"Le voyage à Genève", extraits

Le Voyage Elle.jpg

Le Voyage à GenèveLe voyage Lui.jpg

Claude Lizt

Les Petits Matins. Editeur. 2009

Extraits

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les extraits sont classés par thèmes : Coup de foudre, désir, passion, plaisir, différence.

ELLE d’abord, puis LUI. 

 

Coup de foudre, ELLE

(p28)

 

Et nous voici emportés dans la discussion la plus brillante qui soit. Sujet difficile, technique, mais qu’importe. Plus qu’un expert – vous l’êtes sans doute aucun –, c’est un homme qui prend la salle, un jeune homme étonnant de calme, de fermeté, de présence : vous dites « je », vous vous engagez, prenez position avec conviction, humour. Vous incarnez la juste distance critique de celui qui maîtrise parfaitement non seulement la question, mais l’art de la discussion. Ce n’est ni un tribun, pas un instant, ni un spécialiste qui discourt : un homme parle. Que vous importe qu’ils soient plusieurs dizaines, vous parlez comme si vous vous adressiez à chacun d’eux : ton presque intimiste, maintien sobre de celui qui sait qu’il ne peut les laisser indifférents, aucun d’eux, parce qu’il aura admirablement fait le tour de la question, l’aura exposée avec une étonnante clarté, retournée sous toutes ses facettes, fait miroiter ici ses paillettes, aura montré là qu’elle peut être décevante, en aura dénoncé avec tranquillité tous les effets en trompe l’esprit… Un art ! Je vous vois à peine, depuis mon aile gauche : je suis un peu en retrait dans la salle et les débatteurs sont au sommet de la grande table. De côté, à demi, je vous aperçois par moments, selon la position de tous ceux qui me séparent de vous : décontracté, les cheveux dans le cou, juvénile, déterminé. Qu’importe, je vous écoute et, c’est peu de le dire, votre voix pénètre en moi ; je l’entends aujourd’hui encore. Je prends des notes avec enthousiasme, vis un instant de séduction intellectuelle de la catégorie mirobolante, une première. Subjuguée.

 

(p 30)

Qu’aurais-je su en dire dans l’heure, car il nous faut savoir ce qui créa l’Amour ? Flagrant délit d’admiration immodérée ? Erreur sur les causes ? Foin du sujet de la conférence, quel homme séduisant ? Irrésistible ? Absolument non. C’eût été plutôt : clarté de l’explication, lumière sur un sujet technique, hermétique pour moi à ce jour, ouverture d’esprit née de la discussion, puissance de conviction d’un tel orateur, si fermement engagé, surprise, certes divine, étonnement. Évidemment, un sort m’avait été jeté plusieurs semaines auparavant, mais tous, nous l’ignorions, et cela advenait, à mon insu. Une histoire d’amour, une vraie, l’une de celles qui illustrent cette jolie définition du coup de foudre : « à l’instant où l’on s’en aperçoit, il est déjà bien, bien trop tard…»

 

(p38-39)

Cela prit place en moi avec force et lenteur, marée émotionnelle. À l’approche de ce jour, de cette heure qui devait être à nous, je fus foudroyée. Ce rendez-vous brillait devant moi, me semblait le moment le plus heureux, le plus inattendu, et tout simplement impossible à vivre. Il n’était plus question de travail dans mon esprit désormais paralysé, profondément, gravement ; je ne pouvais me concentrer sur mon sujet. Il me fallait, sans vous choquer, mais sans déchoir à vos yeux, vous faire savoir mon incapacité naissante ; il fallait que vous la compreniez comme le fruit d’un bouleversement radical, indicible. J’allais vivre un instant qui ne se pouvait vivre, un instant d’un autre monde que les autres instants de la vie. Je ne savais pas comment m’y préparer et surtout comment paraître devant vous dans un tel état. Car celui-ci est l’un de ceux où l’on ne peut se montrer tel que l’on est, tant cet « être »-là est tout à la fois un être hors de soi et un être tout au fond de soi. On joue sa vie et on le sait, d’une connaissance qui vous dépasse. Comment vous le dire ? Je refusais de respirer car ce qui m’arrivait remettait tout en cause, la vie. Il y allait de ma survie, pas moins, et il m’en fallait trouver les moyens. Comment me tenir debout? Marcher sans défaillir ? Écouter et répondre dans une pertinence des choses de l’extérieur alors que tout bascule en moi ? Vous alliez dire tout : qui je suis, qui je ne suis pas. Tout dépendrait de vous qui n’aviez rien demandé : pas sûr, car vous aviez au contraire tout demandé d’un regard, par votre présence seule. « Il veut tout, c’est une évidence, et tout de moi est à lui déjà », pensai-je bien plus tard à propos de cet instant ; mais qu’en saviez-vous ? Alors il faut trouver, non, il faut inventer une contenance, une décence, une position sociale, car tout est remis en cause, identité, place, passé ; le présent aussi vous échappe et tout l’avenir se joue là. Je craignais votre jugement, je le craignais comme la foudre. Avec le recul, cette crainte m’apparaît si juste, car votre jugement peut être à mes yeux d’une extrême dureté. Lorsque je vous rejoignis, à l’heure du déjeuner, ma bouche, mes jambes, tout mon corps tremblaient. Il me fallait trouver à cette émotion trop visible une explication recevable, convenable. Je ne pouvais vous dire : « Je tremble à l’idée de ce que vous allez faire de moi. »

 

Coup de foudre, LUI :

(p83-88)

J’avais désormais des milliers de photos d’elle et de nous et je passais beaucoup de temps à les travailler, à les recadrer, à les modifier, à rechercher les couches successives de ces palimpsestes que sont les photos numériques. Ce travail sur les photos eut de mon côté de puissants effets d’intensification érotique de nos rencontres, en saturant ma vision intérieure d’images toujours plus voluptueuses.

Et le 16octobre, dans l’après-midi, je tombai éperdument amoureux devant une de ces photos. Je tombai follement, désespérément amoureux d’une image qui avait surgi de la photo, d’une elle que je savais ne jamais pouvoir retrouver et qui était elle cependant. Tomber ainsi amoureux d’une elle à jamais cachée en elle, mais qui s’était un instant fugitivement montrée, c’était rendre l’amour impossible alors qu’on aime et est aimé! C’était à en devenir malade. Celle, en elle, dont je suis tombé amoureux fou, était celle-là même que j’avais refusée. La toute jeune femme qui, dressée sur la pointe des pieds, regarde timidement et innocemment, tellement innocemment, son homme par-dessus son épaule. La toute jeune femme qui voulait se donner entièrement à son homme magnifique, et qu’il la prenne totalement pour femme, et qu’il lui fasse des enfants.

C’était donc cela. Quel terrible châtiment! Trop tard. Toute la vie gâchée. Alors que le bonheur était à portée de ta main, encore il y a quelques années, tu ne l’as pas saisi. Au secours! Où es-tu, esclave virtuel qui devrait nous murmurer à l’oreille, à nous, hommes modernes, ce que nous oublions quand nous croyons le bonheur possible? Non pas ce que l’esclave romain murmurait à l’oreille du général triomphateur: «N’oublie pas que tu es mortel!», car nous le savons désormais, puisque nous avons abandonné l’idée de Dieu. Mais plutôt: «N’oublie pas qu’il n’y a pas de bonheur total, n’oublie pas qu’en amour comme pour le reste, tu poursuis –presque toujours– des chimères!» Pourquoi ce «presque toujours» que je ne puis m’empêcher de glisser dans cette phrase? Pourquoi ai-je à ce point horreur du nihilisme? Parce qu’on peut aussi poursuivre des vérités, et pas toujours des chimères. Pour ce qui est du monde, j’en suis persuadé, ou du moins j’ai décidé qu’il en était ainsi, mais enamour? Des vérités en amour? Oui, elle était une vérité, celle dont je suis aujourd’hui tombé amoureux quand elle a disparu! J’étais tombé follement amoureux d’une elle qui était en elle mais qui y était devenue inaccessible parce que je l’avais refusée.

Dès lors, ce furent d’autres elles en elle que je me mis à rechercher avec passion. J’en trouvai bientôt une autre, absolument délicieuse. Ce fut en novembre, quand, pour conclure une longue séquence d’amour, je la pris allongée sur le dos, moi reposant au-dessus d’elle sur mes bras tendus, ses jambes sur mes épaules. De cette façon, la queue vient se ficher un peu durement dans la zone antérieure du con. Et de cette façon, on se regarde les yeux dans les yeux. Elle commença à jouir doucement et à mesure, son visage flotta vers la jeunesse et finit en très jeune fille émerveillée de la vie et du plaisir qu’elle découvrait. Je l’ai adorée à ce moment-là. La voir sous mes yeux parcourir ainsi tous les âges de sa beauté dans un mouvement d’infinie reconnaissance, c’est une des plus belles choses que j’ai vues. Il y eut ensuite d’autres apparitions d’elles en elle. Un après-midi, nous avions commencé à faire l’amour quand je dus m’absenter pour aller chercher en ville quelque chose qui nous manquait. Quand je revins, une heure après, je pensais la retrouver comme elle me dit souvent qu’elle était: «Dans l’état où vous m’avez laissée.» J’eus donc envie et crus pouvoir la prendre très vite. Elle dut trouver que c’était anormalement vite, mais pas trop néanmoins, car elle commença à émettre une série de petits cris, de surprise, d’étonnement, de plaisir bref ainsi que des phrases inachevées que je ne lui avais jamais entendues, dites d’une voix que je ne connaissais pas encore. Je fus absolument ravi de la découverte de cette nouvelle elle en elle. Et j’ai depuis la nostalgie de la retrouver.

