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Le Voyage à Genève
Le blog intello, proféminin et antiféministe, discrètement érotique
« Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement », La Rochefoucauld, Maximes, 26,
« …ni l’illimité de la jouissance féminine », Claude Lizt
Nez-de-Cuir, ou l’amour impossible
© Claude Lizt
Juillet 2011
Le roman de Jean de la Varende, « Nez de cuir » illustre à notre avis la relation suivante : « Elle est une femme castratrice, donc elle n’est pas une femme… Il est l’homme qui met la femme à l’épreuve de sa féminité. C’est pourquoi leur amour est impossible. »
Il s’agit bien sur, comme toujours avec Claude Lizt, d’un double point de vue : Elle et Lui
Nez de cuir vu par Elle
Commençons par résumer le roman, pour ceux qui n’ont pas eu la bonne idée de le lire.
Parmi les rencontres mythiques, celle de Nez-de-Cuir et de Judith. Officier des armées de Napoléon, ce jeune hobereau normand est laissé pour mort sur le champ de bataille : un sabre cosaque lui a arraché la face, dont ne subsistent que le regard et la bouche. Sauvé miraculeusement il survivra, ses traits dévastés cachés derrière un masque de cuir : le mystère de cet homme blessé de manière inhumaine hantera désormais les plaines normandes. Toutes les femmes de ces contrées l’accueillent généreusement, touchées par son sort tragique et sa vie est désormais celle d’un Dom Juan au grand cœur ; il s’assurera du sort des enfants nés de ses amours. Et voilà que Judith se trouve sur le chemin de l’homme masqué... Elle viendra vers lui, lui proposant l’amour fidèle, à lui qui a perdu son âme. Déçue de son refus, elle épousera un seigneur riche et vieux. Ce dernier disparu au terme d’une année qui a vu éclore l’amour du héros pour la belle désormais inaccessible, c’est lui qui vient vers elle : il l’a tant aimée, il la veut. Elle se refuse. Ce n’est que par la violence qu’il vaincra sa résistance obstinée : l’homme arrache son masque ; elle cède. Tout est fini, il ne peut plus l’aimer, l’homme démaqué.
Elle
L’homme est masqué. L’homme magnifique est masqué. Malheur à celle qui le démasquera...
Dans Nez de Cuir, l’homme au masque s’est attaché les faveurs des femmes, toutes les femmes : les filles des campagnes dont, hobereau local, il est le héros ; les femmes mariées de l’aristocratie des environs, souvent jeunes, affublées de vieux maris riches et ennuyeux imposés par leur milieu social… Des femmes plus audacieuses aussi qui s’adonnent à la chasse avec lui, incomparable chasseur : elles jouent une partie un peu moins inégale avec le meilleur chasseur de tous les équipages, héros là aussi, dont la belle sonnerie familiale résonne avec tant de bravoure. Elles se mesurent à lui, chasseresses vaillantes et amantes enchantées : aucune ne lui résiste ! Ce beau chasseur si mystérieux dont nul ne connaît le visage se trouve ainsi à la tête, à lui seul, d’un « marché des femmes » qui lui est tout ouvert, dans son milieu social comme sur ses terres. Ce héros, l’homme magnifique, l’homme follement masculin est celui qui met la femme à l’épreuve de sa féminité. Parce qu’il est le maître du « marché des femmes », il place la femme en face de l’épreuve absolue : il la confronte à son ambiguïté constitutionnelle : tout à la fois celle qui se donne dans l’amour sans retenue aucune et rêve d’être l’unique aimée, et celle qui appartient au « marché des femmes » offertes à l’homme et en prend le risque fatal.
Malheur à celle qui le démasquera...
A l’instant où cela se produit, celle qui le contraint à arracher son masque lui fait horreur. Non seulement il ne peut (plus ?) l’aimer, mais il ne peut supporter qu’elle l’approche, le touche… Car au moment même où il retire son masque mettant à jour son visage anéanti par les sabres cosaques, il révèle l’irréparable blessure, ce que nul ne doit même soupçonner, ce qui doit rester caché : la castration de l’homme. Il n’est plus un homme ! Et cette femme lui fait horreur : la femme castratrice n’est plus (pas ?) une femme.
