Vendredi 16 septembre 2011 5 16 /09 /Sep /2011 17:08

 

 

Kin P'ing Mei, ou la merveilleuse histoire de Hsi Mei et de ses six femmes

 

chinoisEtant donné le succès sur ce blog de « Jeou P’ou T’ouan : la chair comme tapis de prière », voici pour les amateurs des extraits d’un autre grand classique de la littérature chinoise. Brève remarque « féministe » de Claude Lizt à la fin.

 

Ce texte est attribué à Hsu Wei (1520-1593).

L'action se passe sous Hsou Tsung (1100-1126), un ( des nombreux) âge d'or de la Chine.

Traduction publiée par le Club Français du Livre en 1949.

 

Extraits

Grâce à une entremetteuse, la mère Wang chez qui la scène se passe, Hsi Mei séduit  Lotus d'or, une très jolie dame mal mariée…

« Tous deux adhéraient l'un à l'autre comme la colle et la laque. »

Il resta muet un certain temps, comme égaré. Puis il poursuivit en s'écriant avec force :

- Quelle injustice!

- Que vous a-t-on fait? demanda-t-elle ingénument, mais avec un sourire amusé.

- C'est à vous que je pensais, pas à moi!

Et il entreprit un boniment subtil où il ne marchanda pas les « gracieuse dame » et les « honorée » et les « vénérée madame », Elle suivait ses discours en jouant avec sa jupe et en mâchonnant l'ourlet de sa manche; et, toujours mâchonnant, parfois l'interrompait par une remarque aguichante ou un clin d'œil mutin.

Soudain, il se débarrassa de sa tunique de soie verte, en prétextant la chaleur, puis il la pria de la poser sur le lit de la mère Wang.

- Pourquoi n'y allez-vous pas vous-même? dit-elle en lui tournant le dos, mais sans cesser de mâchonner sa manche.

- Bon, tant pis !

Il allongea le bras par-dessus la table pour lancer la tunique sur le lit, en ayant soin de frôler une des baguettes pour la balayer de la table. Et, ô Providence ! la baguette roula juste sous la jupe de Lotus d'Or. Hsi Men alors resservit à boire et à manger, et fit comme s'il découvrait qu'une baguette manquait.

- C'est cela? demanda-t-elle en riant et en indiquant la baguette qu'elle venait de couvrir de son petit pied.

- En effet, la voilà! fit-il, tout étonné. Mais au lieu de la ramasser, il pressa doucement la pantoufle coloriée de broderies.

Elle éclata de rire et dit :

- Qu'est-ce qui vous prend? Je vais appeler!

Il tomba à genoux. - Gracieuse dame, ayez pitié du pauvre homme que je suis, dit-il en soupirant tandis que sa main caressante remontait le long de sa cuisse. - Vilain polisson! cria-t-elle en se débattant. Et

elle ajouta en brandissant sa main aux doigts bien écartés: Je vais vous donner un coup de poing.

- Ah, gracieuse dame, vous me tueriez, que ce serait un délice !

Et sans lui donner le temps de répliquer, il la prit dans ses bras pour aller la déposer sur le lit de la mère Wang. Il lui ôta sa ceinture et la dévêtit. Et ainsi ils partagèrent les mêmes joies sur le même coussin.

Souvenez-vous, honorable lecteur, que c'était un faible vieillard, Tchang le vieux sac à sous, qui avait eu la primeur de Lotus d'Or. Alors, ce faible vieillard avec sa goutte au nez, sa terne sauce de farine de fèves  - quel plaisir vouliez-vous qu'il lui donnât? Ensuite de quoi elle avait épousé le Bonhomme Trois Pouces. Faites donc l'effort de vous imaginer la force qu'il pouvait avoir! Or, maintenant qu'elle trouvait en Hsi Men un homme rompu depuis longtemps au jeu de la lune et des vents, avec un outil haut et vigoureux, est-ce qu'il n'était pas fatal qu'elle en éprouvât de la satisfaction?