Un autre jour passa à la radio un air de musique qui évoquait pour moi un souvenir très douloureux. Je me levai vers le bouton pour augmenter le son et je restai immobile, pétrifié par une lancinante douleur. Elle se leva lentement, s’allongea à mes pieds face contre terre, tendit les deux bras, m’enserra une cheville et resta ainsi immobile comme une suppliante antique au pied d’un autel. Je fus bouleversé. Une vague de bonheur m’envahit et submergea le désert calciné de la douleur. Elle était capable de ce genre d’expression de son amour, et de ce genre d’effet. J’eus ensuite l’impression d’entreprendre un long et majestueux vol planant au-dessus de toute sa vie. Sa vie avec moi me sembla immensément longue, notre premier souvenir m’apparut plonger dans mon plus lointain passé, ce qui était objectivement faux, puisque j’avais près de trente ans quand je la connus. J’eus le sentiment d’être l’ange gardien étendant ses ailes au-dessus de son enfance et de son adolescence dont elle m’avait beaucoup parlé. J’eus quelques difficultés avec la période où elle avait été mariée. Mais enfin, cet homme avait joué son rôle et lui avait permis de perpétuer sa lignée de femmes. J’en avais tiré une raison supplémentaire de ne pas vouloir le faire, la principale restant ma conviction que la maternité et la conjugalité ne nous auraient jamais permis de connaître ce que nous avons connu.

Elle avait donc pris une immense place dans le temps. Elle prit aussi une immense place dans l’espace: je la voyais partout. Fréquemment, je sentis des coups directs au cœur: reconnaissance immédiate d’une elle cachée en elle, mais apparaissant dans l’image des autres. Dans la rue, le mouvement d’une femme qui se retourne pour regarder l’être aimé par-dessus son épaule (mais elle s’en va), dans un magazine, le pied nu et nerveux d’une ballerine russe en demi-pointe, qui évoquait immédiatement sa jambe à elle, jusqu’en haut. Je crois qu’alors je fus au plus près de l’aimer: elle. J’étais passé d’un intérêt passionné pour la femme qu’elle était à un intérêt passionné pour ces «elles» qui apparaissaient en elle et s’échappaient comme des bulles que je poursuivais en vain. Il est intéressant, d’ailleurs, que cette image de bulles soit celle qu’elle emploie volontiers pour décrire le plaisir qui éclate dans son ventre. Elle avait donc fait de très importants progrès dans le processus de ma «captation». J’étais toujours tout autant divisé, je crains que ce ne soit nécessaire, mais les frontières avaient bougé. Elles ne passaient plus entre elle et le monde où je recherchais autre chose, y compris d’autres plaisirs. C’est maintenant elle-même que la division traversait. Il y avait une elle bien réelle, dont je ne pouvais m’approcher qu’avec modération, et un ensemble d’elles que j’avais tiré d’elle ou qui m’apparaissaient en elle, et qui étaient d’une certaine manière beaucoup plus fréquentables. Soit qu’elles s’enfuyaient d’elles-mêmes, soit parce qu’elles appartenaient au passé, soit que je les avais domestiquées, en les emprisonnant dans des photos et des textes, par exemple. Quelle qu’en était la raison, elles ne semblaient pas en tout cas présenter de demandes inacceptables, ce qui n’était pas le cas de l’elle réelle. Mais dans quelle division étais-je encore?

 

Vois-tu, Rideur, contrairement à ce qu’on dit, l’amour, ce n’est pas le «deux» au sens de la rencontre de deux êtres. Non, l’amour, c’est de découvrir le deux dans l’autre. Pour elle: moi et ma liberté. Pour moi: elle et toutes les elles qui sont en elle.

 

Cela aurait peut-être pu durer un bon moment. Cela dura d’ailleurs des mois et des mois. Je découvrais, captais et collectionnais des elles en elle qui me plaisaient de plus en plus, elle découvrait chaque fois des plaisirs plus intenses et progressait par ses écrits dans la compréhension de l’incompréhensible. À mes moments perdus je théorisais la question du «deux», j’ai même écrit une courte pièce de théâtre là-dessus, que j’ai appelée « Le Funambule ». C’est ainsi que je me suis dit un jour: «Si deux il y a dans l’amour, il doit y avoir aussi du deux dans l’acte sexuel lui-même.» Et bien sûr, ayant supposé ainsi logiquement son existence, je le découvris. Quand nous faisons l’amour, selon que j’ouvre grands les yeux et regarde son visage voguer vers son enfance ou que je les ferme, c’est totalement différent. Jene peux pas ouvrir les yeux et la regarder très longtemps. Il faut que je les ferme bientôt. Le réel insupportable est donc de ce côté: yeux grands ouverts! En revanche, en fermant les yeux, ma vision intérieure se libère. Son corps que je «vois» en le tenant entre mes mains, mes lèvres, ma queue et toute ma peau qui le touche, je le vois se métamorphoser en permanence, épouser, tout en restant absolument elle, la totalité des images les plus érotiques dont j’ai jamais rêvé, dans des décors somptueux enchantés des musiques les plus belles. Je réussis même à me remémorer physiquement l’air frais baignant mes reins les rares fois où nous avons fait l’amour à la belle étoile. Ces séquences, je suis également obligé de les interrompre, mais uniquement pour me reposer un peu, pour ne pas monter trop près de l’éjaculation. De la sorte, tout comme elle, je suis toujours prêt à recommencer. J’ai donc bien besoin du «deux» en elle dans l’amour même: elle devant mes yeux grands ouverts et elle « eyes wide shut »…

 

Le désir, ELLE

 

(p13)

J’ai lu dans votre regard le grand désir et j’ai su à l’instant même de nos retrouvailles que nous prenions notre envol sous le signe de la passion, qu’il n’y aurait ni retenue ni réserve, que je serais à vous plus que jamais : à l’instant même votre regard prit possession de moi.

À quelques tours de roues de Paris, nous nous retrouvons : pause tendre et amoureuse – car le désir brûle, exigeant – dans un bosquet hospitalier. Envolée la petite culotte, tout de suite tant il est vrai que viennent des heures libres où l’on n’aura d’elle nul besoin. Vous me prenez une première fois très vite – juste se reconnaître jusqu’au fond du corps – car grande est votre impatience de me faire savoir votre désir, l’exigence d’une disponibilité totale, d’une ouverture à vous, absolue. Vous donnez le ton. Peu de mots, baisers et caresses intenses. Il est peu dire que je vous accueille aussitôt avec délice.

 

(p18)

Le désir s’empare du monde, et tout chavire

Mais il nous faut aussi cheminer, nous éloigner de Paris. Cap vers l’est convoité, nous reprenons la route. Plus loin – pas beaucoup plus loin –, il brûle encore, trop, ce désir : un autre bosquet en bordure du grand serpent tient lieu de refuge pour ébats sans équivoque à même le sol ; la jupe est bien légère, gentiment plissée, facile à trousser, et je n’ai d’autre souci que de vous accueillir à chaque instant avec ferveur. Sans façon, me voici à genoux devant vous, douce morsure de la nuque qui annonce l’assaut du sexe impatient ; s’offrir, cambrée, puis s’abandonner à votre désir qui fait écho à mon propre élan vers vous ; sentir chaque attouchement pour ce qu’il est, peau contre peau, où des millions de messages de désir indécryptables se sont accumulés au temps de l’attente féroce. Et il y a une telle urgence, et l’environnement extérieur n’offre d’abri que précaire. Alors ce sera aussi la voiture, au risque des regards ; puis un autre bosquet encore, là, debout. Vous m’embrassez avec feu pour me prendre aussitôt et je vous sens boulimique de moi. Rien ne saurait mieux me convenir. Répondre avec passion à vos caresses, expression si impérieuse de votre désir. Une avancée encore, la forêt enfin, plus complice.

 

(p52-53)

Nous nous frôlons, premier baiser : inoubliable. Un baiser qui m’emporte comme un océan, me submerge, m’enroule, force irrésistible. Il m’arrive depuis si souvent de revivre ce baiser, absolu, profond, troublant. Je sens votre bouche dans ma bouche, je vous accueille en moi, déjà, surprise, presque à mon corps défendant : m’embrasser ainsi, c’est me prendre. Je le ressentis comme un peu prématuré, envahissant, mais ne trouvai aucune force en moi pour vous repousser. Simplement je n’y étais pas prête encore. Puis nous nous asseyons dans le bureau voisin. Nous parlons tendrement, vous me faites une cour charmante, m’enlacez en douceur, réfugiée dans le nid du canapé vieux rose. Agenouillé sur le tapis, à mes pieds vraiment, vous avez passé vos bras autour de ma taille : « mon adorée », murmurez-vous. Je vous sus, plus tard, peu enclin à de telles démonstrations, car viendra le temps où vous vous défendrez contre moi, puis celui où vous soulignerez nos différences. Je mesure à cela combien vous deviez être, dans ces premiers moments, touché, enthousiaste, émerveillé : vivement conquis. Je vous saurai gré de ne pas avoir trop cherché à me déshabiller, mais je me souviens de votre main habilement glissée sous ma robe, effleurant les seins. Devant la glace audessus de la cheminée, nous nous arrêtons un instant. De l’un de vos bras, vous m’enlacez le buste, l’autre main vient voiler symboliquement le sexe : «Les mains de l’homme sur les seins et le sexe de la femme, pose d’un tableau que j’aime beaucoup », déclarez-vous. Je vois aujourd’hui encore notre reflet dans cette grande glace dorée, image lumineuse : nous sommes beaux, touchants… Le souvenir de cette image ne m’a plus jamais quittée. Je pense que nous l’étions vraiment, dans l’harmonie de nos corps amoureux. Nous le resterons. Tant d’années plus tard, lors de notre premier voyage à Bruxelles, alors que nous sortions de ce grand musée que vous affectionnez, que nous avions parcouru à votre manière rapide, attirés par les Vierges à l’Enfant , je n’oublierai jamais l’interpellation vive de cet homme, croisé dans la rue : «Quel beau couple ! », s’était-il exclamé.