Pourquoi elle ? Pourquoi à ce moment-là ?
Quelle femme est-elle ? Est-elle une femme féminine ? Aime-t-elle de l’amour d’une femme ?
Très jeune, audacieuse, exigeante, a-t-elle un coeur de femme ? Non, sans doute. Son attitude n’est pas en profondeur, malgré les apparences, celle d’une femme féminine. Tout d’abord, elle ne lui cède jamais : elle n’en n’a pas la force d’abandon, elle n’en n’a pas la générosité ; elle ne se sacrifie pas, surtout pas. Elle ne prend pas la position de celle qui pourrait le « sauver », même si au fond c’est peut-être ce qu’elle aurait voulu accomplir : elle ne sait pas s’y prendre… De fait elle n’en prend pas le risque ! Celui de faire confiance dans l’élan même de l’amour à l’homme aimé par celle qui se sait l’une des femmes offertes à lui. Comment lui demander à cet instant-là promesse de fidélité ? C’est exiger d’emblée qu’il renonce à se faire homme ! Elle ne se comporte pas en effet comme une femme à deux moments cruciaux au moins. Quand elle lui dévoile son amour et propose une sorte d’échange : elle deviendra son épouse aimante et il lui sera fidèle. Il refuse, elle se retire.
« Mais enfin n’avez-vous jamais songé à une vie vraiment à vous ? …Une vie complète dans votre maison ? Je sais bien que les femmes peuvent vous faire douter de nous, mais il y en a ! enfin ! pour qui tout n’est pas bal, plaisirs, danses et le reste. Celle qui sait attendre, joyeuse, laisser partir, joyeuse, et folle de joie quand on revient… Sans gronderie, mais forte quand même… vous ne vous marierez pas ? … »
« Si une femme vous apportait toute sa force, sa vie, pour toute la vie ; qu’elle voulût être la source de votre race, souffrir pour vous donner ce qu’elle a de beau, de pur, et à jamais… Si elle voulait se pencher sur vous pour vous verser son âme, goutte à goutte de sang, puisque vous n’en n’avez plus, quitte à en mourir ! s’il fallait !... Celle-là, la tromperiez-vous encore ? »… Celle-là, l’abandonneriez-vous toujours ?... »
« oui » dit-il avec une sauvagerie désespérée, « celle-là, surtout ! »
« C’est fini » murmura-t-tell, « adieu ».
Une femme immergée dans le féminin prendrait au contraire le risque de se donner à lui sans précaution, puis attendrait de ce don d’amour sa fidélité reconnaissante ; elle ne lui proposerait pas un « marché ».
Ensuite, quand elle le repousse lors de sa lente déclaration, lors de son approche adoratrice, l’accusant de vouloir l’avilir à cet instant sacré, au cours de cette nuit fatale où il s’est introduit dans sa chambre : elle se refuse à lui alors qu’il lui dit l’amour… A cet instant où elle le pousse à se démasquer…, distante qu’elle reste à son aveu passionné. Là non plus, elle ne se comporte pas en femme : comment pourrait-elle ne pas lui céder dans l’élan de l’émotion de l’amour, dans l’attirance des corps, dans la nécessité de la femme de se donner dans la force confiante de la passion amoureuse. Là encore, elle calcule…
Cependant, à plusieurs reprises, elle se montre en quelque sorte « généreuse » : elle insiste sur le pardon qui lui serait acquis. Mais là encore, elle s’écarte du féminin ; tout au contraire, la femme qui prend tous les risques, elle, ne pardonne pas.