 

Poitrine contre poitrine, comme deux canards-mandarins

amoureux,

qui s'ébattent dans l'eau,

Tête contre tête, comme un couple tendre de phénix

Qui construit avec zèle son nid de brindilles,

Elle presse ses lèvres vermeilles sur la joue de l'amant;

Il tient entre ses mains vigoureuses la tête penchée dé l'amante,

Dont les jambes gainées de soie cherchent appui sur les épaules de l'ami

En dévoilant ainsi les deux arcs d'une faucille de nouvelle lune

Les agrafes d'or se défont sur sa tête

Et sa chevelure s'épand sur les coussins

Comme un nuage sombre.

Il profère des serments profonds comme la mer,

Puissants comme les montagnes 

Et ses caresses mille fois variées

Dispersent les dernières craintes

Comme le vent disperse les nuages.

Assaillie de tendresse impétueuse,

Elle pousse un cri de bonheur semblable au cri du bruant;

Sa bouche s'emplit de suave salive

Et, luxurieuse, elle darde sa langue sous le plaisir. Dans chaque artère, dans chaque veine

De son corps souple et élancé,

Elle sent rouler lourdement

 

Un sombre flot de volupté.

Mais le souffle de ses lèvres vermeilles

Halète et va s'affaiblissant.

Sur ses yeux descend la nuit,

Sa peau se mouille de perles fines,

Scintillantes.

Sa gorge lisse palpite

Comme les vagues de la mer.

Ah les voilà consommées

Toutes les délices de l'amour volé :

Deux amants ont parfait leur étreinte.

 

Le nuage avait crevé. Ils étaient tous deux en train d'arranger leurs vêtements lorsque la mère Wang fit soudain irruption dans la chambre.

- Eh bien, voilà du joli! Et elle ajouta pour Lotus d'Or qui se tenait bien penaude: - Je vous avais priée de venir faire de la couture, et non l'amour. Le mieux qui me reste à faire, c'est d'aller de ce pas raconter la chose à votre mari, car je ne veux pas qu'il l'apprenne par d'autres et m'en fasse des reproches.

Elle fit mine de s'en aller. Mais Lotus d'Or, les joues rouges de honte, la retint vivement par la jupe et l'implora doucement :

- Mère adoptive, soyez indulgente.

- Je veux bien, mais à une condition : dorénavant vous vous tiendrez à la disposition de Monsieur Hsi Men à toute heure. Tôt le matin ou tard le soir, il faudra que vous veniez dès que je vous appellerai. C'est la condition de mon silence. Autrement, je dirai tout à votre mari.

La honte retint Lotus d'Or de proférer un seul mot.

La vieille insista :

- Eh bien, qu'en dites-vous? Répondez-moi, je vous prie.

- Je suis d'accord, dit Lotus d'Or d'une voix à peine perceptible.

- Seigneur, dit la vieille à Hsi Men, vos désirs sont comblés aux dix dixièmes; c'est le moment de tenir vos promesses. Sans quoi...

- Soyez sans crainte, mère adoptive, je n'ai qu'une parole.

- iI reste encore un point à liquider, poursuivit la vieille. J'ai bien entendu vos déclarations réciproques, mais elles sont de peu de poids tangible. Je propose que vous vous offriez mutuellement un souvenir comme gage de votre sincérité. .

Hsi Men défit en un clin d'œil une agrafe en or qu'il fixa dans le chignon de Lotus d'Or. Elle l'en ôta prestement et la cacha dans sa manche, car elle craignait que son mari ne la découvrît et n'en conçût des soupçons. Elle eût volontiers refusé l'échange, mais elle ne put empêcher la mère Wang de lui tirer de la manche un petit mouchoir en fine mousseline de Hang Tchou et de le passer à Hsi Men. On but encore quelques gobelets de vin, puis Lotus d'Or se leva et rentra chez elle en se glissant par la petite porte.

- Eh bien, dit la mère Wang, ai-je bien réussi mon affaire ?

- A la perfection. Je vous en ai beaucoup d'obligation.

- Est-elle bonne au jeu d'amour?

- Ah, c'est la fille de la volupté en personne !

C'est inexprimable.

- Alors, n'oubliez pas que vous m'avez juré d'être reconnaissant.

- Sitôt rentré, je vous ferai porter votre récompense.

La vieille cita en riant:

 

L'œil déjà voit flotter les drapeaux du triomphe,

L'oreille entend de loin les sons de la victoire.