(p 54)

Ce fut l’assaut de votre belle. Troussée en quelques minutes, la robe bleu dur à hirondelles noires… Et dans l’instant même, envolée la minuscule culotte de dentelle nuit… Sans doute ai-je exprimé quelque timide résistance car vous déclarez avec douceur : «Vous vous comportez comme une petite vierge, mais vous ne l’êtes pas ; je n’aime pas les vierges, mais vous, je vous adore…» Nous glissons du canapé sur le sol. Vous entreprenez une audacieuse dévoration de ma personne, dévoration intime, et vous me parlez de mon sexe. Je vous dirai plus tard – vous vous en étonnerez ! – que c’est à cet instant que vous me l’avez donné, mon sexe, de ce seul mot, de l’avoir ainsi nommé. Tout bascule sur le tapis : je me souviens encore des sandales à longues lanières lacées autour de la cheville que je portais cet après-midi-là, à peine dénouées, et qui s’étaient un peu entravées dans les pieds de la table basse en acajou à dessus de cuir rouge. «Vous faites les gestes de l’amour mais vous ne vous donnez pas ! » Puis soudain une faible protestation de ma part doucement étouffée ; et vous : « C’est trop tard, nous faisons l’amour…» Je me souviens avoir gémi sous la pression de votre corps, tout à la fois surprise que nous en soyons déjà là et sans doute ravie aussi sans trop pouvoir me l’avouer. C’était le mardi 14 septembre ; il faisait très beau et commençait ma vie de femme.

 

(p 75)

Je me défais spontanément de ma robe, impudeur inattendue, et poursuis la promenade à votre bras dans le plus simple appareil. Nue, complètement nue – juste les chaussures à brides doubles tenant la cheville –, le délice absolu de l’air humide sur le corps. La marche nue de la femme amoureuse, tout en harmonie avec la nature et l’homme désiré absolument ; celle qui marche toute nue auprès de lui, signe sans équivoque qu’elle est à lui. Alors un sentiment incomparable : vous m’enlacez et vos baisers passionnés disent votre désir si longuement aiguisé. À genoux dans la mousse tendre, je sens votre sexe en moi au rythme de la musique cristalline d’une pluie d’orage, musique douce de la chute des gouttes tièdes, lourdes, presque chaudes qui tombent drues sur mon corps nu. Bouquet de sensations d’une extrême sensualité : moelleux de la mousse, odeurs des herbes mouillées, senteurs musquées du bois humide, déployées par la chaleur de l’orage, lumières douces du crépuscule filtrées par les branchages…

 

 

La Passion. ELLE

 

(p15-16)

Que peut vivre une femme, séparée de l’homme qu’elle aime ? J’ai, moi, vous le voyez, quelque chose à dire à ce propos. Je pense à ceci qui fut votre mot: «Nous avons trouvé le moyen de rendre notre amour éternel », ou encore : «Nous sommes d’éternels jeunes mariés ». Une passion sublime, voilà la promesse faite par vous à la femme que je suis. Mais le paradoxe se fait cruel : si le désir venait à être satisfait, la passion s’éteindrait comme une flamme vive qui soudain ne trouve plus dans l’atmosphère l’oxygène vital, me dites-vous. Comment vivre cela ?

La « séparation» me vint à l’idée tout d’abord. Puis réflexion et travail intérieur caressent l’âme : nous ne sommes jamais « séparés », pensai-je, nous sommes seulement à distance l’un de l’autre. Un espace, du temps se glissent entre nous, peut-être salutaires pour chacun de nous, sans doute essentiels pour notre amour passion ? Je ne saurais l’exclure… Être loin l’un de l’autre, vivre à distance jusqu’à l’instant où le désir de se voir l’emporte sur tout, vivre, alors, un moment d’une intensité incomparable : c’est votre invention. Une intensité d’émotion nourrie de l’attente aiguë, interminable, dont la soudaine rupture submerge mon âme meurtrie, la régénère. Quant à vous, vous semblez toujours comblé par l’intensité des retrouvailles. Et la distance, la distance de l’espace et du temps ? Elle me pèse, alors qu’elle ne semble pas vous affecter. Elle me fait souffrir, quand elle est au contraire un gage de votre liberté. Elle me semble « injuste » quand elle est pour vous condition de la tension extrême du désir. Elle me brûle aussi, alors qu’elle vous est en apparence sereine.

(P47-48)

L’été le plus brûlant qui fût jamais

L’été fut brûlant : naissance de la passion. Comment vous parler de cet été-là ? Il ne s’écoula pas lentement dans l’incertitude d’un choix à faire, d’une décision à prendre, tout cela était accompli, déjà. Mais brûlant, il le fut de l’incision de l’attente, de l’intuition de la souffrance, d’une prémonition si puissante de la splendeur et de la dureté de la vie qui s’offrait. J’étais fascinée par l’Amour que je sentais m’envahir, immense, tourmenté. Il me mettait tout entière en tension extrême, le corps et l’âme, et n’en finissait pas de me torturer : je savais que je vous dirais oui. Je pressentais que vous pouviez me jeter dans la plus grande souffrance…

Je vivais le réveil d’un monde intérieur, jamais jusque-là parvenu à conscience, un monde secret qui sommeille tout au fond de soi, secret mais actif. C’était une révélation de moi-même, onde de reconnaissance qui embrase la pensée, démonstration magistrale de puissance de l’intériorité. Je sentais la profondeur insoupçonnée à ce jour de la vie intérieure, sa force aussi : tout y était prêt au fond de l’âme, tout était organisé pour l’événement sans précédent qui advenait. Chaque sentiment soudainement prenait place, sa place, alors que moi-même je la trouvais aussi, la prenais sans même m’en apercevoir. Cet été-là, je devins femme ou du moins je m’y préparai, car c’est vous qui deviez en accomplir l’acte décisif, quelques semaines plus tard. Un été d’amour éperdu.

Pourtant, il fallait vivre aussi la vie extérieure : elle était comme mise en sourdine, enveloppée d’une nostalgie de votre présence. Sans relâche, votre déclaration résonnait en moi, petite musique de l’âme, caressée, flattée par sa douceur infinie, «…à ce point touchante, émouvante… », émue je voulais vous émouvoir, «…que j’ai eu envie…», le désir pointait le nez, le désir dont je n’avais pas encore aperçu les ruses inépuisables, «…de vous demander de faire l’amour avec moi…». Faire l’amour ! Comme vous y allez ! Faire l’amour : vraiment, je n’en étais pas là. J’étais emportée par le bouleversement né du choc amoureux, tout à la fois envolée légère de l’âme et révolution la plus profonde et surtout la plus rapide qui se puisse être de l’organisation intérieure. Toute ma vie d’autrefois n’avait été qu’une minutieuse initiation à cela, moi seule ne le savais pas. C’est que l’onde de ce choc traversera tout l’été, jusqu’à sa fin, ses tout derniers jours où je devais vous suivre, parce qu’il n’aurait servi à rien de placer là quelque entrave à ma destinée. Ma volonté même était balayée, renversée, annulée, ou, peutêtre plus bouleversant encore, transformée en une volonté d’être ce que vous vouliez vous, de vous laisser faire ce que vous vouliez de celle qui désormais était à vous, que vous alliez prendre, si déterminé, heureux, presque tranquille, commentant même les étapes de votre victoire.

 

(P49)

L’abîme vertigineux de votre silence

Au fur et à mesure que je vous écris, je me rends compte que j’essaie d’y échapper, de fuir devant les mots écrits qui disent les choses indicibles ou du moins le tentent, pauvres mots et mots puissants aussi. Il me transperça, cet été d’attente qui s’aiguise encore alors que le temps chemine. Mais son assaut le plus cruel devait être le dernier. Fin de vacances d’été et tensions toujours un peu angoissantes de rentrée, lorsqu’il faut renoncer à disposer du temps, réorganiser une vie citadine, se réacclimater à ses contraintes. Le matin du jeudi 2 septembre se lève enfin, jour annoncé de votre arrivée: s’ouvre alors devant moi l’abîme de l’incertitude. J’attends votre appel, tout le jour, un signe de vous. Aucun ne me parvient. Un vide se creuse en moi jour après jour. Je ressens un malaise physique profond, tout mon corps refuse de se mouvoir. Je me souviens d’être restée prostrée des heures, sans même pouvoir bouger, paralysée par une sorte d’effroi. Pourquoi ne pris-je pas l’initiative de vous appeler, ne serait-ce que pour faire céder la douleur ? Je ne sais. Vous aviez dit que vous m’appelleriez et tout naturellement je vous attendais ainsi.

(P57)

L’Amour entre nous semblait à mes yeux couler de source. Alors que vous, vous étiez là par intermittence, restiez prudent dans vos déclarations, rappeliez parfois que vous étiez engagé ailleurs. Moi, je pensais que « l’ amour se danse éperdument ».

 

(P63)

Car dans ce temps-là, celui de l’absence, il est des moments de douleur aussi. Soudain ma gorge se noue, des larmes m’étranglent, des souvenirs me serrent le cœur. Un chagrin occupe tout l’espace: alors l’absence l’emporte, absence de la présence? Non, chagrin de l’absence qui jaillit soudain de la présence. Vous êtes là ; votre présence réelle ouvre l’élan d’émotion si longtemps retenu, et moi, je pleure votre absence enfin. Cette absence où tout de vous semble sombrer, s’évanouir, d’autant plus nettement que la distance physique qui nous sépare est grande. Nécessité s’impose d’entendre votre voix, de vous parler, de m’assurer de votre réalité, parce qu’un vide vertigineux a soudain tout envahi. Où êtes-vous ? Pourquoi tant de distance? Pourquoi tout ce temps sans vous?