« J’ai été tellement silencieux, tellement, que vous auriez pu croire à mon oubli, si ce qui ne trompe pas une femme, venant d’un homme, n’avait toujours été entre nous…. A distance, je vous entendais vivre. Quand nous nous promenions il m’est arrivé souvent de copier vos gestes, de lever la tête quand vous la leviez vers le nuage ; de croiser les mains comme vous les croisiez. Ainsi je me figurais être parvenu à une sorte d’union de nous-mêmes, secrète, mais si forte qu’elle nous communiquait les mêmes mouvements…. Nul n’a su que je vous aimais… »
Il avança d’un pas.
… « Et voici que je me suis aperçu … que je me sentais épris de plus, d’une chose inaccessible en dehors de votre consentement -de votre âme- … que je ne composerais, elle, jamais. »…
Il avança d’un pas encore.
« … Je ne pourrai jamais croire que vous n’ayez entendu mon amour près de vous… gronder -car il est sauvage et fort !- mais aussi comme il se courbait. Si fort… » … « Ce que j’ai pu souffrir ! les gens ont une puissance
de souffrir sœur de leur ardeur… J’ai souffert… « Vous n’avez rien vu, vous m’avez même accueilli avec une distraction volontaire… Pourquoi avez-vous fait cela… à moi, le vaincu, qui survivait au vainqueur mais enviait le mort… moi, atteint d’une autre blessure… dont je ne guérirai jamais… ! jamais !
Il avança.
« je voudrais trouver des prières, mais bien plus tendres encore que les Ave Maria, aller à genoux à votre tabernacle… je ne suis plus qu’un reflet de vous, de votre lumière… ma belle, ma fière, ma douce… exaucez-moi. »
Il avança.
« Je sais que tu as une toute petite marque près de l’index gauche, comme un grain de blé, et si tu relèves les doigts, ils s’incurvent sur ta paume, comme une aile. Ton annulaire est très long ce qui est un signe de fidélité… veux-tu me donner tes mains ?»
Il avança.
« Veux-tu, reprit-il timidement, retirer ton anneau… Elle eut un geste brusque, l’alliance résistait ; elle força et le sang vint ; alors elle jeta l’anneau au loin.
« Donne-moi tes mains… Elle les tendit sans bouger… Il arriva contre elle –enfin ! Souleva les mains avec un sourire extasié, émerveillé. Dans une plainte profonde, il s’arrêta au doigt ensanglanté et aspira longuement la blessure…».
Il y a bien là place à la légende intemporelle de l’amour impossible. Elle est incapable de prendre le risque, la folie du risque d’amour de se donner à lui, comme une femme. Il ne peut l’aimer que précisément parce qu’elle est celle, l’unique, qui lui a résisté, celle qui ne s’est pas donnée à lui de cette manière inconditionnelle qui fait la femme.
Et le dénouement… Alors qu’il s’est jeté sur elle, elle le fustige « …tu ressembles à une bête, à un animal, à un monstre… »
« …Un monstre… ? Il devait agir sur cette femme : d’une manière ou d’une autre, de n’importe quelle manière ! Qu’elle ne restât pas la plus forte, qu’elle fût défaite… Que ce fût-elle qui tremblât… L’homme ne la désirait plus… Simplement la rage d’être le maître, de le redevenir… « un monstre !»
Il s’arrêta ; il entrevoyait la victoire dans une action hideuse qui, seule, pouvait vaincre cette femme-là : « Tu n’as rien vu encore ! … et ses doigts crochèrent au masque, fébrilement… aux lanières de ses oreilles… Grisé par cet abominable triomphe, continuant de dégrafer, de fouiller d’une main, de l’autre saisit la lampe, la rapprocha du visage qu’elle devait éclairer de toute sa lueur… il arracha le cuir… et il fut… Lui ! Il présentait, exhibait le visage terrible, le visage inconnu, l’atrocité tuméfiée et bleuissante où des cicatrices se bourrelaient… »...
