une femme peut atteindre un maximum historique de plaisir sexuel, avec l’homme adéquat, s’entend. Amérique et nord de l’Europe sont encore trop puritaines et les vrais latins encore trop machos.
Deuxièmement : toute femme non libre ne jouit pas, sauf au mieux d’un plaisir clitoridien. En particulier, la femme contrainte à la polygamie, la putain, la femme esclave, etc… ne jouissent pas. Et bien évidemment une femme ne jouit jamais d’une violence réelle. Tant pis pour les hommes dont c’est le fantasme.
Scène du restaurant : Noodles (Robert de Niro) et Deborah (Elizabeth Mc Govern)
TEST (niveau 1) POUR l'AUTEUR : QUELLE REPLIQUE REVELE LE PARADOXE DE LA FEMME CONTEMPORAINE ? ET DONC ...POURQUOI DEBORAH PART-ELLE POUR HOLLYWOOD ?
Noodles conduit Deborah dans un restaurant ultra-chic de la côte qu'il a fait rouvrir pour eux seuls.
Elle : Tu m’as attendue longtemps ?
Lui : Toute ma vie
Lui : La saison est terminée mais comme tu voulais dîner au bord de l’eau, j’ai fait rouvrir pour toi. Toutes ces tables sont des tables pour deux. Choisis celle que tu veux.
Elle : Celle-ci ira
Lui : Je t’en prie assied-toi
Ils choisissent le menu
Elle le laisse choisir le vin (mais on comprend qu’elle le connaît)
Lui : Quelle culture, tu connais même la gastronomie française dis-donc ! Qu’est-ce qui t’a appris tout ça ?
Elle : Tu penses que c’est un vieux monsieur qui fait mon éducation ? Non, j’apprends tout, je lis tout, je veux tout savoir. Tu trouves pas ça bien de faire des projets (un peu sur la défensive, agressive) ?
Lui (se penchant, tendre) : Si au contraire. Et moi, j’en fais partie de ces projets ?
Elle (se rapprochant) : Noodles, tu es le seul qui as jamais…elle hésite
Lui : Jamais quoi ?
Elle : Jamais compté à mes yeux. Mais tu t’empresserais de m’enfermer et ensuite tu irais jeter la clé. N’est-ce pas ?
Lui : Oui, je crois que oui
Elle : Oui … et le pire tu vois, c’est que ça me plairait
Lui : Et alors ?
Elle : Alors je vais devoir aller là où je veux aller.
Lui : Et jusqu’où tu veux aller ?
Elle : Au sommet
Lui : Là, je croirais entendre Maxi (son copain truand, l’amitié virile) vous êtes pareil tous les deux, c’est pour ça que vous pouvez pas vous voir.
Violons d’Ennio Morriconne …
Elle : Vous dansez ?
Lui : Vous m’invitez ? Allons danser
Plus tard il lui récite sur la plage la suite du cantique des cantiques
Lui : Comme tes pieds sont beaux ô fille du roi... Ton nombril est une coupe d'où déborde le vin, ton ventre est une meule de blé entourée de lys. Tes seins sont des grappes de raisins mûrs. Ton haleine a la douceur d'une pomme.
Elle : Noodles je m’en vais demain, je vais devoir aller à Hollywood, je voulais te voir pour te le dire.
ALORS ? FACILE ?