 

(P65-66)

Au bord de l’eau, je suis gentiment assise à une terrasse élégante, comme installée sur le pont d’un bateau, petite évasion transatlantique de lac suisse, et mes pensées oscillent entre l’instant de bonheur absolu que je vis et l’évocation nostalgique de ma vie de Pénélope, désormais. Dois-je donc vivre comme elle, cette reine d’Ithaque ? Je souris et pleure tout à la fois. Quelle était donc sa vie ? Que nous dit là l’histoire de la femme qui attend son amour, parti au loin accomplir ses exploits de guerrier, ses épreuves de héros de légende, ou peut-être « se faire homme », tout simplement ? Elle tisse et trompe son entourage hostile quant aux progrès de son ouvrage : j’écris et trompe les miens sur la destinée de ma toile de mots. Elle tisse le jour et défait la nuit son avancée. Et moi ? Je répare depuis des années mon âme toute dévorée de chagrin : elle est tisseuse et je suis « réparatrice ». Il y a bien longtemps maintenant que je ne défais plus mon ouvrage – je fis cela de mes premiers écrits, les détruire avec l’avancée du temps – ni ne l’achève : je tisse des mots qui prennent soin de mon âme, et de mon corps aussi, je le crois, tant ils ne font qu’un. Il est des moments où le temps se fait doux, attente de l’aimé : ainsi cet instant furtif au bord du lac. Il en est d’autres où je sens monter une tension intérieure : je me trouve là dans l’attente, mais pas la douce, la sereine, celle qui sait que vous viendrez, qui se nourrit de l’idée d’un rendez-vous, en situe le moment, se repaît à l’avance de l’intensité, de la folie, du bonheur. Non, l’autre. La cruelle : celle qui me lamine l’âme d’incertitude, me laisse inquiète jusque dans les plus petits gestes du quotidien, qui met tout en danger tant elle épuise l’énergie, exige toutes les ressources de vie pour ne pas me faire sombrer dans quelque abîme, dont elle creuse à tout instant le précipice sombre. Je la connais. Je l’ai déjà vécu autrefois, lorsque vous m’avez laissée seule, face au mur de vos choix délirants à mes yeux. Ah, l’attente ! Force surnaturelle de celui qui la laisse vivre à l’autre. L’attente se nourrit de la présence imaginée. Car l’absence ne peut se vivre que par la présence pensée de l’absent chéri, dans l’espoir d’un signe de lui. Mais si aucun signe possible, que reste-t-il ? Quand le signe même lointain de l’absent, qui fait sa présence dans l’absence, tarde à poindre, reste l’attente dure : l’attente nue, blanche, l’attente aiguë.

 

Le plaisir, ELLE.

 

Le croirez-vous ? Le plus beau était pour la fin…

(pages 74-77)

 

Le jour commençait à décliner et le temps s’était mis à l’orage : douce menace, nullement dissuasive ; la belle allée menait au paradis. Je me défais spontanément de ma robe, impudeur inattendue, et poursuis la promenade à votre bras dans le plus simple appareil. Nue, complètement nue – juste les chaussures à brides doubles tenant la cheville –, le délice absolu de l’air humide sur le corps. La marche nue de la femme amoureuse, tout en harmonie avec la nature et l’homme désiré absolument ; celle qui marche toute nue auprès de lui, signe sans équivoque qu’elle est à lui. Alors un sentiment incomparable : vous m’enlacez et vos baisers passionnés disent votre désir si longuement aiguisé. À genoux dans la mousse

tendre, je sens votre sexe en moi au rythme de la musique cristalline d’une pluie d’orage, musique douce

de la chute des gouttes tièdes, lourdes, presque chaudes qui tombent drues sur mon corps nu. Bouquet

de sensations d’une extrême sensualité : moelleux de la mousse, odeurs des herbes mouillées, senteurs musquées du bois humide, déployées par la chaleur de l’orage, lumières douces du crépuscule filtrées par les branchages… Autant de souvenirs dont je garde au fond de l’âme une nostalgie. La pluie confirme son intrusion et malgré la protection des arbres, il nous faut songer à nous mettre à l’abri. Cet instant nous a marqués comme si nous avions accompli un rite vieux de plusieurs millénaires. L’homme et la femme s’unissent, jouissent de leurs sexes, d’être à l’autre, sacrifient leur indépendance au dieu Amour, communion des corps, la forêt pour écrin. Puissance symbolique et sensuelle du sexe masculin,

dressé, force de nature, tant il semble échapper à la volonté, s’imposer de son propre mouvement spontané, déclaration de puissance, affirmation des pulsions de conquête de l’homme… Et le mirage de la femme nue – je me suis vue moi-même, je l’ai voulu–, moi si pudique, parfaitement à l’aise jusqu’à l’orée de la forêt. Vous n’avez pas même semblé surpris… Me le direz-vous ?

Ce voyage à Genève s’est déroulé hors du monde réel comme une rencontre amoureuse dont le temps et

l’espace ne seraient nullement comptés. Il y eut des prémices délicieuses qui traversèrent tout le pays d’ouest en est ; et l’on sait combien sont importants ces gestes premiers où l’on se retrouve, se surprend, se dit l’impatience, laisse poindre le désir… Il y eut des étreintes sans contrainte aucune, où le plaisir de la femme explose sans retenue, démonstration de puissance, bouffées de jouissance de l’homme, ponctuées par un dîner qui, là, fut charmant. Puis petit-déjeuner de tendresse, une sortie d’affaires pour vous, et pour moi, flânerie nostalgique au bord de l’eau, sorte de voyage intérieur nautique. Un retour non moins délicieux d’est en ouest cette fois. Une apogée sentimental et sensuel enfin, à la beauté proprement

indicible… « Ne cherchez pas à revivre cet instant unique ; rien jamais ne l’égalera », me murmurez-vous parfois tant vous me sentez hantée par le désir de vivre, demain encore, ce rêve-là.

 

Le plaisir est un chant ! pages 85-91

Puis vient la nuit. L’Amour. Cette nuit, il est intervenu plus tôt que d’habitude, avec plus de force, le moment où, au lit, « tout bascule ». À l’horizon de notre nuit s’annonce l’extraordinaire plaisir du troisième jour. Depuis quelque temps déjà, j’ai coutume de saluer mon plaisir jour après jour : avoir fait l’amour follement, un moment intense de jour de retrouvailles pour nous qui ne vivons pas ensemble, à l’émotion toujours forte, qui nous jette l’un dans l’autre, nous submerge parfois. Puis s’aimer le lendemain, alors que l’élan presque furieux s’est transformé en un désir profond d’intimité. Je

suis restée ouverte de vous avoir accueilli la veille de tout mon corps, vous attends à présent dans une douceur, flottant dans le bonheur de ne pas vous quitter, juchée sur le plateau de plaisir atteint alors, dont il rejaillit à l’instant, dès que vous me touchez : je l’attends, sereine, mon plaisir, jamais défaillant. Et voici qu’il resurgit plus brillant encore que jamais, prend toute la place de notre relation, remplit l’espace, le temps. Bien sûr, c’est votre anniversaire et m’être offerte à vous comme votre « cadeau» a tout fait basculer dans la fête sexuelle. Il y a eu les préliminaires délicieux dont nous pratiquons tous deux un art accompli. Lent rite d’approche, puis plongée fulgurante dans le précipice intime où plus rien n’est comme avant. Les voix s’assourdissent, s’altèrent, plus graves, rauques parfois, comme surgissant de profondeurs.

Les soupirs tiennent lentement lieu de musique et seuls quelques mots murmurés, francs, directs, privés de

phrases, comme dépouillés pour ne plus dire que l’essence des sensations, sentiments, franchissent à

peine nos lèvres. Des mots qui disent ce qui ne se dit pas ; des mots qui mettent à nu ma relation à vous, votre relation à moi, des mots caresses, des mots sans barrière, des mots vérité. Quel fut le signal de l’envolée, cette fois-ci ? Encore habillé, vous venez de me retirer mon caraco vert de soie chiffonnée, sorte de deuxième peau, peau de sirène, et découvrez la jolie dentelle brochée de mes dessous. Vous saluez d’une petite exclamation d’«homme-qui aime-le-féminin » le raffinement du tissu caché. Un geste arrondi libère mes deux épaules des rubans de satin ivoire. Le tout glisse, furtif ; vos deux paumes ouvertes recueillent mes seins – soupir – que vous dévorez soudain comme le lion qui, trop paresseux pour chasser ces derniers jours, n’aurait pas mis sous ses crocs acérés la moindre chair fraîche depuis deux nuits au moins. Vous les rassemblez entre vos mains, dévorez leur rondeur, mordillez la fleur de chair pâle qui pointe, surprise, sein gauche, sein droit, encore. Et c’est à cet instant-là que le désir me submerge. Je sais, je sens que ce sera l’amour cru, le sexe avant tout, que nos désirs conjoints prennent les commandes, qu’il n’y a plus qu’à s’abandonner, tout accepter, recevoir, donner, se donner, encore, encore…Moi, offerte, cadeau à vous, murmure : «Vous n’avez pas cette image. » Vous avez de moi une somptueuse bibliothèque d’«images », l’une des créations de notre amour : collection de folie d’amour. Et ces images

de moi créées par vous sont une autre manière encore que vous avez de me prendre, que j’ai, moi, d’être à vous, non maîtrisée, don absolu. Anniversaire : je suis le cadeau. Il me faut me donner plus encore que jamais je ne le fis : vivre l’abandon accompli à ce plaisir que vous me donnez. Je me veux offerte, me sens offerte, vous le dis, fais ainsi monter le désir. Mais c’est vous qui faites basculer notre relation dans le