 

- J'espère, ajouta-t-elle, n'avoir pas besoin de sortir de la tombe pour venir vous demander de payer les honoraires des chanteurs à la cérémonie de mes funérailles.

Le lendemain, elle touchait ses dix pièces d'argent que Hsi Men lui porta en personne. On sait depuis longtemps que l'argent rend accommodant: les yeux de la mère Wang étincelèrent de joie dès qu'ils perçurent l'.éclat du précieux métal. Elle ne se borna pas à remercier Hsi Men avec volubilité, mais lui proposa même d'aller querir sur-le-champ sa belle voisine. Sans doute était-il encore trop tôt, le Bonhomme Trois Pouces était sûrement à la maison, mais elle essaierait au moins de prévenir la jeune femme, sous le prétexte de lui emprunter une calebasse. Et la voilà partie !

Lotus d'Or servait le déjeuner de son mari lorsque la petite Ying vint lui dire que la mère Wang avait frappé à la porte de la cuisine et qu'elle la priait de lui prêter sa louche. Lotus d'Or se dépêcha de descendre, tendit la louche à la vieille et l'invita à monter. La mère Wang s'excusa sur ce qu'elle n'avait personne pour garder sa maison. Elle lui pressa discrètement la main en même temps, pour signifier que Hsi Men était là. Lotus d'Or comprit. Elle engagea son mari à se hâter et attendit à peine qu'il fût parti avec son chargement pour sauter dans sa chambre. Elle mit ses plus beaux vêtements et se para de son mieux. Elle fit quelques recommandations à la petite Ying avant de sortir:

- Je vais un moment chez la mère Wang. Prends bien soin de la maison et viens tout de suite me prévenir si mon mari rentre. As-tu compris ce que je t'ordonne? Si tu ne m'écoutes pas, je te briserai les os, vaurienne !

Hsi Men crut voir une apparition céleste lorsqu'elle entra. Les deux amants furent bientôt tendrement installés joue contre joue et cuisse contre cuisse. - Dites-moi si monsieur votre mari a fait une observation hier, s'enquit la mère Wang qui servait du thé et du vin avant de s'en aller.

- Il m'a demandé, répondit Lotus d'Or, si nous avions terminé le vêtement mortuaire. J'ai dit que oui, mais que j'aurais encore à travailler aux bas et aux pantoufles que vous porterez à votre dernier voyage. 

De son côté, Hsi Men prenait tout son temps pour examiner sa maîtresse en détail. Il la trouvait plus séduisante encore et elle lui paraissait d'une beauté surhumaine, telle une Fée de la Lune.

Dans son ravissement, il la pressa contre lui. Le bas de sa jupe s'écarta sur de charmants petits pieds chaussés de mignonnes pantoufles de satin noir corbeau.

Hsi Men souleva la jupe un peu plus et il ressentit aussitôt un picotement dans sa chair qui annonçait l'éveil de ses sens. Ils burent amoureusement dans la même coupe.

- Que âge avez-vous, questionna Lotus d'Or

négligemment. .

- Trente-cinq ans. Mon anniversaire tombe le vingt-huit du septième mois.

- Et combien de femmes avez-vous?

- En plus de mon épouse, je n'ai que trois ou quatre concubines. Mais aucune ne me plaît parfaitement.

- Combien d'enfants?

-Une fille seulement, sur le point de se marier. Il tira de sa manche une petite boîte en argent, dorée à l'intérieur et emplie d'une fine pâte parfumée de thé et d'olives. Il en mit sur la pointe de sa langue, l'offrit aux lèvres de Lotus d'Or et ils se pressèrent l'un contre l'autre avec de grands soupirs et de profonds gémissements.

La vieille les laissa à leurs ébats amoureux.

Le couple éprouvait une agitation croissante. Soudain, dressé au centre de son corps, le membre de Hsi Men apparut. Formé depuis longtemps à l'école de toutes les maisons de joie, c'était un outil entraîné et éprouvé, long et fort, ferme et dur, bref: un honnête et excellent outil. Muette, Lotus d'Or y glissa sa main délicate. Alors, pendant qu'elle se débarrassait de ses vêtements, Hsi Men tâta son sexe d'une main tremblante. Presque sans poils, il était lisse, rond et tendre comme de la pâte à faire le pain qui fermente avant la cuisson; comme une délicieuse pâte de fruit aussi, qui déborderait légèrement le gâteau; un objet merveilleux enfin, tout offert aux convoitises d'un cœur d'homme.