« Criant d’épouvante, elle avait mis sa main sur ses yeux. Quand il fut si proche que la chaleur de la lampe la prévint, elle le regarda. Une seconde. Puis, étreignit la lampe, arracha le verre où elle laissa de sa peau, mit la main sur la flamme pour l’teindre, la maintint sur le métal brûlant... heureuse de souffrir, de sentir une brûlure qui fut pour elle le début de sa damnation consentie... Dans la nuit elle devint toute tendresse et tout amollissement. Sur ses plaies et ses cicatrices, le baisa : « mon amour...ô mon pauvre amour. »
Cet homme resta.
L’ayant contraint à se démasquer elle l’a amputé de sa passion ; de ce seul geste, elle lui fait horreur. C’est une version de l’amour impossible transposée dans le monde de l’initiative des seuls individus, qui devraient donc pouvoir finalement décider eux-mêmes de leur sort ; elle en est d’autant plus douloureuse. Ni elle n’est plus femme, ni il n’est plus homme... : l’amour est vraiment devenu impossible, faute de confrontation des deux amants.
Au-delà de cette histoire étrangement révélatrice de la difficulté de l’homme et de la femme à se rencontrer dans la passion, s’impose cette question du masque. L’homme serait doublement masqué : il se masquerait lui-même et la femme, elle aussi, lui attribuerait un masque. Le paradoxe de fait ne se met en mouvement que si l’amour est possible... mais pour combien de temps ? ... car l’amour serait « menacé »...Ce qui entre là en scène serait-il l’amour éphémère ? ou fragile ? ou menacé ? Ainsi... soudain l’homme s’inquiète : « vais-je faire aussi bien que lors de nos escapades précédentes ? » après que la femme ait évoqué avec délices une de leur toute dernière création sensuelle. Il ajoute : « je ne devrais pas vous le dire... » et aussi « comment se fait-il que vous ne pensiez pas à cela, au fait que l’homme est habité par ce doute... » ; « comment se fait-il que vous ne doutiez pas... ? »
Elle toute souriante. Non seulement ce doute potentiel de l’homme ne l’effleure jamais mais, même le lui ayant entendu dire à plusieurs reprises, elle continue de n’y jamais penser. Même lorsqu’il le dit comme il vient de le faire alors qu’ils viennent de se retrouver en voyage dans un ravissement partagé, elle ne parvient pas à prendre cela tout à fait au sérieux. C’est qu’il est l’homme magnifique ! Rien de tel ne saurait atteindre sa vision solaire de l’homme aimé.
Il se masque lui-même – C’est le masque qui cache son impuissance (hypothétique ?) à la faire jouir ; c’est le « c’est trop » qui pétrifie l’homme dans la relation amoureuse, cette fatalité d’être celui qui interrompt qui pèse sur l’homme. De temps à autre il retire le masque, croyant que sa « faiblesse » puisse peut-être attendrir la femme. A contrario, c’est aussi ce que fait le macho lorsqu’il fait savoir à la belle qu’il ne garantit pas le résultat de leur étreinte.
Quant à la femme, elle lui attribue aussi un masque, précisément celui d’« homme magnifique » ! Il est puissant, attentionné ; il aime le féminin et sait le prouver par mille petites réactions délicates et justes. Certes porteur d’une touchante intelligence de la sensibilité de la femme, rationnelle à peine, l’« homme magnifique » n’est pas dénué d’intuition.