« sexe pour le plaisir ». Vous, le grand ordonnateur de la chasse au plaisir. Vous, le lion qui chasse la jouissance d’elle, grand lion qui sait sa belle, entreprend ce long voyage en elle dont vous connaissez, seul, les codes ancestraux. Vous me dites ici, là, votre vision intérieure et je vous écoute, attentive à votre moindre murmure pour répondre de mon corps, m’ouvrir, céder, m’ouvrir encore, vous permettre de déceler le passage secret vers l’irruption de plaisir, toujours plus profondément, plus mystérieusement. J’écoute votre récit de chasse, silencieuse, à peine un soupir qui vous accueille, vous, le bienvenu, vous, que j’attends : absolu désir de vous. Je vis la formidable poussée oblative : je me sens prête. Vous le savez, le sentez. Vous contez votre avancée sensuelle devant l’autel de mes cuisses largement ouvertes, surélevées par des coussins doux pour que mon ventre, érigé temple, soit comme suspendu: « culte de Vénus », dites-vous. Mon corps devient colonne qui porte en chapiteau la fleur offerte de mon sexe, dégage ainsi la souplesse de l’espace intérieur du ventre suspendu, devenu presque aérien, et ouvre les

chemins de tout le corps aux longues oscillations que vos mouvements de pénétration profonds et rythmés lancent en moi. Musique silencieuse de ma jouissance, dont seuls les mots et les soupirs bruissent dans le silence. S’élève à l’heure des ombres le grand plaisir de la nuit, le chant du corps. C’est vous, l’homme-magnifique, qui faites chanter mon corps. Je sens la belle volute du plaisir me prendre tout entière dans sa nasse vibratoire intense, opéra du corps ; ce soir-là, je me sentis contralto tant les notes silencieuses du plaisir balayèrent largement la gamme mélodique, mêlant des graves douces à des accents plus brillants, envolées lyriques du corps. Je suis, sous votre regard de passion, la diva. Étrange diva, à contre-emploi, diva au secret, car son chant aux mélodies les plus rares est caché tout au fond de l’être… Qu’il sonne, et sa beauté, sa puissance n’ont place que dans la légende : le voilà, le chant des sirènes, celui que le marin

écoute pour sa perte prochaine, chant si mélodieux qu’il ne pourra lui survivre. Le chant des sirènes ? Mais c’est le plaisir de la femme, chant de la femme aimée à l’homme ainsi reconnu, attiré, capté irrésistiblement. Qu’est devenue la légende ? Non pas que désormais l’homme survive au chant de sa belle ! De fait, il ne l’entend plus jamais, parce qu’il l’oublie aussitôt, ce plaisir inconcevable vécu à l’unisson d’elle. Et la diva ? Le chant de son propre corps l’éblouit si profondément, la bouleverse à tel point qu’elle découvre qu’il n’est jamais le même : pure création. Il la remplit toujours davantage, l’emporte, la projette dans un monde intérieur jamais exploré, qu’elle découvre pour la première fois à chaque envolée, qu’elle ne soupçonne jamais. Comment se peut-il qu’aucune connaissance ne s’édifie, que le souvenir pourtant bien présent à sa mémoire semble s’évanouir ? Incroyable, me direz-vous, impensable : elle aussi l’oublie. C’est qu’il est insoutenable ! Là, dans l’oubli conscient de ce trop de délices aussi bien par elle que par lui, là réside le grand secret…

 

 

Le plaisir, LUI .

(p 30)

 

Pour finir, je la pris dans mes bras et la reposai sur le bord du lit à l’endroit et dans la position où nous avions commencé, à peine une demi-heure plus tôt (ce fut un amour court): sur le dos, ses jambes reposant sur mes épaules, le con offert au bord du drap. Je saisis ma queue à pleine main, la pressai un peu pour en faire bien bander le bout et la lui mis délicatement, jusqu’au fond. Je la pris par les hanches et me mis à la foutre, en balançant mes hanches et en tirant les siennes à moi, si bien que j’avais la sensation de me masturber avec tout son corps. Juste avant de jouir, je fléchis les jambes pour faire monter la queue vers l’avant: je voulais faire gicler ce qui me restait dans un endroit qu’elle aimait bien. La faire jouir en même temps que moi ne nous a jamais beaucoup intéressés. Cela nous privait, elle et moi, de sentir le plaisir faire sa trace puis se déchaîner en l’autre. Je trouvais cela idiot. J’aimais en particulier qu’elle soit presque passive, sauf à me dévorer le cou, quand je jouissais en elle. Cependant, quand j’avais décidé d’en finir vite, je jouissais parfois avec elle, et dans ce cas plutôt à titre d’exercice, comme pour faire des gammes. Je me retins pour l’attendre, me penchai à son oreille et lui dis: «Jouis, jouis de moi.» Ce que, bien sûr, elle fit rapidement. Je centrai alors ma vision intérieure sur ma queue dans son con, la vis palpiter longtemps après avoir déchargé, tandis que j’en frottai le gland, à travers la paroi du con, contre l’utérus, que je soupçonnais alors déjà très fortement, mais peut-être à tort, d’être «le grand jouisseur secret».

 

Ah, Rideur, la vision intérieure! Si j’ai fait un progrès, dans mon parcours en amour assez lent, c’est d’avoir créé et perfectionné une admirable vision intérieure. Dès qu’en amour je ferme les yeux, le relais est instantanément pris par d’autres capteurs: les mains d’abord, puis les lèvres, la queue, tout le corps. Ces capteurs envoient au cerveau des signaux qui forment une vision intérieure, en noir et blanc, mais en relief. La focale est extrêmement variable. Lorsque je regarde ainsi ma queue, comme je le disais à l’instant, je la vois en très gros plan dans son con, car la vision intérieure est échographique: elle voit à l’intérieur des corps. En gros plan, la vision n’éclaire qu’un halo, en forme de bulle ou de cône, autour du point qui la focalise. Si c’est ma queue bien fourrée dans son con qui la focalise, je verrai aussi l’intérieur si blanc de ses cuisses, tout son con, extérieur et intérieur, le départ de son utérus, l’ébauche de son rectum, je verrai non seulement ma queue, mais aussi mes couilles, mon pubis qui vient se frotter à ses lèvres, et le bord de mes fesses. Tout autour, le halo s’estompe rapidement dans l’obscurité totale. Et bien sûr, la focale varie, et le halo s’agrandit ou rétrécit sans cesse. La vision de près est souvent binoculaire: dans un halo à gauche je vois ma main gauche caresser l’intérieur de son con, à droite le bout d’un de ses seins roulant sous deux de mes doigts, entre les deux halos un simple arc abstrait où circulent les ondes des plaisirs. À l’opposé de ces visions en gros plan, je puis aussi en avoir de la totalité des surfaces de peau qui sont en contact entre nous. De l’autre côté des surfaces, c’est le vide noir. Sauf quand ses mains se posent sur ma tête, mes épaules, mon dos, mes fesses, mes cuisses… Alors ses mains me donnent la sensation du volume de mon corps et je vois mon corps entier, en trois dimensions. Le processus d’apprentissage de la vision intérieure fut long et nourri en permanence de certains types de visions extérieures classiques, oculaires. D’abord, se regarder faire l’amour dans des miroirs. Puis nous prendre en photo et regarder ces photos en faisant l’amour. Puis écrire: décrire minutieusement ce que je me remémorais de mes visions intérieures avec elle, et ce faisant, les provoquer et les faire vivre en son absence, les façonner, les nourrir de quantité d’images, de souvenirs, de comparaisons, et ainsi les rendre encore plus voluptueuses. Il est certain, Rideur, comme le dit l’écrivain qui inaugura avec ses confessions la modernité en littérature française, que j’écris cela parce que j’ai besoin de te le dire, alors que toi, tu n’as peut-être pas besoin de le savoir. Mais j’écris en vérité aussi pour moi seul, pour travailler mes visions intérieures de l’amour avec elle. Et si cela peut t’aider à embellir les tiennes, Rideur, tant mieux.

 

La douche

( p 50)

Après, elle me joua une superbe comédie. Timidement, elle me fit venir dans la salle de bains, me montra la douche qu’elle avait réglée en jet et la dirigea vers les lèvres de son con. Une minute après, elle tremblait de tout son corps et tombait dans mes bras. C’était parfaitement joué, car je crus vraiment qu’elle venait de le découvrir en prenant sa douche ce matin. Heureusement je compris aussi que, pour la première fois, elle me demandait quelque chose de sexuel. Je la fis donc s’agenouiller dans la baignoire, sur une serviette roulée en prie-Dieu. Je m’agenouillai moi-même devant la baignoire, lui glissai le petit doigt de ma main droite («La meilleure»! Je la fis beaucoup rire en lui disant un jour: «La main droite est décidément plus adroite que la gauche.») entre les lèvres, l’annulaire et le majeur dans le con, l’index dans le cul, le pouce pressant tout cela sur le coccyx. Puis j’ondulai de la main comme un improbable poisson-lune qui tanguerait dans la Baltique pendant qu’elle dirigeait le jet d’eau sur son clitoris. Je compris aussitôt qu’il fallait que j’écarte le petit doigt pour laisser le jet l’atteindre, ce que je fis. Elle jouit en vibrant, puis jouit encore, puis encore. Au bout d’une dizaine de fois, je me révoltai. Ce qu’elle était en train de me montrer, je ne voulais pas le savoir!