 

Doux, mais ferme, ce calice!- une fleur de lotus fraîche et parfumée-

Souple et soyeux, que les mots ne sauraient dire.

S'il te veut du bien, il s'ouvre délicieusement,

Dardant une languette exquise;

S'il te veut du mal, il s'endort avec maussaderie,

Dûment serré entre les cuisses.

 

Où se loge-t-il sinon dans les plis d'une culotte?

Son petit jardin est planté d'herbe clairsemée.

S'il trouve un galant jeune, lascif et audacieux,

Il évite les palabres et s'attend à la lutte.

 

Pour reprendre les rênes de notre récit, nous dirons que, de ce jour, Lotus d'Or établit avec Hsi Men des relations quotidiennes et toujours clandestines chez la mère Wang. Tous deux adhéraient l'un à l'autre comme la colle et la laque….

 

 

 

 

P128

Lotus d’or est devenue la cinquième épouse de Hsi Men

 

Notre honorable lecteur se souviendra peut-être que ce neveu, Houa Tsé Hsou, appartenait à la bande des neuf amis qui s'étaient réunis avec Hsi Men au temple de l'Empereur de Jade pour former une ligue fraternelle. Hsi Men rencontrait quotidiennement Ying Po Koué, Hsié Hsi Ta, ou n'importe quel autre membre de la confrérie, pour organiser des orgies collectives dans quelque cabaret ou maison de joie. Comme, à l'exception de Hsi Men, les huit autres membres de l'association étaient tous de très pauvres diables, ils encourageaient de leur mieux le riche Houa à mener joyeuse vie et à dépenser sans compter son argent. Aussi arrivait-il fréquemment qu'il ne rentrait pas chez lui de trois ou cinq nuits.

 

Qu'il est beau de flâner au printemps Le long de la rue Purpurine,

De boire à la Tour Rouge

Au son des flûtes et des guitares.

Pourquoi donc être chagrin?

Profitons du jour qui s'enfuit !

Qui n'éprouve point de joie

Tant qu'il reste l'espoir,

Est un fou!

 

La fête dura jusqu'au soir au Pavillon des Nénuphars. Lorsque les invités se furent dispersés, Hsi Men se sentit attiré vers la chambre de sa favorite. Il était légèrement ivre et le vin avait éveillé en lui des velléités amoureuses.

Lotus d'Or prépara la couche et alluma les bougies d'encens. Ils s'entre-dévêtirent avant de se glisser sous les tentures de soie. Hsi Men ne se sentait pas de goût pour le jeu ordinaire des nuages et de la pluie; mais il savait que Lotus d'Or était experte au jeu de la flûte. Elle se mit donc à califourchon sur son corps, formant un cercle doré de ses mains délicatement jointes. La tenant d'une prise ferme, elle prit la flûte dans sa bouche et, d'un mouvement de haut en bas bien rythmé, la fit entrer, sortir et rentrer. Inondé de bien-être, Hsi Men subissait béatement la caresse de ces lèvres si douces et habiles, et plus le jeu durait et plus il en éprouvait de plaisir.

Il se reprit brusquement pour demander du thé et Prune de Printemps entra au premier son de son appel. Lotus d'Or gênée tira vivement le rideau du lit.

- Pourquoi te gênes-tu devant elle? demanda Hsi Men en souriant. Mme Houa n'éprouve pas le moindre sentiment de honte, si son mari fréquente l'aînée de ses femmes de chambre. Cette jeune personne, d'ailleurs, a très exactement l'âge de notre Prune de Printemps. L'autre,' plus jeune, tu l'as vue aujourd'hui: c'est elle qui portait les fleurs. Ce sont de belles petites, toutes les deux ! Quel bonhomme, ce Houa ! Qui aurait cru qu'il s'attaquait à des fillettes si jeunes?