Nez de cuir vu par Lui
Résumons d’abord l’histoire, pour ceux , je l’espère nombreux, qui ont négligé ce nostalgique roman de terroir assez quelconque, sauf par l’intérêt du type de personnages et de relation H F qu’il met en scène :
C’est l’histoire d’un gentilhomme normand. Magnifique jeune homme dont toutes les femmes du pays raffolent, il se fait sabrer le nez par un cosaque lors de la retraite de l’empereur. Tenu pour mort, il est ramené chez lui. Un médecin, lui châtré par un coup de sabre, le ramène à la vie. Il portera désormais un masque de cuir et cela le rend encore plus séduisant. Il passera son temps entre chasse à courre et chasse aux dames, chassant les dames des chasses à courre comme les simples et fraîches paysannes, semant le pays de bâtards. Un jour la nièce d’une dame qu’il est en train de courtiser dans son pavillon de chasse arrive en petite tenue, chevauchant presque à cru : vite le mari va rentrer ! Il prend la belle en croupe et la ramène chez elle, puis revient chercher la jeune fille. Il admire son courage, elle est sensible aux soins et à la sollicitude qu’il lui montre. Quand ils se quittent, elle est presque amoureuse, il la trouve différente... Devenue rapidement très amoureuse, elle s’offre à lui sous condition : pour une femme comme elle, renoncerait-il à ses conquêtes ? Non, bien-sûr, affirme-t-il, et la jeune fille épouse un vieillard très riche. Devenu comme un fils adoptif pour ce vieil homme, il peut alors se laisser aller à l’aimer, car elle lui est désormais interdite, du moins le croit-il. Pendant ce temps il chasse désespérément, queue au vent... Le vieux meurt, elle est libre. Il pénètre de nuit chez elle, lui fait une déclaration d’amour de grand style, elle se refuse, il al force un peu, elle se rebelle... Fou de rage, il arrache son masque et lui montre la plaie hideuse de son nez coupé. Elle lui cède. Il s’enfuit, tue son cheval sous lui, se blesse, s’enferme dans une longue convalescence à la trappe, en compagnie d’un grognard, tueur repenti de chouans. Il sort éclopé, Il la demande en mariage. Alors qu’il se penche pour l’embrasser, il ressent un dégoût d’elle. Elle s’enfuit et meurt peu après. Il passe le reste de ses jours à chasser en clopinant derrière ses chiens. Les épisodes surnagent dans une bouillie de description du Pays d’Auge, parfois talentueuse et de scènes de genre sur la profonde et si douce solidarité féodale entre mes nobles et « ses » paysans qui sont du dernier kitch. Mais ce que cela raconte est très intéressant...
Le héros de Nez de Cuir n’aime à aucun moment Judith. Il n’aime que l’idée de la conquérir, d’autant plus que la conquête est difficile. Il est séduit par sa dimension masculine : ainsi dit-il que s’il avait une sœur, il voudrait qu’elle soit comme elle.
Pendant le mariage de Judith, après qu’il lui eut ri au nez, avec le riche bourgeois anobli, il est le « fils » du vieux mari. Et il se persuade d’aimer Judith quand elle n’est plus libre. Il croît l’aimer parce qu’il est protégé de la demande sexuelle de la femme. Il se déchaîne alors en baisant toutes les autres et prétendra plus tard pour la séduire que c’était parce qu’il recherchait quelque chose d’elle en chacune des femmes conquises.
A l’instant où elle est disponible enfin, il cherche à la prendre, mais à nouveau sans amour. Il lui déclare cependant un amour fou, qu’elle est la seule femme qu’il ait aimé et qu’il l’aime depuis le premier jour. Mais cela ne suffit pas, elle ne le croit pas, ou ne le désirerait elle plus ? Enragé de ne parvenir à la faire céder, il arrache son masque. Lui, démasqué, elle lui cède enfin : elle pose son visage sur sa plaie hideuse, sur sa face sabrée, sur son nez castré, et se donne à lui. Il s’enfuit, tue son cheval et se blesse, passe de longues semaines de convalescence à la Trappe, veillé par un grognard massacreur de chouans repenti. Il restera diminué, presque infirme, lui le magnifique cavalier. Il lui propose, la mort dans l’âme, de l’épouser. Et ce qu’il craignait advient : il ne la désire plus, il est au bord du dégout. Que s’est il passé ? En enlevant son masque, qu’a-t-il donc fait ?
Une femme doit, pour le désirer et l’aimer, croire l’homme illimité sexuellement, à la mesure de son plaisir de femme, qui est illimité. En arrachant le masque, ce qu’il lui découvre est une métaphore de sa castration « réelle » : il lui jette au visage le signe de ce que sa capacité d’homme à la faire jouir est limitée.