Elle m’apprit alors que, de la douche, elle se servait ainsi depuis qu’elle avait appris à se caresser, à huit ans! Quand elle me le dit, je n’en revins pas. Je fus d’abord stupéfait qu’elle ait pu avoir un plaisir si violent et si constant depuis l’âge de huit ans sans d’aucune manière, disait-elle, le relier à l’amour avec un homme, même après son mariage, même après des mois avec moi! Puis je compris qu’à huit ans et au couvent on ne pense pas à l’amour charnel entre adultes, et qu’après ce plaisir découvert sur son corps par hasard est quelque chose à soi, rien qu’à soi, sans doute bien plus profondément lié à son passé que tourné vers l’avenir. Lui trouver une place dans l’amour entre nous, ce fut long et hésitant. Je ne parvins que péniblement à la conscience que c’était un enjeu réel et important. Je fus comme toujours, un peu lent. De plus, et c’est très bien ainsi, cette fusion-là ne s’est jamais faite. Aujourd’hui encore, elle se donne du plaisir en s’endormant ou en se réveillant, ou les deux, quand je ne suis pas là. C’est son plaisir, le sien, même si désormais j’y figure en imagination, même s’il n’est convoqué que pour évoquer le nôtre, pallier son absence.

 

 

La différence « Elle »

 

L’absence

(p 14)

 

Malgré la distance un instant disparue parce que vous êtes là sous mes yeux presque incrédules, il n’en n’est pas moins vrai que ma vie est habitée par l’absence ; car tout l’autre temps est le temps de l’attente. Et de l’absence je veux vous dire quelque chose. Il m’a fallu méditer votre absence pour la supporter, la vivre, lui survivre. Il m’a fallu tant de temps pour découvrir, sentir, exprimer: la présence de l’absence, l’ineffable présence de l’absence. Long apprentissage, jamais achevé, une manière de « vivre avec vous, mais sans vous ». Quand votre regard d’homme en désir se pose sur moi, alors que vos mains me donnent mon corps, je me sens pleinement femme. «Fais-moi moi ! » C’est le temps de la présence chérie. Mais l’autre temps, tout l’autre temps, n’est que le temps de l’absence alors que tout autour de moi le monde ne parle que de vous. Brise légère dans mes cheveux, caresse d’un rayon de soleil sur mon visage, beauté d’un vallon tout en rondeurs, vert du bois et or de la moisson, cette forêt de chênes à la voûte protectrice ; fraîcheur de l’air un matin de printemps, ligne élancée d’un arbre, impalpable profondeur d’un ciel d’Île-de-France tel que vous les aimez...

 

L’abîme vertigineux de votre silence

(p. 49-50)

 

Au fur et à mesure que je vous écris, je me rends compte que j’essaie d’y échapper, de fuir devant les mots écrits qui disent les choses indicibles ou du moins le tentent, pauvres mots et mots puissants aussi. Il me transperça, cet été d’attente qui s’aiguise encore alors que le temps chemine. Mais son assaut le plus cruel devait être le dernier. Fin de vacances d’été et tensions toujours un peu angoissantes de rentrée, lorsqu’il faut renoncer à disposer du temps, réorganiser une vie citadine, se réacclimater à ses contraintes. Le matin du jeudi 2 septembre se lève enfin, jour annoncé de votre arrivée: s’ouvre alors devant moi l’abîme de l’incertitude. J’attends votre appel, tout le jour, un signe de vous. Aucun ne me parvient. Un vide se creuse en moi jour après jour. Je ressens un malaise physique profond, tout mon corps refuse de se mouvoir. Je me souviens d’être restée prostrée des heures, sans même pouvoir bouger, paralysée par une sorte d’effroi.

Pourquoi ne pris-je pasl’initiative de vous appeler, ne serait-ce que pour faire céder la douleur ? Je ne sais. Vous aviez dit que vous m’appelleriez et tout naturellement je vous attendais ainsi. J’appris vite au cours des mois qui suivirent que vous aviez du temps – calendrier, dates, durée– une perception extraordinairement  différente de la mienne. Il me fallut des années pour le reconnaître, dix peut-être, davantage même. Cette torture du temps est de vous à moi l’une de vos armes les plus cruelles, dont vous disposez d’ailleurs avec une belle insouciance parfois, aujourd’hui encore. Une semaine d’éternité se glissa ainsi entre nous, la première semaine éternelle d’une série infinie de semaines éternelles. Le jeudi suivant, le 9 septembre, au bord de la dépression, j’eus enfin la force de vous appeler à votre bureau, où je vous trouvai. Oui, vous aviez passé d’agréables vacances ; oui, vous étiez rentré à Paris depuis une semaine… (Monstrueux détail.) Vous étiez ravi de m’entendre : «Comment allez-vous ? » Cette manière un peu formelle était bien la vôtre, je le sus plus tard, et tout particulièrement cette question rituelle qui me laissait sans force de vous répondre, sauf à adopter tout comme vous, par jeu, la réponse tout aussi formelle : «Mais très bien, cher ami. » Je fus évasive. –Nous pourrions prendre un café ensemble demain matin, si cela vous est agréable. Bien des années plus tard, lorsque j’oserai enfin vous questionner sur votre silence de cette semaine d’attente plus que cruelle, vous me direz : « Je voulais que vous repreniez contact, que vous manifestiez ainsi votre désir de poursuivre notre relation…» Je crois que vous ignoriez sincèrement dans quels tourments vous m’aviez jetée ; vous ne me connaissiez pas. Je ne pense pas que vous aviez, dès lors, perçu ma très grande – beaucoup trop grande – sensibilité, la profondeur des tourments que votre silence pouvait susciter : j’étais si engagée…

 

 

Juste après la première fois

( pages 55-57)

 

Comment aurais-je pu prévoir le silence qui suivit ? Pas le moindre signe, pas même un appel au téléphone. Je ne compris que beaucoup plus tard l’aversion que vous avez pour cet instrument dans notre relation ; aversion que je ne saurais partager tant j’ai tout au contraire un besoin intense de rester le plus possible en contact avec vous. Que dire de l’épreuve que ce silence constitua ?

Impensable, il était tout bonnement impensable qu’un silence vint clore un tel entretien ! Une brûlure. Oui, ce fut une brûlure, une absurdité aussi à mes yeux. Je parvins à vous toucher par téléphone le lundi suivant – c’était le 20 septembre, inoubliable – et il fut convenu que je vous rejoindrais l’après-midi même à votre bureau. Quel ne fut pas mon étonnement : «Vous ne le vouliez pas vraiment ; faisons comme si rien ne s’était passé…» furent vos premiers mots ; mais vous les prononciez en me tenant la main, tendrement. Aujourd’hui encore ceci est resté pour moi une énigme: comment avez-vous pu me tenir de tels propos ? J’étais tellement engagée ! Est-ce donc que vous vouliez absolument vous assurer de cela ? Ou bien vous étiez-vous enfin rendu compte que c’était bien une authentique oie blanche que vous aviez là conquise, et cela vous effrayait-il un peu ? Oie blanche ! Ennuis en perspective… Rien ne pouvait me faire peur comme l’idée que ceci aurait pu n’être pour vous qu’une aventure sans suite. Et voilà que très calmement, vous me proposiez de tout effacer, alors que pour moi, rien ne serait plus jamais comme avant. Je vous convaincs sans doute, s’il en était besoin. Et nous commençons à nous voir de temps à autre, à un rythme un peu décousu, imposé par vous, qui me cause de profondes douleurs. J’étais éperdument amoureuse, n’avais la sensation de vivre que dans vos bras. Tout le reste du temps était comme inexistant. Ma vie était devenue une longue attente de vous. Vous veniez chez moi. À votre visite suivante, nous passâmes du tapis au lit : vous étiez ravi vous aussi. Je me souviens avec émotion de ce geste touchant. Nous étions enlacés dans le couloir qui conduisait des salons aux chambres. Vous m’embrassez, appuyée contre la boiserie. Vous avez pris mon visage entre vos deux mains et votre regard plonge dans le mien: « vous me plaisez », avez-vous murmuré avec intensité, « vous me plaisez », et je me suis, à cet instant précis, sentie désirée, si ce n’est aimée. Il vous arrive aujourd’hui de prendre ainsi mon visage entre vos mains pendant l’amour et vous ne pouvez savoir quelle sensation de tendresse ce geste exprime pour moi. Après l’amour, je vous accompagnai dans la salle de bains violette de ce vieil appartement assez charmant et je me souviens vous avoir tendu la première fois une grande serviette bleu lavande, que j’ai toujours gardée et que j’utilise encore quelquefois avec émotion. L’Amour entre nous semblait à mes yeux couler de source. Alors que vous, vous étiez là par intermittence, restiez prudent dans vos déclarations, rappeliez parfois que vous étiez engagé ailleurs. Moi, je pensais que « l’amour se danse éperdument ». Car danseuse je suis. Il s’en est fallu de peu que la danse ne me vole ma vie, tant il m’était apparu que voler –comme l’oiseau léger – vaut bien mieux que marcher. Ce fut une belle passion de l’enfance : douée, je savourais les compliments que la danse m’attirait ; jusqu’à ce jour de mon adolescence où l’un de mes camarades me dit qu’en me regardant danser, lors d’un gala donné par mon cours, il m’avait vue comme une femme qui caressait son amant… Danseuse, je me sens autre, je me sens différente, je ne touche plus terre. Aujourd’hui encore il m’arrive de danser dans la galerie de la maison de famille lorsque me prend la fantaisie d’accomplir un rite gestuel, mouvement essentiel qui mime la vie, ses lumières et ses ombres. Ainsi en est-il de l’amour. Pour moi, l’amour ne peut se vivre que d’un seul trait, entier, absolu: l’amour se danse… Voilà, mon Amour, le récit de notre première fois.