- Ah coquin! dit Lotus d'Or en le regardant calmement. N'ayons pas de querelle. Tu désires Prune de Printemps, naturellement ! Eh bien, prends-là! Pourquoi ces détours? A quoi bon parler de la montagne, quand tu ne penses qu'au moulin qui est derrière? Ce n'est pas la peine de me donner d'autres femmes en exemple. Je n'exige rien, rien du tout. Demain, je céderai ma place à la petite.

.- Comme tu sais bien m'être agréable, mon enfant, dit Hsi Men, enchanté et attendri. Il est impossible de ne pas t'aimer.

La conversation s'acheva en pleine harmonie.

Lorsque le jeu de la flûte eut cessé, ils s'endormirent l'un près de l'autre, tête contre tête et cuisse contre cuisse.

 

P147

L’infidèle  est punie…

Découragée ( de ce que son mari la néglige), Lotus d'Or rentra dans son pavillon.

Le temps passait avec une lenteur insupportable, les heures Iui paraissaient des mois. Enfin elle prit une résolution. Absolument certaine qu'il ne rentrerait plus de ce jour, elle renvoya ses deux servantes et elle sortit dans le parc, comme pour une de ses promenades habituelles. Mais pour cette fois, elle avait un but : la maisonnette du jeune jardinier. A voix basse, elle commanda au garçon de la suivre au pavillon. Après l'avoir fait entrer, elle verrouilla soigneusement la porte, puis lui servit à boire jusqu'à ce qu'il fût ivre. Alors elle défit sa ceinture, quitta ses vêtements et se donna à lui.

 

Elle méprise les lois éternelles,

Car la nature nous enseigne

Qu'il faut séparer les grands d'avec les petits, .

Qu'il faut distinguer ce qui est noble de ce qui est vulgaIre.

Aveuglée par la chaleur de son sang,

Elle oublie de craindre la colère de l'époux.

Pour obéir à la frénésie de son désir,

Elle ne prête plus l'oreille qu'à sa voix.

Dans le parc des Cent Fleurs,

Règne aujourd'hui l'impulsion vulgaire.

La belle transforme en mauvais lieu

Le foyer que sa vertu devait garder.

Elle appelle son passe-temps l'amour

Et de l'ignoble sperme' d'un âne

Elle souffre que son corps de jade soit pollué.

 

De ce moment, Lotus d'Or reçut tous les soirs le Jeune Jardinier au pavillon, le congédiant chaque matin avant le Jour. En témoignage de faveur, elle lui fit

 

présent d'un cercle d'or, de trois fléchettes d'argent pour les cheveux et d'un sachet de parfum en soie. Elle croyait pouvoir compter sur la discrétion de son jeune amant et elle ignorait que le jeune garçon allait souvent boire et jouer aux dés avec ses camarades et qu'il se trahissait en bavardant. Le vent des racontars finit par souffler aux oreilles des deux ennemies, Sun Hsué  et Li Kiao, que Lotus d'Or ne prenait pas actuellement sa fidélité plus au sérieux que lors de son premier mariage. Elles allèrent naturellement trouver Mme Lune pour lui rapporter les bruits qui couraient sur le compte de l'odieuse Cinquième. Mme Lune refusa d'y ajouter foi.

- Bah ! fit-elle, c'est tout simplement parce que vous la détestez. Et elle les renvoya.

Le malheur voulut que Lotus d'Or oublia, quelques jours plus tard, de verrouiller sa porte, si bien qu'Aster d'Automne, que le hasard amenait à pénétrer fort tard dans la maison, la surprit en flagrant délit. Le lendemain elle l'apprenait à Petit Bijou, qui le transmit aussitôt à San Hsué, qui en fit part à Mme Li Kiao; puis les deux dernières allèrent trouver Mme Lune.

- Sa servante en est témoin, dirent-elles avec assurance. Si vous ne voulez pas en informer M. Hsi Men, c'est nous qui le ferons. Il vaudrait mieux laisser courir les scorpions en liberté, plutôt que de témoigner de l'indulgence à une pareille créature.

Mme Lune leur conseilla de se taire; afin de ne pas compromettre les fêtes d'anniversaire; ce fut en vain. Lorsque Hsi Men rentra, deux jours avant, soit le vingtième jour du septième mois, les deux femmes s'exécutèrent et lui firent part de la nouvelle.