En allant dans le monde baiser d’autres femmes, il entretient l’illusion de sa puissance illimitée à jouir et à faire jouir. C’est pourquoi celui qui « les a toutes » exerce une telle séduction, du mois tant qu’elle est persuadée qu’elle, elle va le capter. Mais il faut que l’inquiétude rôde néanmoins : l’ambiguïté. Voilà donc qu’il lui dit qu’il n’en est rien, qu’il ne peut être à la hauteur de sa demande. Il « déclare » que pour lui le plaisir est limité.
La castration, réelle et symbolique est une : c’est l’impossible de l’illimité du plaisir que l’homme déclare. En ce sens, c’est l’homme qui est castré. En ce sens la femme ne l’est pas ou l’est « mal », car elle pourrait, croit- elle, se tenir dans l’illimité du plaisir. Avec la mère, au stade oral et anal, on était dans le plaisir illimité, chacun en a eu l’expérience. Le passage au génital, qui est pour l’homme le passage au plaisir limité, exige la séparation d’avec la mère, c’est à dire la castration symbolique opérée par la figure du père. Les deux castrations sont donc dans le rapport suivant : la castration réelle de l’homme n’est en rien biologique, à preuve la possibilité de retarder indéfiniment l’éjaculation, elle résulte du passage au stade génital opéré par la castration symbolique.
Or, puisque la femme croît à la puissance illimitée de l’homme, seule une mère peut aimer de pitié son pauvre petit castré, dont elle n’a pu empêcher la castration !
Tomber le masque c’est donc mettre une femme au défi de fuir ou de répondre par l’amour d’une mère. Montrer sa blessure c’est vouloir transformer cette femme en mère, en jouir une fois, puis tomber dans le dégoût de l’inceste : plus jamais celle-là.
C’est donc une des fins possibles pour un Dom Juan: non plus la punition divine, non pas la captation finale par une femme et donc l’impuissance, mais le renoncement - car NdC après cela renonce aux femmes. Le renoncement à la poursuite éperdue de l’image de la mère, provoqué délibérément en allant avec l’une au plus près de l’inceste, pour parvenir au dégoût de cette femme, et de toute femme.
Elle et Lui
Selon Elle, Judith n’est pas assez femme pour être celle qui pourrait le tirer de sa folie, de la perte de son âme qu’il lui a avouée. Pour deux raisons. Elle lui pose des conditions : elle ne se donne pas de manière inconditionnelle comme le ferait une femme, et elle lui affirme qu’elle lui pardonnera s’il la trompe : la femme qui se serait donnée ne pardonnerait pas. La femme n’est pas là. Puis, le poussant à se démasquer, elle lui arrache sa virilité. Ainsi il n’y a plus d’homme non plus dans leur face à face tragique. Ni femme, ni homme : pas de rencontre possible ! Mais pourquoi le héros a-t-il retiré son masque ? Il le dit : je vais lui montrer qui est le maître, qui fait la loi, qui domine... à, cette femme dénuée de « pitié d’amour ». Alors c’est par l’horreur qu’il la touche. Puisqu’elle ne lui cède pas par amour, elle lui cèdera par pitié, mais elle lui cèdera : il est le maître.
Quant à Lui, harassé de la vanité de sa course effrénée de Dom Juan, rebuté par ce qu’il sait de l’exigence de plaisir illimité dont le préserve le passage incessant d’une femme à une autre, il lui montre le signe de sa castration réelle et symbolique pour la pousser à lui céder par « pitié d’amour », donc par amour incestueux : la prendre ainsi, s’approcher eu plus près de l’inceste, ce qui tue son désir pour les femmes et met fin à sa course. Impossibilité pour le Dom Juan de rencontrer une femme.
Dans cette confrontation synthétique des positions d’Elle et de Lui, on voit bien à quel point Elle est intransigeante à l’égard de la femme : « elle ne se donne pas : ce n’est pas une femme » ; alors que Lui, il la tire d’affaire : elle n’est pas en cause...
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