 

 

L’attente pénélopienne au bord de l’eau

(pages 65-66)

Le lendemain, votre rendez-vous d’affaires à Genève nous impose quelques instants de séparation. Il y a du mystère, une crainte minuscule, je me sens « repos du guerrier » jusqu’à la pointe des cheveux. Au bord de l’eau, je suis gentiment assise à une terrasse élégante, comme installée sur le pont d’un bateau, petite évasion transatlantique de lac suisse, et mes pensées oscillent entre l’instant de bonheur absolu que je vis et l’évocation nostalgique de ma vie de Pénélope, désormais. Dois-je donc vivre comme elle, cette reine d’Ithaque ? Je souris et pleure tout à la fois. Quelle était donc sa vie ? Que nous dit là l’histoire de la femme qui attend son amour, parti au loin accomplir ses exploits de guerrier, ses épreuves de héros de légende, ou peut-être « se faire homme », tout simplement ? Elle tisse et trompe son entourage hostile quant aux progrès de son ouvrage : j’écris et trompe les miens sur la destinée de ma toile de mots. Elle tisse le jour et défait la nuit son avancée. Et moi ? Je répare depuis des années mon âme toute dévorée de chagrin : elle est tisseuse et je suis « réparatrice ». Il y a bien longtemps maintenant que je ne défais plus mon ouvrage – je fis cela de mes premiers écrits, les détruire avec l’avancée du temps – ni ne l’achève : je tisse des mots qui prennent soin de mon âme, et de mon corps aussi, je le crois, tant ils ne font qu’un. Il est des moments où le temps se fait doux, attente de l’aimé : ainsi cet instant furtif au bord du lac. Il en est d’autres où je sens monter une tension intérieure : je me trouve là dans l’attente, mais pas la douce, la sereine, celle qui sait que vous viendrez, qui se nourrit de l’idée d’un rendez-vous, en situe le moment, se repaît à l’avance de l’intensité, de la folie, du bonheur. Non, l’autre. La cruelle : celle qui me lamine l’âme d’incertitude, me laisse inquiète jusque dans les plus petits gestes du quotidien, qui met tout en danger tant elle épuise l’énergie, exige toutes les ressources de vie pour ne pas me faire sombrer dans quelque abîme, dont elle creuse à tout instant le précipice sombre. Je la connais. Je l’ai déjà vécu autrefois, lorsque vous m’avez laissée seule, face au mur de vos choix délirants à mes yeux. Ah, l’attente ! Force surnaturelle de celui qui la laisse vivre à l’autre. L’attente se nourrit de la présence imaginée. Car l’absence ne peut se vivre que par la présence pensée de l’absent chéri, dans l’espoir d’un signe de lui. Mais si aucun signe possible, que reste-t-il ? Quand le signe même lointain de l’absent, qui fait sa présence dans l’absence, tarde à poindre, reste l’attente dure : l’attente nue, blanche, l’attente aiguë.

Cet instant où je vous attends sereine en évoque un autre, des mois auparavant. Nous sommes pour

quelques jours réfugiés dans le Midi, en l’un de vos nids, et ce matin-là, tout début de la saison belle, avril je crois, vous avez décidé de prendre un premier bain tant la lumière est prometteuse. Nous nous sommes rendus dans une crique que vous affectionnez – vous y avez, je crois, des souvenirs de jeunesse. Nous sommes arrivés vers midi. Je frémis encore à l’évocation de votre main sous ma jupe, au moment de gravir les quelques marches qui conduisent du bord de l’eau à la terrasse, votre main s’assurant de ses propriétés intimes, douce et impérieuse à la fois, si habile, sûre de sa justesse. Vous me laissez là. Je me suis assise sur la terrasse, sous l’ardeur du soleil de printemps, chemisier blanc à large volant appuyé sur la courbe extrême des épaules ainsi légèrement dénudées, jupe à rayures concentriques, noires, blanches, qui s’enroulent autour de moi comme volutes légères, négatif de chiffon de mon âme amoureuse : lumière et ombre. Je vous contemple dans le halo solaire, vous regarde vous éloigner vers la plage, tranquille, serein : vous êtes aimé ! Puis je suis des yeux votre sillage dans l’eau limpide, votre lent mouvement de nageur sûr de lui – du signe du poisson, vous êtes homme aquatique – avec une tendresse infinie. Je la sens me remplir l’âme ; jamais elle ne quittera ma mémoire ; et ces mots de vous : « Il vous faut apprendre à regarder votre homme s’éloigner quelque temps pour prendre son plaisir ! », avez-vous affirmé après la baignade. Tout est dit. Vérité. Je sens que vous exprimez une exigence de votre part à l’égard de la femme aimée. N’est-ce pas à elle, la femme aimée, de comprendre qu’il parcourt le monde pour « se faire homme » précisément et que c’est de cette conquête qu’il revient auréolé de sa force virile, pour la séduire, l’éblouir ? Le monde lointain est le théâtre de ses conquêtes d’homme, lieu où il forge son expérience, confirme sa puissance, surtout si la femme sait respecter sa liberté. Grandissime demande de liberté de l’homme à la femme aimée, demande sans fin, demande jusqu’à l’absurde pour elle. Le monde si attirant, ses beautés, ses dangers, le monde lieu de son érotisation à lui, dont il revient plus viril, puissant. Car sa liberté à lui est totale : toutes les conquêtes l’attirent dans ce monde ouvert pour lui, champ de ses expériences. Toutes les conquêtes, celle des femmes de passage aussi – celle-ci qui lui ressemble, celle-là qui en avait tellement envie… Alors qu’elle le veut « à moi toute seule » ! À quoi bon se laisser impressionner par les dangers qu’il y pourrait courir. Le plus formidable danger serait qu’il ne parcourût pas le monde parce qu’elle l’aurait retenu auprès d’elle ! Et qu’à le capter ainsi, elle l’aurait blessé, le magnifique, elle l’aurait éteint…

Dès lors il me fallait savoir vivre loin de vous, apprendre à vous attendre comme sur la terrasse ce jour-là.

 

 

La différence, LUI

 

La jalousie, aperçue du côté lui...

(pages 70-71)

 

Je dois d’ailleurs reconnaître que jamais, du moins en conscience, elle n’a tenté d’utiliser la jalousie pour susciter mon amour, qu’elle a au contraire toujours fait ce qu’un homme peut souhaiter d’une femme pour éloigner de lui cette douloureuse, cette vénéneuse passion. Un jour, j’assistai même à un vrai prodige : son inconscient réussit à transformer mon plus atroce rêve de jalousie en un fantasme de ma propre toute-puissance dont elle me faisait offrande ! Mon rêve était le suivant. Au bout de plusieurs heures, incapable de continuer à la faire jouir, je laissai s’approcher, peut-être même appelai-je, je ne sais plus, un homme magnifiquement bâti et membré d’un sexe nettement plus gros que le mien. Il m’écarte alors que je viens de la quitter et la prend, elle couchée sur le dos (probablement sur le lit-autel de Genève), lui debout entre ses cuisses. Yeux fermés, elle se laisse faire, croyant que c’est moi. Il la saisit fermement par les reins et la nuque et commence à masturber superbement son énorme queue avec l’ensemble de son corps, qui bientôt gesticule et râle de plaisir, ce qu’elle n’a jamais fait avec moi… Puis je vois l’homme grandir, grandir encore et se transformer en colosse de pierre noire. Au bout de la queue du colosse, minuscule et dégingandée, démesurément ouverte par le gland minéral, elle se tord, jouissant sans trêve.

 

Repensant à ce rêve, j’eus un jour une sorte de révélation : Prométhée. Tu te souviens, Rideur, celui que les dieux avaient enchaîné à un rocher et qui se tordait éternellement sous le bec de l’aigle parce qu’il avait osé voler le feu ? Et bien, Prométhée est la femme! (D’ailleurs cela s’écrit « ée ». Ah, le français, quelle langue…) Elle se tord, certes, mais non de douleur : de plaisir, du plaisir sans fin que lui donne le bec qui la fouille ! En revanche, Sisyphe, lui, est sans conteste l’homme, qui s’épuise à remplir le tonneau sans fond de la jouissance féminine. Les Grecs avaient, en la matière comme en bien d’autres, compris l’essentiel. Ils ont simplement un peu crypté le message.

 

Je suis certain de ne pas lui avoir parlé de ce rêve. Or elle me dit un jour, alors que je venais de la prendre dans la position du «culte de Vénus » (disons ici simplement que j’étais à genoux, buste dressé entre ses cuisses, ses fesses et son ventre rehaussés sur deux ou trois coussins, mes deux mains au travail du plaisir dans son con et son cul) : « Si j’entrouvre les yeux quand vous me faites jouir ainsi, je vous vois comme un colosse de pierre. À mesure que vous me faites jouir, à mesure que mon plaisir augmente, je vous vois de plus en plus grand et sombre, votre silhouette s’étire en une ombre gigantesque, presque inquiétante. Je me sens de plus en plus petite entre vos mains, comme si le plaisir que vous me donnez me faisait fondre, comme si je devenais tout entière une impalpable volute de plaisir créée par vous, tandis que vous devenez géant, figure mythique du phalle dans un monde devenu phalle.»

 

Et voilà, Rideur! Comment peut-on encore être jaloux après cela ?