Hsi Men se sentit envahi par un flot de bile. Les mille affaires que son absence avaient laissées pendantes cessèrent brusquement d'exister à ses yeux. Il hurla qu'on lui amenât le malfaiteur. Mme Lotus d'Or, à qui l'on avait annoncé l'orage qui était sur le point d'éclater, eut tout juste le temps de faire venir le jeune garçon au pavillon. Elle lui ordonna de se taire à tout prix et le dépouilla de tous les cadeaux qu'elle lui avait faits. Son émotion, toutefois, l'empêcha de penser au sachet de parfum.

Le coupable alla s'agenouiller devant son maître dans la grande salle sur le devant de la maison, et l'interrogatoire commença.

- Avoueras-tu, misérable? Kin Toung fit le muet.

- Arrachez les épingles de ses cheveux ! et montrez les-moi, cria Hsi Men aux quatre valets armés de gourdins qui entouraient le garçon.

On ne trouva pas d'épingles.

- Où as-tu caché les épingles et le cercle d'or?

- Je n'ai jamais possédé rien de pareil.

- Tu divagues? Otez-lui ses vêtements!

Des poings vigoureux le saisirent, le dépouillèrent de sa jaquette, de sa culotte - et soudain apparut, attaché à la ceinture du caleçon, un sachet de parfum en soie multicolore. Hsi Men le reconnut au premier coup d'œil.

- Eh bien, manant ! d'où tiens-tu cet objet?

Kin Toung consterné eut quelque peine à rassembler ses esprits. Puis il finit par inventer un mensonge : - Je l'ai trouvé en balayant le jardin.

- Ligotez-le! cria Hsi Men qui grinçait des dents de fureur. Donnez-lui ce qu'il mérite!

Les serviteurs lui obéirent et ils appliquèrent trente lourds coups de bambou sur le dos de Kin Toung. La peau éclata et se colora de sang. Après quoi, ordre fut donné au domestique Lai Pao de lui arracher deux touffes de cheveux des tempes. Finalement on le chassa de la maison.

Lotus d'Or eut l'impression qu'elle culbutait dans une cuve d'eau glacée lorsqu'elle entendit de loin les hurlements du supplicié. Mais Hsi Men arrivait chez elle. La peur lui ramollit les membres, le sang se figea dans ses veines, le souffle lui manqua; cependant elle fit un effort immense pour le débarrasser comme d'habitude de son surtout. Elle reçut une gifle brutale. On appela Tchoun Mei qui reçut l'ordre de fermer toutes les portes extérieures et de ne laisser entrer personne dans le pavillon. Le fouet à la main, Hsi Men s'assit dans le vestibule et il ordonna rudement à Lotus d'Or de se dévêtir et de s'agenouiller devant lui. Elle baissa la tête et obéit, sans un mot.

 

Brève remarque de Claude Lizt

Rappelons ici le commentaire de J.J. Pauvert sur un autre grand classique de la littérature chinoise, le « Jeou P’ou T’ouan (La Chair comme Tapis de Prière)» :

« Rien n'est moins occidental, rien n'est moins chrétien que cette littérature hors du péché, déliée de toute pudibonderie, candide dans sa crudité. La recherche de la volupté, minutieusement détaillée, ne s'y accompagne d'aucune perversion morbide. Le tendre souci du plaisir de l'autre y est toujours présent ».

On voit cependant que, malgré la liberté de mœurs et l’absence de sens du pêché, il valait tout de même mieux être un homme qu’une femme dans la Chine du 12ème siècle… et encore aujourd’hui. Or selon nous, une femme ne peut jouir  de la totalité des plaisirs, et en particulier des plaisirs féminins, que si elle est libre dans la société. Ce qui n’était, à l’extrême rigueur, le cas que des riches veuves dans la Chine ancienne. Il faut donc en conclure que les femmes ne jouissaient qu’à minimum, donc d’orgasmes clitoridiens uniquement. Il est d’ailleurs symptomatique que cette littérature nous en dit assez peu sur le plaisir lui même et quasi rien du plaisir féminin…

Par claude lizt - Publié dans : Citations Litterature
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