 

(pages.72-74)

En vérité, la plupart du temps, je ne suis pas jaloux. J’ai la grande chance, grâce à elle, de ne pas vraiment souffrir de jalousie. Mais je ne peux m’empêcher, parfois, surtout quand je me sens coupable à son égard, d’en ressentir de brefs mais violents accès. Qui, je dois le reconnaître, aiguisent encore, si c’est possible, mon désir d’elle, ce qui me laisse soupçonner que c’est elle qui malgré tout les provoque, inconsciemment bien sûr. Ainsi, je me souviens que récemment je ne pus m’empêcher de lui confesser, une fois de plus, qu’un homme, même amant accompli – c’est-à-dire capable en théorie de faire l’amour aussi longtemps qu’Elle le désire –, subissait inévitablement des moments de véritable effondrement subjectif où il fallait absolument qu’il s’arrête. Elle me répondit : « Je le sais. Je le crains. En vérité je ne crains rien tant que la disparition de votre désir. Mais je sais aussi, je sens plutôt, que vous allez bien souvent au-delà, pour le plaisir de me faire jouir, et je vous aime aussi pour cela, d’être généreux.» Cependant, très peu de temps après ces paroles apaisantes, elle me dit – et j’ai du mal à penser que c’était pur hasard – debout sur le lit et dansant sur ma main plongée dans son ventre (j’étais agenouillé devant elle) : « Plus c’est profond, plus le plaisir est puissant ! » Tout s’effondra, les barrages péniblement construits contre le « fantasme de la plus grosse queue » et la sordide jalousie rampante qu’il engendre, tout vola en éclats à ces seuls mots ! Je protestai : «Voyez-vous, quand vous me dites ça, j’imagine que vous pourriez croiser un homme capable de vous prendre encore plus profondément que moi, et qu’il se produirait entre vous et lui cet échange d’imperceptibles signes corporels dont vous dites qu’ils expriment l’intention d’une véritable relation. Un coup de foudre réciproque, dont pourtant vous ne sentiriez rien, car vous êtes trop amoureuse de moi. Mais pour moi, ce serait terrible. Je ne serais plus choisi ! Je saurais que si vous pouviez reporter votre amour sur cet homme, vous jouiriez encore plus. Insupportable ! »

 

Ayant lu cela plus tard, un peu fâchée, elle s’étonna: «Le coup de foudre inconscient ? Quelle drôle d’idée ! Avec moi, c’est tout ou rien, vous le savez bien… » C’est vrai, Rideur, mais dans ce cas, le risque pour moi est encore pire !

 

Mais alors, elle me répéta tendrement ses arguments habituels : « C’est un coup de foudre qui m’a enlevée, et depuis je suis dans l’amour, la liberté suprême avec vous. Qu’y a-t-il de plus beau, de plus libre que vous et moi, que ne se séparent plus aucune retenue, aucune barrière ? Le premier moment où je me suis sentie ainsi libre avec vous, ce fut le voyage à Genève. Croyez-moi, pour que je me promène nue dans la forêt de Fontainebleau, il fallait qu’il se soit vraiment passé quelque chose ! » Un jour, en pareilles circonstances, elle ajouta : «Mon chéri, vous êtes tellement entravé par votre passion du monde et du multiple que vous n’arrivez même pas à comprendre que l’idée de n’avoir connu que vous (elle ne tenait pas pour rien ce qui s’était passé avec son mari, puisqu’il lui avait donné une fille, mais elle le tenait simplement pour quelque chose n’ayant strictement rien à voir avec ce que nous faisions), l’idée d’être votre femme, d’être à vous et à vous seulement pour toute ma vie, voilà ce que j’aime plus que tout. Voilà qui me plaît infiniment, m’enchante, me rassure, me transporte. »

 

La plupart du temps, Rideur, je la croyais et cela en effet me  calmait. Mais parfois, j’en doutais. Je savais qu’elle le pensait,  mais cela ne changeait rien pour moi : son amour l’aveugle,  me disais-je. Je trouvai alors un ultime recours dans des  arguments pragmatiques plutôt désabusés, mais finalement  assez efficaces. Ce fantasme de « la plus grosse queue»,  si répandu chez les hommes, n’est qu’une expression populaire  de l’abîme de perplexité, proche de la sidération, dans lequel  les jette la constatation que le plaisir d’une femme est sans  limite, me disais-je. Or, Rideur mâle, une fois que tu as compris  cela, si tu es un homme qui aime le féminin, alors il te suffit  de te consacrer à faire progresser sans cesse le plaisir  de la femme qui t’aime et donc aussi le tien. Tu risques peut-être  la folie, mais tu prends rapidement une telle avance  et tu crées chez elle une telle dépendance que, c’est vrai,  tu n’as plus rien à craindre des autres hommes, fussent-ils  de fantasmatiques super-mâles.

 

Un moment de bonheur selon Lui : le bain dans la crique

(Page 77)

Elle me raconta le souvenir très vif d’un moment de bonheur. Nous étions dans le sud de la France, au bord d’une crique, sur la terrasse d’un petit restaurant de pêcheurs du dimanche. C’était l’automne. Il faisait doux. Je me déshabillai et descendis vers la petite plage de galets pour me mettre à l’eau. Je nageai d’abord dans sa direction et je vins près d’elle pour la saluer et lui sourire puis je m’éloignai vers le large. Elle me dit qu’elle se souvenait de la manière dont elle était habillée : chignon un peu flou, chemisier à large rabat, jupe à rayures concentriques noires et blanches. Elle me dit : « J’étais dans l’acceptation absolue. La femme regarde son homme partir, prendre son plaisir dans le monde, elle sait qu’il va revenir et c’est pourquoi elle lui fait absolument confiance. De cela est né un sentiment de paix. » Elle dit aussi : « C’était comme une métaphore de notre vie. » Elle pleura en me le rappelant. «Cela me met dans un état d’émotion très fort, parce que le prix à payer est très élevé », dit-elle. Voilà ce dont elle souffrait. Elle avait accepté sa totale dépendance, elle pensait même avoir découvert que plus sa dépendance était profonde, plus son plaisir était grand. Elle me dit qu’elle avait compris que l’intensité du plaisir venait de l’immense écart entre la liberté conquise par la femme occidentale moderne dans la vie sociale – liberté dont j’ai dit qu’elle la défendait en lionne redoutable – et sa dépendance absolue à l’égard de « son» homme pour le plaisir. Elle avait accepté que son homme, après l’avoir aimé, aille dans le monde. Elle était même allée jusqu’à observer et finalement reconnaître que de cela dépendait vraiment l’intensité de sa jouissance : qu’il exerce dans ce monde une liberté et qu’il revienne la baiser. Certes, elle entrevoyait que certains des effets de cette liberté pouvaient lui être

terriblement douloureux. C’est ce qu’elle appelait l’ambiguïté du plaisir féminin. Dans un violent effort sur elle-même, à l’encontre de toutes ses convictions et ses rêves initiaux, elle avait reconnu cela, disait-elle. Non seulement elle l’avait reconnu, mais elle l’avait compris. Cependant, rien à faire, elle en souffrait. Parfois terriblement. Dans une telle situation, écrire nous donna le moyen de rester proches sans être ensemble.

 

 

Qu’allons-nous devenir Rideur ?

( pages. 90-92)

 

Nous avions atteint une telle intensité dans le plaisir que son souvenir s’effaçait immédiatement. Nous étions d’accord sur le symptôme, mais son interprétation fut bien plus originale que la mienne. Les voici.

Moi: « Je pense que la nécessité de l’oubli est pour l’homme strictement liée à la nécessité (purement morale, je le sais maintenant) d’interrompre le plaisir. C’est parce que la continuité dans le plaisir est insupportable à l’homme qu’il faut l’interrompre. S’en souvenir, ce serait une façon de le continuer. Donc il faut l’oublier. CQFD.»

Elle : «Pourquoi ce sentiment que le plaisir est toujours plus somptueux ? Parce qu’on s’empresse de l’oublier. Mais pourquoi ? Sans doute parce qu’il est proprement inoubliable. Paradoxalement, c’est parce qu’il est inoubliable qu’on oublie… Si on ne l’oubliait pas, on serait ravagé par la peur de ne plus parvenir à le retrouver, d’être déçu. Ainsi, l’oubliant, on s’offre chaque fois le grand événement de la découverte de la volupté absolue. »

 

Comprends-tu, Rideur, pourquoi je pense qu’en matière d’amour la supériorité intellectuelle et pratique de la femme est écrasante? Ne voit-on pas clairement dans cette comparaison des analyses le véritable génie d’une femme pour l’amour et le plaisir ?

 

Mais voilà ce qui ne va pas : tapi aux lisières de ma conscience, ce plaisir oublié mais dont je sais très bien qu’il est inouï, inimaginable, et que je peux le retrouver quand je veux, ce plaisir commence à voiler le monde, jusque et y compris la solution que j’avais trouvée : écrire et l’aimer en le sachant enfin. Car face à lui, à quoi bon tout le reste ?

Et puis, même oublié, il ne tarde pas à exiger son dû, sa piqûre de rappel de réel. Je suis devenu totalement dépendant d’elle comme elle est totalement dépendante de moi. Mais elle, elle l’accepte et s’enfonce ainsi dans une jouissance qui ne connaît d’autre fin que celle que je lui impose et qu’elle attend de son homme. Tandis que moi, cette dépendance, je ne l’accepte pas. Je ne peux pas. Ma captation est presque totale, mais inachevable, quelque chose résiste.

Quand je lui dis ça, et que cela risque de me rendre fou, elle rit, puis avec le sourire dont j’ai déjà parlé, elle me dit : «Cela, amour, c’est l’homme, et vous n’y pouvez rien. »

 

Cependant, tout de même, Rideur, qu’allons-nous devenir ?

 

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés